𝐄 𝐏 𝐈 𝐒 𝐎 𝐃 𝐄 - 15 : La Rage d'une Géante 1/4
Dans le tourbillon tempétueux, la géante apparut.
Avoisinant les trente mètres de haut, son corps squelettique avait remplacé celui tremblotant de Jaya. Ses os, acérés et moulés dans la glace, luisaient dans la lumière du soleil. Une lumière bleue illumina les gouffres vides lui servant d'yeux, de concert avec celle qui alimentait son cœur gigantesque lors de son premier battement sonore.
Oui, là, entre ses côtes, le cœur bleu, gorgé de Risen, ne demandait qu'à se nourrir.
La géante libéra son premier cri de colère. Perçant, horrifiant, d'une puissance terrifiante qui secoua les arbres et les montagnes. Tandis que les habitants fuyaient, comme Varvara, entraînée par Nerva pour mettre le bébé en sûreté, certains, parmi lesquels Vadim, restaient pétrifiés, incapables de détourner le regard de la vision effroyable qui se dressait devant eux.
Jaya... Ça ne pouvait pas être vrai, il refusait d'y croire.
Ce monstre ne pouvait pas être sa douce femme...
Et pourtant, la réalité le terrassa lorsqu'elle fit un premier pas qui ébranla le sol. Par dessus le chaos, la voix de Chrysiridia lui parvint :
— Vadim ! Va-t-en ! Tout de suite !
Il ne fallait pas lui dire deux fois. À la vitesse de la lumière, il se remit sur ses jambes et partit sur la gauche. Derrière lui, Aube ne croyait pas ce qu'elle voyait. La totalité de son corps tremblait de peur. Elle recula sur le postérieur, mais il devenait évident que cette chose énorme en avait après elle.
Oui... Le squelette voulait sa mort.
Plus que tout.
Alors, Aube se redressa à son tour et esquiva le poing démesuré que lui offrit la princesse. Elle eut juste le temps de courir et sauter à l'abri que l'onde de choc du poing écrasé dans la neige la souffla comme une poupée de chiffon. Elle roula et roula avant de s'arrêter violemment contre une habitation.
Elle toussa, cracha du sang.
Si elle l'avait touchée, elle n'aurait plus été qu'une bouillis de chair.
Vadim avait été témoin de toute la scène, et lorsqu'il vit Chrysiridia invoquer un enchantement pour faire jaillir du sol une barrière de glace, afin de tenir Jaya à distance, une colère sourde s'empara de lui. Face à lui, une silhouette se remontait à peine, faiblement.
Aube... Il ne pouvait laisser cette garce en vie.
La guerrière fut confrontée à son ancien amant. Leurs regards se heurtèrent, la haine s'y lit, s'y enchevêtra. La tension crépita comme le tonnerre grondait dans les nuages.
— Regarde ce que tu as fait... lui murmura-t-il. Regarde ce qu'elle est devenue par ta faute !
— Elle est un monstre... un démon... et j'en ai encore plus la certitude, à présent.
Vadim crispa sa poigne rigide autour de sa hache.
— Tu vas mourir ici, Aube... J'aurais déjà dû te tuer depuis bien longtemps ! Tu n'as rien fait, ce soir-là... Tu n'as rien fait ! Tu as été d'un égoïsme écœurant ! Tout ce que tu avais à faire était de lâcher le morceau ! De faire ta vie sans moi ! Mais à cause de toi... de ta petite vengeance personnelle... Jaya a enduré l'indicible et... mon fils est mort. Mon garçon... Crois-moi, je ne te laisserai pas repartir d'ici vivante ! Il faut que tu meurs de mes mains !
Elle ricana, entre douleur et mépris. Elle le connaissait comme personne, elle savait qu'il avait raison et qu'il tiendrait certainement parole.
— Si je suis venue jusqu'ici, c'est pour terminer ma mission... et honorer mon dieu ! Ta femme a tout gâché, autant notre relation que ma vie et celle de mon mentor ! Elle l'a tué... de la pire des façons. Ma vengeance est légitime. Et toi... Tu m'as brisée et tu as piétiné les morceaux ! Si le roi lui-même n'a pas trouvé la force de t'ôter la vie, alors... c'est moi qui prendrai cette tâche. Quitte à y rencontrer mon propre trépas.
D'un doigt, elle dégrafa le bouton à son sol et retira sa cape qui vola derrière elle, disparaissant dans le vent. Elle serait plus à l'aise pour combattre.
— Je n'ai plus rien à perdre.
Quelle arrogance... Il ne le supportait pas.
Vadim, fou de rage, poussa un cri de guerre et fonça sur Aube avec sa hache brandie, l'acier luisant sous le faible éclat du soleil. Aube, bien que fatiguée et secouée par l'agitation, puisa dans son entraînement passé avec lui pour esquiver avec agilité l'attaque mortelle. Elle tenta un coup de pied retourné, que Vadim arrêta avec son avant-bras.
La rejetée arrière...
Anticipant sa défense, elle réussit à s'éviter une chute et tomba sur un genou. Or, loin de se rendre, elle extirpa de sous sa cape un couteau. Il devait transpercer le cœur de ce démon bleu. Vadim, les yeux gorgés de larmes de haine, ne montra aucune pitié. Pour lui, le temps des sentiments et du pardon était révolu, remplacé par une résolution froide et implacable : il devait mettre fin à ses jours, quel qu'en soit le coût.
Son dernier regard sombre au tribunal après qu'elle l'ait accusé, les larmes de Jaya, le premier et dernier cri de Danil... Tous ces souvenirs lui étaient comme jetés à la figure.
Aveugle à toute raison, Vadim mit un coup de pied dans la poitrine d'Aube qui recula sous l'impact, la douleur irradiant à travers son corps. Il releva sa hache, déterminé à en finir, mais la bouclée, malgré la douleur et l'épuisement, trouva encore en elle la force d'esquiver l'assaut mortel. Elle riposta, tentant désespérément d'atteindre Vadim, mais ses efforts semblaient vains face à l'animal enragé.
Au-dessus d'eux, le ciel était déchiré par les cris perçants de Jaya, tandis que les rayons magiques des riseniens s'éclataient contre ses os de glace. Le sol tremblait sous leurs pieds. Aube, saisissant cette opportunité, tenta de jouer de ce déséquilibre pour porter un coup fatal à Vadim. Mais l'homme, conduit par une rage inextinguible, réagit avec une rapidité surhumaine.
Sa hache, engorgée par un Risen bleuté, s'abattit sans aucune hésitation sur la main d'Aube qui tenait le couteau.
La douleur fut instantanée, fulgurante, coupante. Un cri de souffrance s'échappa de ses lèvres tandis que le sang jaillissait, marquant le sol de taches rouge sombre. Le membre détaché tourbillonna, comme le poignard, et chuta lourdement dans la poudreuse.
La main en avant, Vadim envoya une onde de magie sur elle.
Aube s'effondra au sol, sur le dos, terrassée par la douleur. Le regard qu'elle posa sur Vadim portait un tourbillon d'émotions : effroi, haine et l'incompréhension de voir leur proximité d'autrefois se transformer en un champ de bataille. Jamais, dans ses pensées les plus noires, elle n'aurait pu imaginer qu'ils en arriveraient là... Avant, il était son tout. Elle l'avait aimé avec passion, prête à tout sacrifier pour lui. Leur première rencontre semblait appartenir à une autre vie. Elle, déjà au sol, terrassée par la vie et les coups durs, et lui, son sauveur, étendant une main secourable dans la nuit.
Ce souvenir, si doux et si douloureux à la fois, rendait la réalité présente encore plus cruelle. Aujourd'hui, il était devenu son bourreau, la fixant de ses yeux où la douceur avait laissé place à la cruauté et l'indifférence.
Et dans ce regard, elle le savait... elle y lisait sa dernière heure.
Bientôt, elle ferait face à Ymos, prête à lui rendre des comptes, à confesser ses fautes et à demander pardon pour les chemins empruntés. Il saurait la pardonner, elle avait été rachetée par le sang, par la foi et la dévotion.
Sans une once de pitié, reflet de celle qu'Aube n'avait pas eue en abandonnant Jaya aux griffes de Starania, Vadim leva sa hache. Son geste, lourd de conséquences, de haine et de vengeance, il abattit l'arme qui s'enfonça profondément dans la cage thoracique de l'ancienne maîtresse.
Pour Jaya.
Pour Danil.
Ses yeux d'or ne quittaient pas ceux de Vadim, capturant chaque éclat de colère, chaque ombre de peine, de souffrance. Sa propre fin, une fin marquée par la vengeance d'un époux et d'un père meurtri.
Dans cet ultime instant de vie, le froid lui vola sa respiration, le temps s'étira, éternel. La douleur fut immense, mais plus encore la réalité de leurs choix, des mauvais chemins qui les avaient menés ici. Dans son dernier souffle, Aube comprit toute l'étendue de la tragédie de ses actes.
Or, nul humain, ni démon ne pourrait jamais lui arracher des excuses.
Seul Ymos en serait honoré.
Lorsque la vie eut quitté la traîtresse, Vadim arracha son arme de sa poitrine lacérée. Il n'avait pas le temps de s'apitoyer ou même encore de se laisser noyer dans ses souvenirs.
Non, il y avait bien pire que la mort de cette garce, tout près de lui.
— Mettez les enfants à l'abri !
— Attention ! Contenez la !
— Ne la laissez pas s'enfuir ! Nous devons l'arrêter ! Elle va raser le hameau !
Vadim éleva son attention vers le chaos qui se déroulait autour de lui. Les mages concentraient désespérément leurs feux de magie bleue sur l'immense squelette de Jaya. Chaque sort qui la frappait semblait alimenter sa rage plutôt que de l'apaiser.
Parmi la foule, Amaros la fixait sans pouvoir bouger. Ce fut dans un état de terreur et d'impuissance totale qu'il assista à l'incarnation vivante de sa vision. Et au fond de lui, il savait qu'une seule et unique chose était possible pour cesser ce massacre...
Et il pouvait rien faire.
Un projectile lumineux heurta la poitrine de la géante, lui arrachant un cri de douleur. Dans un geste brusque, elle balança son bras, balayant les chalets et l'espace autour d'elle avec une force dévastatrice. Les hommes et femmes qui luttaient pour la contenir furent projetés loin, s'écrasant contre les arbres ou chutant du haut de la falaise enneigée. Leur sort demeurait incertain dans le tumulte de la bataille.
Plongée au cœur de cette mêlée chaotique, Chrysiridia, l'air grave, prenait pleinement conscience de la situation. Elle comprenait que chaque assaut ne faisait qu'attiser la fureur et l'agressivité déjà débordantes d'une géante. Ayant déjà affronté une telle menace des années auparavant, elle savait que le temps était un luxe qu'ils ne pouvaient se permettre ; chaque seconde écoulée risquait d'entraîner la perte de davantage de vies face à un créature de cette envergure. Du moins, il en était le cas pour Rahya...
Or, pour sa fille, cela semblait différent...
Jaya avait l'air de souffrir... d'avoir... peur...
Oui... Sa chère petite fille était terrifiée par ce qui lui arrivait.
Elle ne contrôlait plus rien et sa manière de baisser la tête et les épaules étaient suffisamment parlant pour Chrysiridia. Il fallait que cela cesse. La cheffe, le cœur haletant, vira vers ses citoyens en pleine défense magique.
— Arrêtez !
Prolonger cette bataille ne ferait qu'engendrer plus de souffrance, non seulement pour Jaya mais pour tous ceux pris dans ce conflit.
— Arrêtez, n'attaquez plus !
Mais le cri de la reine restait sourd aux oreilles dans le chaos.
— Elle souffre !
Resté en retrait avec ses hommes, par précautions, Frost fut alerté par le cri de Chrysiridia. Extirpé de sa transe contemplative, il se précipita à ses côtés. Même s'il ne disposait pas de magie, il était prêt à offrir son aide pour ramener Jaya à la raison.
Mais avant même qu'il n'ait le temps de formuler une question, Jaya reçut un nouveau sort explosif et lança vers les cieux un hurlement semblable à une lamentation. Elle se tourna alors pour s'éloigner du hameau. Sa silhouette imposante disparut progressivement dans le glacier, abandonnant derrière elle une traînée de destruction et de désespoir.
Vadim rejoignit rapidement Chrysiridia et Frost, l'urgence dans la voix.
— Où va-t-elle ? demanda-t-il, son regard suivant la forme décroissante de Jaya.
Sa question était chargée d'inquiétude. Chrysiridia échangea un regard lourd de sens avec Frost, leurs pensées se mêlant dans une compréhension mutuelle de la situation.
— Elle a été chassée... Il est évident qu'elle est hors de contrôle et totalement perdue. Elle va tenter de trouver un endroit familier où se cacher. Un endroit où réside sa plus grande peine, mais aussi là où elle pourrait trouver le repos...
Les yeux apeurés de Frost s'agrandirent soudainement, de concert avec ceux de Vadim.
— Non... murmura le prince déchu.
Et il les posa sur la silhouette de la géante au loin.
— Elle se dirige vers Cassandore, vers Danil...
— En passant par Alhora... termina le roi.
Si Jaya cherchait à s'y rendre, les conséquences pourraient être catastrophiques, non seulement pour elle mais aussi pour l'équilibre fragile du royaume. Même le mur protecteur ne saurait retenir une telle rage. Ce qui s'était passé, dix-sept ans auparavant, menaçait de nouveau Alhora. Frost ne pouvait permettre que l'histoire se répète.
Non... Pas avec sa fille.
❅
À Alhora, alors que les premiers flocons de la journée recommençaient à tomber sur le royaume, Evanora déambulait dans les couloirs déserts du manoir familial.
L'ennui l'avait chassée de sa chambre bien trop tôt, un sanctuaire devenu un tombeau depuis la disparition de sa mère. Trop de souvenirs y étaient gravés à jamais, à tel point qu'elle n'arrivait plus à dormir sereinement. Des essayages de robes jusqu'au soir, des rires dans un parfum délicieux et des mantras de beauté et d'ingénuité se mélangeaient dans ses rêves et la brisaient.
Les visites de ses amies s'étaient raréfiées jusqu'à devenir un souvenir lointain, la laissant en proie à la solitude. Elle pouvait les comprendre... Sachant que Malista était morte ici, les jeunes filles fuyaient désormais l'endroit comme une maladie.
Devant une fenêtre embrumée, Evanora observait les flocons matinaux danser, échos fantomatiques de cette nuit funeste où sa mère avait rejoint les étoiles. Une larme, bravant le barrage de sa volonté, s'échappa, cristallisant la douleur d'une absence devenue son ombre. Malista lui manquait avec une force que même le temps semblait incapable d'apaiser.
Jamais de toute sa vie, elle ne s'était sentie si seule.
Soudain, des voix flottèrent jusqu'à elle, s'échappant d'une porte entrebâillée. Curieuse, Evanora s'approcha discrètement, y posant un œil. Son père, le duc Snovar, était là, entouré de figures éminentes de la noblesse, y compris des conseillers du roi, tous plongés dans une discussion animée dans son bureau.
— Nous sommes face à une situation des plus délicates. Nous sommes sans nouvelles du roi depuis des jours. Son périple dans les montagnes boréales était des plus dangereux, mais il s'y ai rendu. Pour nous, et en vue des périls que comptent cet endroit, les chances de retour sont minces. Nous devons envisager l'avenir du royaume d'Alhora.
— Cher duc, bien que vos préoccupations soient compréhensibles, nous ne pouvons agir dans la précipitation, l'interrompit l'un des conseillers. Le roi n'a pas encore été déclaré mort.
— Avec tout le respect que je vous dois, le temps n'est pas à l'attentisme, ajouta le duc, plus fermement. Mon épouse Malista, ainsi que notre espoir de succession directe, n'est plus parmi nous. La continuité du trône doit être assurée. Je propose que nous discutions de la succession sans plus attendre.
— Lord Snovar, je vous en prie, votre empressement pourrait être mal interprété. Proposez-vous de vous positionner comme successeur ?
— Je n'aspire qu'à la stabilité du royaume. Si le trône d'Alhora devait rester vacant, les conséquences seraient désastreuses. Notre devoir est de préserver l'ordre et la prospérité d'Alhora, avec ou sans moi à sa tête. Mais oui, si le conseil le juge nécessaire, je suis prêt à assumer cette lourde responsabilité.
Le cœur d'Evanora rata un battement. Depuis quelques semaines, son père organisait fréquemment ces réunions secrètes. Elle n'avait jamais eu l'opportunité d'y assister ou même d'en discuter avec lui. Il veillait toujours à la tenir à distance de ces affaires « d'adultes ». Mais, aujourd'hui, elle comprenait enfin pourquoi.
Ce qui l'enrageait.
— Ma priorité sera de renforcer les liens entre nos terres et celles voisines, d'assurer la sécurité de nos frontières face aux attaques du sud et de revitaliser le commerce pour que prospérité soit le maître-mot de notre royaume. Mais avant tout, je m'engage à respecter les valeurs et les lois établies par notre bien-aimé roi, en veillant à ce que son héritage perdure.
— Vos intentions semblent louables, Lord Snovar. Cependant, toute décision concernant la succession doit être mûrement réfléchie et doit impliquer tous les acteurs du royaume. Nous devrions attendre encore un peu, voire si notre roi revient parmi nous.
Debout face à la table, le duc grommela de façon presque imperceptible, puis s'assit en soupirant.
— Je suis d'accord avec vous. Mais nous ne devrions pas tarder. Malgré sa grande force et ses hommes, le roi Frost ne pourrait survivre aussi longtemps dans une montagne si hostile. Personne ne le pourrait. Nous devons avancer. Je suis ici pour servir et assurer que la transition, si transition il doit y avoir, se fasse dans l'harmonie.
— Lord Snovar, pardonnez ma curiosité, mais qu'en est-il de votre fille dans tout cela ? lança une femme, brisant le minime silence instauré.
À ces mots, Evanora redressa la tête et tendit davantage l'oreille.
— Sa proximité avec la branche principale des Northwall, tenue de sa mère, pourrait en faire une figure de proue dans les jours à venir.
— Ah, ma fille, soupira le duc. Sa douleur est encore fraîche, et son cœur porte le poids d'un chagrin immense. La perte de Malista l'a profondément affectée. Pour l'instant, je préfère qu'elle soit tenue à l'écart de ces discussions politiques. Elle a besoin de temps pour guérir. Son bien-être est ma priorité, et je crains que la plonger dans ces affaires d'État n'aggrave sa peine.
— C'est une décision sage, continua un autre. Le bien-être de votre fille doit certainement passer avant les jeux de pouvoir. Mais si la situation venait à évoluer, pensez-vous qu'elle serait prête à jouer un rôle dans l'avenir d'Alhora ?
— L'avenir est incertain, et je ne saurais dire ce qu'il nous réserve. Pour l'heure, mon devoir en tant que père est de la protéger et de lui permettre de retrouver la paix. Si le temps vient où elle doit prendre part à l'histoire de notre royaume, j'espère qu'elle le fera avec sagesse, mais... à mes côtés.
Submergée, Evanora atteignit son point de rupture. Sa colère explosa, tout comme elle ouvrit brutalement la porte, s'exposant aux regards surpris des nobles. Elle avait des larmes perlant au bord de ses grands yeux bleus.
— Père ! Comment osez-vous discuter du trône comme s'il ne me concernait pas ? Ma mère voulait que je lui succède. C'était son désir le plus cher. Le trône d'Alhora m'appartient de droit !
— Evanora, je t'en prie, calme-toi. Ce n'est pas la place d'une jeune fille bien élevée de parler ainsi. Nous n'avons pas ignoré tes droits. C'est une situation délicate, et nous devons agir avec sagesse.
— De la sagesse ?! C'est ma place qui est discutée derrière des portes fermées ! Je porte le nom des Northwall, et avec la disparition de la branche principale, par la loi et par le sang, le trône revient de droit à la ligne secondaire ; celle de ma mère. Je ne laisserai personne, pas même vous, père, me priver de mon héritage. Alhora ne peut être gouvernée par les Snovar !
— Chérie, je comprends ta frustration, mais élever la voix ne résoudra rien. Je ne cherche pas à te priver de quoi que ce soit, mais tu es si jeune encore, et non-mariée... nous devons penser au bien d'Alhora, à sa stabilité.
— Le bien d'Alhora ? se moqua-t-elle légèrement, avant de redevenir sérieuse. Le bien d'Alhora réside dans le respect de la volonté de ma mère et des lois de notre royaume. Et si je ne suis pas mariée, ça ne change rien ! Une reine n'a pas besoin de roi. Je ne laisserai personne me voler ce qui m'appartient. Ni vous, ni les conseillers, ni aucun prétendant au trône !
— Evanora, ta passion est évidente, et je ne doute pas de ta légitimité. Mais je t'en prie, nous devons naviguer en ces eaux troubles avec prudence. Ta sécurité est ma priorité.
— Ma sécurité ne signifie rien si je dois vivre dans l'ombre, privée de mon héritage. Je suis prête à mobiliser chaque once de ma force pour revendiquer ce trône. La prudence ne m'a jamais sauvée, ni n'a ramené ma mère. Je suis prête à me battre pour cette place, pour honorer la mémoire de ma mère. Quant à vous, père, votre rôle est de diriger notre armée en l'absence du roi, comme convenu. Ne fomentez pas dans mon dos.
Le duc, scandalisé, fixa sa fille avec de gros yeux avant de la voir tourner les talons et claquer la porte derrière elle. À ses yeux, ils n'étaient que des opportunistes cherchant à tirer avantage de la situation. Si jamais le roi Frost était mort en voulant retrouver son hérétique de fille, Evanora serait la seule à même de régner. Un point c'est tout.
Oui, plus jamais Jaya ne lui volerait cette place.
Cependant, son élan fut brusquement interrompu par une étrange sensation : le sol commença à vibrer sous ses pieds, par intermittence.
Le vase fleuri posé non loin de là sur un meuble oscillait légèrement, l'eau qu'il contenait frémissait au rythme des secousses. Une peur sourde s'installa en elle. Que se passait-il ? Evanora resta figée, scrutant les ombres qui s'allongeaient dans le couloir et à travers la fenêtre.
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