J'ai fui Grand Rapids. Seule.
Rester dans cette clinique était au-dessus de mes forces. Je me suis enfuie à pieds sans me retourner, loin de cet endroit maudit, de ma mère... et de Lehb. Mon pauvre Lehb. Je l'ai littéralement abandonné là-bas. Il a tenté de m'arrêter, de me rattraper, mais je me suis découvert un souffle de marathonienne qui ne lui a pas laissé ce plaisir. J'ai couru, couru, couru, jusqu'à l'épuisement. C'est à la nuit tombée que je suis arrivée a Traverse City, après avoir fait du stop et payé une fortune de bus. C'est imprudent de faire ce que j'ai fais. Imprudent et complètement idiot. J'aurais très bien pu me faire enlever et tuer par un malade mental comme j'en vois beaucoup à la télé. Mais...
Plus rien n'est clair dans ma tête, pas même le danger. Pas même la mort.
Cette mort qui, d'après Evan, serait la seule chose qui pourrait m'aider à découvrir ma vérité. Ma propre mort ? Ça m'en donne des frissons rien que d'y penser. Mon âme est fendue, fissurée en plein centre. Mon humeur est fade et mon empathie semble avoir pris le large. Je soupire. Lehb doit être terriblement inquiet pour moi. Il m'a tant aidée dans ma quête, dans ma soif de réponses. Or, je ne ressens aucun remord de l'avoir laissé derrière moi. Ce que j'ai vécu à l'asile m'obsède, m'aveugle. Je veux savoir.
Pourquoi ma mère a voulu me tuer ? Pourquoi les enfants l'on traitée de « mécréante » ? Pourquoi un tel agissement ? Tout ce qu'elle a vécu dans l'autre secte, l'Inferorum Atrium, si je me souviens bien, lui a ravagé le cerveau. D'après mon père, sa maladie provient de cette partie sombre de sa vie, de ce traumatisme. Il doit forcément y avoir quelque chose à savoir là-dessus pour comprendre. Et si les enfants étaient reliés à cette secte ? Ça expliquerait pourquoi ils l'ont appelée « mécréante », elle qui a échappé à cet enfer.
L'Inferorum Atrium... Ce nom mystérieux m'attire inexorablement. Je dois en savoir plus.
Et une seule personne pourra m'aider, à ce niveau.
Si ma mémoire est bonne, j'avais vu un gros livre portant les inscriptions de l'Inferorum Atrium dans la boutique d'antiquité de la mère d'Alaska. Je n'ai que ça comme piste, actuellement. C'est peu, mais je vais devoir faire avec et creuser le plus possible à m'en user les doigts.
C'est pour ça que, ce matin-là, je me suis présentée devant la maison d'Alaska.
La nervosité qui m'anime me pousse à me ronger les ongles à sang. J'ai pressé la sonnette, mais personne ne vient. Est-ce qu'elle est là, au moins ? Je pense. Sa voiture rouge est garée dans l'allée. Elle doit peut-être dormir, il est encore tôt, à vrai dire. Le soleil perce à peine de ses rais lumineux les nuages mauves de l'aube. La fatigue tente de m'abattre après cette nuit blanche. Je sens des poches lourdes tirer sous mes yeux. Pas question de dormir, cependant, je n'en ai pas le temps.
Peut-être qu'Alaska ne veut tout simplement pas m'ouvrir. Je ne l'ai pas revue depuis le cimetière. Elle va probablement penser que je la harcèle, que je ferais mieux de la laisser en paix. C'est peut-être vrai, mais... Je ne peux pas me résoudre à abandonner si près du but. Je le sens... J'y suis presque.
Ma vérité...
Un bruit de verrou m'arrache de ma réflexion. Une silhouette se faufile dans l'entrebâillement. Je la reconnais, enroulée dans un peignoir de satin rose pâle. Ses mèches anarchiques encadrent son visage encore empreint de sommeil. Elle me guette avec circonspection et une étincelle infime de surprise.
— Sephora ? Qu'est-ce que tu fais ici, à cette heure ?
Alaska... Te revoir me ramène tant de bons, mais de mauvais souvenirs à la fois. Je ne sais quoi te dire... Peut-être que c'est inutile, totalement stupide d'être ici après tout ce qui s'est passé. Peut-être que je ferais mieux de rentrer chez moi, de sortir à jamais de ta vie déjà bien assez tourmentée. Ton sourire lorsque nous mangions ensemble me réapparaît. Ce sourire... Puis tes larmes, tes cris... et ta mise en garde. Seigneur, elle doit se demander pourquoi la folle que je suis continue de s'acharner sur sa personne, pourquoi mes pas me guident toujours vers sa lanterne. Moi-même je l'ignore...
Je supplie mes démons de m'aider à reculer et partir, mais... Je n'y arrive pas. Mon esprit le veut, mais mon corps le refuse. Ma bouche ne coopère même plus avec mes pensées. J'en ai besoin...
— Salut... Je... Désolée d'arriver comme un foutu cheveu sur la soupe, mais... J'ai un service à te demander.
Ma voix basse fait froncer les sourcils d'Alaska. Ou alors, c'est ma demande en elle-même qui est la cause de ce tic d'expression. Mon amie croise les bras sur sa poitrine, et moi, je ne lui laisse pas le temps de répondre que j'enchaîne, telle une condamnée à mort :
— Je dois aller dans la boutique d'antiquité de ta mère.
— Je te demande pardon ?
Son ton vague entre le mépris et l'indignation. Courage, Sephy, ne te dégonfle pas...
— Je dois consulter un livre que j'avais vu là-bas, lors de la... séance de spiritisme. J'en ai besoin pour mes recherches, Alaska.
Ses doigts pincent lentement l'arête de son nez. J'entends même un soupir s'extirper de ses lèvres pleines.
— Sephora, pourquoi tu t'obstines ? Tu sais très bien que ça n'arrangera rien à ton cas.
— Bien sûr que si ! crié-je, malgré moi. Dans ce livre, je sais que je trouverais ma vérité, j'en ai la conviction et tu es la seule à pouvoir m'ouvrir le chemin.
— Arrête ! Arrête de parler de cette « vérité » ! Arrête de vouloir à tout prix la connaître, ça ne te mènera qu'à ta perte !
— Je te promets que non... J'en ai besoin...
— Moi, je te promets que si.
Ma voix s'est cassée sur la fin, mais ça n'a pas déridé mon amie d'un seul poil. Je l'ai déçue, fâchée... Sa langue tire un venin qui me heurte au niveau du cœur.
— Tu as un problème, Sephora. Ce n'est pas ce livre qui va t'aider à t'en sortir. Tu dois le comprendre, bon sang ! Trouve de l'aide dans le réel, pas dans tes illusions !
— Toi aussi tu penses que je suis folle... ?
— Non, je veux simplement t'éviter de te mettre davantage en danger ! Tes recherches ont détruit assez de choses autour de toi, est-ce que tu vas le comprendre ? Ou tu es trop aveuglée ? Trop égoïste ?
Bang... Elle m'a eue en pleine poitrine. Ma lèvre inférieure tremble. Je dois ressembler à une gamine qu'on vient de gronder. Elle a raison. Tellement raison... J'ai tout détruis autour de moi ; ma relation avec Shayne, celle avec mon père, la vie d'Alaska... Je suis une bombe à retardement qui a fini par faire de nombreuses victimes sur son passage. Des victimes innocentes qui n'avaient rien demandé, surtout pas à être mêlée à mes histoires avec les enfants aux yeux d'ébène. J'ai pensé durant des années que ça venait peut-être d'eux, qu'ils ne me comprenaient pas, mais... J'ai eu tort. Je suis seule responsable de mes actes et mes démons sont mes piles qui me donnent l'énergie de continuer à m'enfoncer.
Seulement... Je suis arrivée à un stade où toute raison est bannie. Je ne peux pas reculer. Je ne peux plus... C'est au-dessus de mes forces.
— Pitié, Alaska... Laisse-moi aller dans la boutique.
— Non, elle est fermée.
— Je t'en supplie...
— Arrête d'insister, ça ne sert à rien. Rentre chez toi, c'est mieux.
La colère grimpe les échelons de mon humeur massacrante. Le volcan se réveille, blessé d'avoir été jugé de la sorte... Blessé par ce rejet écrasant. Je cogne mon poing dans l'encadrement de sa porte en poussant un cri étouffé. Elle sursaute, son visage défigurée de peur. C'est moi qui lui inflige ça ? Un liquide chaud coule de mes phalanges ; la douleur à ce point n'est qu'éphémère, elle irradie dans mon cœur, bien plus vive. Malgré ma volonté, mes mots dépassent mon esprit et augmentent en volume :
— Putain, je ne veux pas rentrer chez moi ! Sache que je vais très bien, Alaska, et je vais découvrir ma vérité toute seule sans l'aide de personne ! De toute façon, je ne peux compter que sur moi-même... et sur les enfants aux yeux d'ébène. Eux, ils ne m'abandonnent pas !
Je ne contrôle plus mes pas qui m'emmène loin d'Alaska, à toute vitesse. Sa voix m'appelle dans mon dos. Elle tente de m'arrêter, mais c'est trop tard, mon corps s'enfonce dans les arbres bordant son quartier. Mes larmes dévalent mes joues à une allure folle. Folle... Peut-être comme moi, qui sait ? Peu importe. Je sais que je ne serais pas seule dans mon opération. Je dois absolument savoir, c'est une question de vie ou de mort. Si Alaska ne veut pas m'apporter son aide, nous, nous irons ! Moi et les enfants.
Dès ce soir, nous irons dans la boutique, coûte que coûte.
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