
La Reception 7/8 ✔️
— Est-ce que tu pries encore, Jaya ?
Un frisson parcourut son échine. Tournant le dos à son père, elle plaça délicatement sa précieuse boîte à musique sur le sommet de sa commode, n'osant lui répondre. Ymos interdisait tant de joies simples pour des gens biens qui, en s'aimant dans l'interdit ou en pratiquant l'art interdit, se détruisaient dans la clandestinité. Elle portait un regard mauvais sur cette religion dans laquelle elle avait hélas baignée, et ce bien avant sa rencontre avec Vadim. La question n'était plus à débattre : elle avait joué le jeu pendant des années, apprenant les codes de ce culte si précieux aux yeux de son roi et de son île par obligation. Son époux ne lui imposait rien, bien trop dégoûté par ces fanatiques obtus et dépassés. Alors pourquoi continuerait-elle de prier ?
Que pouvait-elle répondre ? Certainement pas une telle chose...
— Tu ne vas jamais à l'église, n'est-ce pas ?
Il décelait si rapidement ses failles... Il la connaissait par cœur.
— Il n'y a pas d'église ici, il n'y a qu'un temple. On dit que... la meilleure église pour prier est située dans notre cœur. Il ne sert à rien de le montrer aux autres.
Debout dans la chambre, Frost sourit malgré lui.
— Tu as raison... C'est une chose que l'on oublie facilement. Ymos est notre maison, soyons son foyer. Tu es devenue si... mature, Jaya. Ta pensée me ravit et reflète celle que je voulais que tu sois. Celle que je t'ai forcée à être...
Avec lenteur, la jeune femme se retourna pour faire face au grand homme qui s'installait dans son fauteuil, les coudes enfoncés sur les genoux. Son œil égaré présageait mille tourments.
— Je réalisé que... J'ai peut-être été trop prompt à te marier. Je sais que nous étions en difficulté et que l'aide de Cassandore nous a été précieuse durant ces mois, mais... Je regrette beaucoup mon choix, parfois. Je me dis que tu n'étais peut-être pas prête à céder ton innocence, à partir si loin de chez toi et que ma propre solitude est entièrement de ma faute. Il est si difficile de prendre de bonnes décisions quand notre cœur balance entre le devoir de roi et celui de père...
— Vous n'avez pas à regretter. Le peuple se porte mieux, c'est donc que votre choix était le bon. L'avenir de notre royaume est plus important que tout.
— Le plus important, c'est toi, ma fille.
Elle le fixa, intensément troublée. Ce n'était pas ce qu'il lui avait laissé entendre lorsqu'il lui avait annoncé ses fiançailles, suite à son retour de Cassandore, quatre mois auparavant. Être digne de la reine inestimable qu'était sa mère, prendre ses responsabilités la tête haute pour honorer son rang et sa cité à l'agonie... Avait-il enfin réalisé l'ampleur de cette charge ?
— Es-tu... heureuse, ici ?
Jaya l'observa en silence, puis laissa son regard glisser doucement vers le tapis. Ses mains se crispèrent dans son dos, agrippées aux poignées de la commode, retenant sous ses paupières les éclats de souvenirs qui la bouleversaient et la ramenaient aux tourments de ses débuts difficiles.
— Sois franche avec moi.
— Pour être franche... Au début, je ne l'étais pas. Je vous en ai voulu de m'avoir offerte à Vadim... Nous ne nous entendions pas du tout. Il... Il me terrifiait.
Frost leva un œil désolé sur sa délicate silhouette penchée sur le passé.
— Je ne pouvais même pas l'approcher, je refusais même qu'il lève les yeux sur moi. Mais j'ai tenu bon, pour être digne.
— Être digne... Ce n'est pas toujours facile. J'ai fais un mauvais choix te concernant, je le sais pertinemment... Si ça ne va vraiment pas, je... Je peux rompre ce pacte...
Jaya sourit tendrement.
— Non...
Elle agrippa l'attention du souverain par ce mot. Ce seul mot, ces trois lettres qui flagellèrent son pauvre cœur meurtri dans la tempête de regrets. Ce sourire... Cette douceur...
— Tu es heureuse avec lui ? C'est ça ?
— Maintenant, oui... hésita-t-elle, sur le bout des lèvres. Quand on passe à travers l'apparence et le caractère, Vadim est un homme incroyable. Il travaille d'arrache-pied pour honorer son rôle de prince, passe parfois des nuits dehors, sans repos, à superviser les troupes de gardes pour ensuite partir sur le camp d'entraînement aux premiers rayons du jour. Il m'a appris tant de choses, m'a montré que notre monde n'est pas aussi effrayant que je le pensais. Que... j'avais bien fait de sortir de ma coquille d'enfant pour développer mes ailes d'adulte. Il... Il m'a protégée, il a ôté la vie pour moi, lors de l'embuscade où nous avons été pris. Il n'a pas hésité une seconde à mettre sa vie en péril. Il fait tout son possible pour être un bon époux. Il me couvre de cadeaux, comme vous pouvez le constater...
Jaya leva théâtralement ses mains au-dessus de ses épaules, montrant la robe pendue sur le dossier d'une chaise, la rivière de saphir sur sa coiffeuse et toutes ces fleurs aux rideaux. Frost sourit finement. En effet, il ne semblait pas avare d'attentions.
— Beaucoup le jugent à tort, car ses cicatrices sont la première chose qui nous frappent chez lui... Ils se trompent tellement.
— Ce ne sont que des cicatrices de combat. Il reste un bel homme, courageux, intelligent et visiblement attentionné.
— Ses cicatrices n'existent plus pour moi. Mais elles ne viennent pas d'un combat, père... Du moins, pas à proprement parler.
Poussant un soupir, elle s'avança délicatement vers son lit où elle prit place, faisant face au roi intrigué.
— C'est... c'est un homme qui a été si longtemps rejeté, même encore aujourd'hui.
— Comment ça ?
— Il... il a vécu tant de choses terribles. N'avez-vous pas remarqué comme les gens de la réception le regardaient ? Le fuyaient ?
En y songeant, Frost avait bien remarqué ce détail. Vadim s'était peu exprimé, car la plupart du temps, les nobles de Cassandore étaient captivés par les récits palpitants de Leftheris, au point parfois de partir sans même présenter d'excuses à son égard. Il était pourtant un prince, un membre éminent de cette aristocratie. Le roi d'Alhora avait trouvé ce comportement étrange, mais n'avait pas fait de rapprochement, supposant que cela résultait uniquement de l'indifférence du concerné vis-à-vis de ces personnes.
— Les cassandoriens sont très influençables et cruels, parfois... C'est un peuple très différent du nôtre.
— Que lui est-il arrivé ?
— Il... Il a subi les sévices d'hommes abjects durant son adolescence. Ils l'ont sacrifié lors d'un rituel barbare simplement parce qu'il était venu au monde. Il s'est bâti seul, a relevé courageusement la tête devant le jugement de son peuple. Il porte son masque pour cacher son visage, car les gens lui donnent des surnoms et l'évitent comme un fléau. Ils l'appellent le « Marqué », le « Maudit », avec crainte. Et je sais que cela l'affecte, même s'il ne l'exprime pas. Ce n'était pas de sa faute, il n'a été que la victime innocente de la bêtise de monstres de foi.
Jaya éprouvait une haine si intense à cette pensée qu'elle s'épanchait de son corps comme un vent violent. Frost en fut ébranlé, chancelant à tel point que, pour l'apaiser, il posa sa main sur la sienne. Leurs regards se croisèrent. Celui de Jaya portait la fureur d'un blizzard déchaîné sur les toundras.
— Tu sais, ma fille... Lorsque j'ai épousé ta mère, les alhoriens ne l'appréciaient pas. Elle a su se faire aimer avec les années. Tout comme Vadim, les gens la jugeaient car elle était différente d'eux. Elle vivait autrefois dans un village nommé Thorimay, une ancienne terre autrefois établie dans les Montagnes Boréales dont il ne subsiste plus rien. Ton grand-père avait déclaré la guerre à Thorimay afin de raccrocher ce village au régime d'Alhora, sachant les... richesses inestimables que ces hautes terres cachaient. La bataille avait été bien plus loin qu'il ne l'aurait cru... Au point où la famille De Myre, celle de ta mère régentant Thorimay, a été entièrement décimée. Elle seule a survécu après s'être battue courageusement avec ses hommes. Elle s'est retrouvée seule, démunie, et a consenti à épouser le fils des meurtriers de sa famille afin d'allier nos terres et que la guerre cesse. Moi, en l'occurrence. Ce n'était pas facile avec elle dans les débuts, mais au fil du temps, nous nous sommes aimés. Tellement...
Jaya écoutait attentivement cette histoire qu'elle connaissait pourtant par cœur.
— Les alhoriens voyaient Chrysiridia comme celle venue des Montagnes Boréales, celle qui s'était prise pour un homme en prenant part au combat, l'étrangère ayant survécu à la guerre. Ils la pensaient indigne d'être une femme, surtout une femme noble. Je l'ai toujours soutenue, elle a toujours su que je n'y étais pour rien dans sa destinée et qu'elle pouvait compter sur moi en toutes circonstances... Lorsque j'ai été couronné, je lui ai promis de lui offrir le respect de notre peuple. Elle serait une reine admirée et aimée. Et... C'est ce qui s'est passé. Le peuple s'est mis à apprécier ses intentions à l'égard des plus démunis. Elle les protégeait, était si généreuse avec eux et n'hésitez pas à offrir de quoi manger aux villageois affamés par le froid.
Elle sourit. Pour ça, elle avait hérité de sa mère... Ses parties de chasse lui revenait à la mémoire comme un souvenir tendre.
— Elle m'a récompensé en m'offrant un enfant. Toi... Et c'est le plus beau et le plus précieux cadeau qu'elle a pu me faire.
Son sourire se réverbéra sur Jaya. Il parlait avec tant de cœur.
— Alors, ne t'inquiète pas pour Vadim... S'il montre ses bons côtés, il finira par trouver l'amour du peuple, tu devras simplement lui donner un coup de main. Votre mariage est tout nouveau, vous avez encore du temps pour vous aimer et vous faire aimer de vos peuples respectifs.
S'il savait... S'il savait comme elle aimait déjà si fort Vadim, malgré la toute jeune naissance de leur union et de leur complicité. Pas plus tard qu'une heure auparavant, elle avait osé se donner du plaisir en pensant à lui. Lui et lui seul... Elle en rougirait presque.
Soudain, les yeux du souverain s'accrochèrent à une couverture bleue déposée sur la table de chevet. Son regard s'illumina des lueurs d'antan. Ce livre... Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vu. Lorsqu'il le saisit, une déferlante de souvenirs vint l'envahir avec nostalgie.
Les Contes du Fjord de l'Oubli... Jaya avait tant lu ce livre dans son enfance. Chrysiridia aussi...
— Oh... Tu l'as apporté ?
— Oui, Vadim l'a vu au château lors de notre dernière visite à Alhora et l'a beaucoup aimé.
— Il s'intéresse aux contes ?
Jaya se pinça les lèvres, incertaine.
— Pas vraiment... C'est plus poussé encore... Il s'intéresse surtout à l'arrière-plan de ce conte. Vous saviez que ce livre venait du continent ?
Frost releva un œil sur sa fille. Comment était-elle au courant de cela ? Il était brûlé par un mélange de surprise et d'hésitation que la jeune femme ne tarda pas à discerner.
— Je... Oui, je le savais.
Depuis quand ? Comment ? Mille questions tourbillonnaient dans la tête de Jaya à cette annonce. Son cœur pulsa sans qu'elle ne puisse le contrôler.
— Mais... Pourquoi ne me l'avoir jamais dit ?
— Parce que ta mère le refusait. Elle voulait te préserver.
— Me préserver ? Mais... de quoi ?
Frost tourna un œil interloqué sur sa progéniture.
— Tu n'en a vraiment aucun souvenir ? La nuit où le Géant Gelé a attaqué la ville...
Elle réfléchit, creusant dans sa mémoire embrumée par le temps. Quel souvenir ? De quoi parlait-il ? Quand il croisa le regard perdu de Jaya, Frost comprit, quelque peu penaud, qu'il en avait dévoilé davantage qu'il n'aurait dû.
— Oublie ce que je viens de dire... Mieux vaut garder ces souvenirs terribles scellés dans le passé.
Quelle drôle d'attitude. Lorsqu'elle se remémorait la nuit où sa mère était morte, le dernier souvenir qui lui venait à l'esprit était sa silhouette se précipitant à toute allure vers l'immense colosse de glace. Son épée serrée à sa poigne, ce cœur bleu rougi de sang et...
Cette lumière...
Oui, une lumière bleue avait baigné l'affrontement. Pendant des années, elle avait cru que c'était le reflet des yeux incandescents du monstre, mais... Plus elle y réfléchissait avec l'âge, plus une idée singulière germait dans son esprit.
— Est-ce que... ça a un rapport avec le Risen ?
Soudain, Frost bondit comme un fauve, appuyant un œil froncé sur l'audacieuse jeune femme.
— Le Risen ? Qu'est-ce que tu cherches à savoir sur l'art interdit ?
L'ardeur soudaine de son père décontenança Jaya. Qu'est-ce qui lui prenait ? Il semblait métamorphosé en un instant.
— Rien... Rien du tout, père, mais... Le livre en parle alors...
— Ne cherche pas à comprendre, ni à approcher le Risen, tu m'as bien compris ?
Elle baissa piteusement la tête face à ce regard glacial et ce doigt sévère pointé vers elle.
— Oui, père...
Frost la fixait sans relâche, espérant graver cet impératif au plus profond de sa cervelle trop fertile. Elle ne devait jamais s'approcher de cette dangereuse énergie, car cela constituait un péché, un acte d'irresponsabilité totale ! Il la savait impétueuse et avide de découverte. Il ne voulait pas qu'il lui arrive malheur.
Jaya osa relever un œil triste sur lui.
— Maman aimait le Risen...
— Ta mère aimait beaucoup de choses, elle en connaissait et en expérimentait énormément. Ça n'a apporté que la désolation dans notre famille...
Clôturant son discours, Frost se leva, attirant l'attention confuse de sa fille.
— Je pars me coucher, je vais te laisser prendre ton bain. Je suis heureux d'avoir pu te retrouver pour discuter. Ça m'a fait du bien...
— Moi aussi, père...
Il lui sourit, abandonnant une caresse sur sa joue.
— Passe une très bonne nuit.
❅
— Comment ça se passe, messieurs ?
Sous l'encre de la nuit, le ciel se drapait de ses nuances les plus sombres. Pas une seule étoile en vue, étouffée par l'arrivée de lourds nuages qui voilaient leur éclat. À l'entrée de la ville, Vadim et Leftheris arpentaient les guérites de surveillance constante, veillant à ce que les sentinelles ne s'endorment pas et restent parfaitement en alerte. Une imposante muraille de pierres, témoin silencieux des temps passés, encerclait cette partie de Cassandore, s'interrompant là où la côte plongeait dans les profondeurs de la mer, agitée par les caprices du vent. Ce dernier transportait les embruns, tels des messagers invisibles, jusqu'au cœur de la cité désertée, où seules les âmes des patrouilleurs bravaient la solitude. À cette heure de couvre-feu, personne n'était encore autorisé à sortir.
Comme le voulait sa nature, Leftheris se montrait intransigeant. Il ne tolérait pas qu'un soldat pique du nez à son poste. Heureusement, ces hommes et femmes avaient été forgés par un entraînement rigoureux, leur permettant de braver la lassitude des longues nuits d'insomnie. Tenant une lanterne vacillante au bout d'un bâton calé sur son épaule, l'un des gardes établi sur la partie gauche des guérites lui assura :
— Aucune menace en vue, votre altesse. Le calme plat.
— Gardez l'oeil ouvert, la rivière la plus douce peut cacher un courant vicieux. Nos patrouilleurs sont-ils en place aux alentours de la ville ?
— Oui, nous avons envoyés des éclaireurs dans les collines afin de guetter si personne ne rôde autour de la ville. Nous avons croisés des travailleurs rentrant des champs et avons immédiatement relevé leur identité. Il n'y avait rien à craindre.
— Bien. Ne faites entrer personne à Cassandore sans avoir pris leur identité. Les staraniens peuvent se montrer fourbes.
— Bien, mon général !
Leftheris retint un sourire. Général... Est-ce que ses hommes le savaient déjà ? Que très bientôt, il accéderait à ce rang prestigieux dont il avait toujours rêvé ? Frappant une main encourageante sur l'épaule du soldat, l'aîné poursuivit son tour d'inspection, avant d'être rejoint par Vadim, qui s'était chargé de la partie droite des guérites. Avec une agilité déconcertante, ce dernier atterrit sur ses deux jambes, juste sous le nez de son frère qui, pris par surprise, se maudit intérieurement d'avoir sursauté. Un soupir pincé effleura ses lèvres.
— Qu'est-ce que tu fichais là-haut ?
— Les tours sur les guérites, il y a bien des hommes à l'intérieur. J'ai été recueillir leur rapport.
— Tu aurais pu simplement prendre l'échelle ou leur parler d'en bas.
— Chacun fait comme il le veut, Leftheris. Moi j'aime défier la hauteur et jouer avec le faucheur, toi tu aimes rester à terre pour bavasser avec la poussière.
Le futur général eut un spasme à la joue, signe irréversible d'un ennui entortillé d'irritabilité.
— Alors... Ophénia Vecturio n'a pas encore dégrafé son corsage pour toi ? Pourtant, on aurait dit qu'elle mourrait d'envie de le faire vu comme elle t'a observé toute la soirée. Tu ne l'as même pas invitée à danser, espèce de mufle, alors qu'elle s'est donnée tant de mal à parfaire son petit numéro d'évanouissement. Ce n'est pas bon pour ta si précieuse image.
— Je n'ai pas que ça à faire. Fuir dans les couloirs pour s'adonner à la chair est bon pour un insouciant, pas pour un général ayant la tête sur les épaules.
Vadim relâcha un rire nerveux, presque amusé. Il se sentait tout à coup concerné...
— C'est moi qui a demandé à Horngrad d'aller vous chercher, toi et Jaya. Père et le roi Frost n'ont fait qu'acquiescer. Vous mettiez un peu trop de temps à revenir de la salle d'eau à mon goût. Jaya n'avait pas bu... C'était bien trop suspect devant nos invités. Tu n'as donc aucune honte ?
— Pas vraiment. Alors comme ça, tu te préoccupes du temps que je passe avec Jaya ? Ça m'étonne que ce soit Horngrad qui soit arrivé, j'aurais mis ma main à couper que tu aurais été capable de venir toi-même pour te joindre à nous.
Leftheris tourna un œil sombre sur son cadet révélant un sourire de mauvais garçon. Était-il en train de se moquer de lui ?
— L'abstinence...
— L'abstinence est très bonne pour la concentration. Je préfère rester actif sur mon devoir que de me ridiculiser devant mon peuple en revenant à table le masque plein de rouge à lèvres.
— Tu dis cela parce que tu n'as pas de masque... et pas de femme.
Aux accents de ces paroles, sonnant comme un mauvais sort, une amertume s'ancra dans l'estomac du prince aîné. Quelle esbroufe de lui asséner une telle vérité ! Une colère bouillonnante s'emparait de ses entrailles, faisant naître un plissement de mécontentement sur son regard, désormais tourné vers l'horizon.
— Tu sais très bien que ça n'aurait pas dû être comme ça.
Son murmure cinglant n'apporta que le sourire narquois de Vadim. Cet insupportable sourire...
— Dommage pour toi. Tu peux continuer à vouloir t'emparer des bonnes grâces du roi Frost et de Jaya, mais... Tu n'auras jamais rien de plus qu'une danse, contrairement à moi. Et ça... Tu ne le supportes pas.
Sur ces paroles soufflées avec dédain, Vadim tourna les talons pour se diriger vers les escaliers sortant des guérites. Leftheris pivota de profil à toute vitesse.
— Où est-ce que tu vas ?
— Je rentre au Beffroi. Mon tour d'inspection est fini, j'ai une femme qui m'attend impatiemment et loin de moi l'idée de la laisser seule encore une nuit.
Leftheris souffla du nez, tel un taureau remuant les cornes.
— Bien sûr... Comme si elle allait attendre au cœur de la nuit que tu reviennes. Elle doit déjà dormir.
— Je ne pense pas. À l'heure qu'il est, elle doit être complètement nue sur mes draps, telle une gravure de marbre, à attendre que je la rejoigne pour terminer de la sculpter.
Un coup de poignard...
Il écarquilla de grands yeux. Un hoquet se coinça douloureusement dans sa gorge à cette indécente pensée, cette image sensuelle et corrompue dans sa tête qui le tétanisait. D'un regard en coin, Leftheris fusilla le petit sourire satisfait de Vadim, qui semblait se délecter de sa réaction.
— Bonne nuit, général...
Abandonné sur la guérite, le regard fixé sur l'horizon boisé, Leftheris déglutit. Cet imbuvable scélérat mettait tout en œuvre pour le faire mourir ! Comment une telle situation avait-elle pu voir le jour ? Pourquoi avait-il fallu que cette amertume le ronge lorsqu'il avait posé ses yeux sur elle ? Un étau sur le cœur, le paysage ne lui offrait aucune réponse. Seule la voix goguenarde de Vadim, gravée dans sa mémoire, attisait son désir de hurler sa haine à la face du monde.
Pourquoi ce maudit marqué et pas lui ?
Pourquoi l'avait-on privé ?
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