𝐄 𝐏 𝐈 𝐒 𝐎 𝐃 𝐄 - 14 : Réunion de Famille 1/5
Le roi, Frost Northwall.
Oui, c'était bien lui, aussi beau et impressionnant que le premier jour de leur rencontre. Il la dévisageait avec une telle intensité qu'il faisait vibrer ses souvenirs figés dans le temps. Leurs regards s'entrelaçaient, tissant un silence lourd des années perdues, des sourires oubliés et des promesses effacées.
— Chrysiridia... ? murmura-t-il, mais bien assez fort pour qu'elle l'entende.
La matriarche, dont le cœur battait la chamade, sentit soudainement l'ombre d'une ancienne peur s'insinuer en elle. Elle recula, un pas, puis un autre. La voyant s'éloigner, Frost laissa échapper un appel déchirant, une supplique pour briser la distance qui s'était immiscée entre eux.
— Attend ! Chrysiridia ! Ne part pas !
Cet éclat de voix, chargé d'émotion brute, vola à travers les sapins pour trouver finalement l'oreille de Jaya.
La jeune femme, se reposant sur une pierre aux côtés de son mari, avait frémi en écoutant ce timbre si familier dans l'écho de la nature. Son cœur rata un battement, puis repartit, toujours plus sauvage. À ses côtés, Vadim aussi l'avait entendu. Tout le monde, à vrai dire.
Or, Jaya fut la première à se lever pour foncer sur le chemin qu'avait emprunté sa mère, oubliant toute fatigue ou douleur.
— Jaya ! Attend ! Reste ici ! clama-t-il en l'attrapant par le bras.
— C'est mon père ! Lâche-moi !
— Tu ne peux pas en être sûre, Jaya ! Il pourrait très bien te capturer. Prends le temps de bien y réfléchir !
— Non ! C'est mon père, il ne me fera jamais de mal !
Vadim tenta de l'arrêter, sans succès, elle venait de partir. Il grommela entre ses dents, sans cesser de courir dans son sillage :
— Putain, c'est pas vrai...
— Braaouuu-tin... ajouta Liloïa en le talonnant.
Vadim grimaça une seconde en lorgnant la dragonne, avant se secouer la tête et d'empoigner fermement sa hache. Toujours avoir des arguments tranchants a portée de mains en cas de dangers.
Sourde à tout, Jaya fendait la neige de ses pas rapides. Le soleil du matin filtrait à travers les branches, dessinant des arabesques lumineuses qui dansaient sur sa peau. Son cœur pompait à vive allure, répercutant le chant de ses peurs et de ses espoirs dans le creux de sa poitrine. Elle redoutait d'admettre ce que la présence de son père ici impliquait, tout en brûlant d'un désir conflictuel de le revoir, de comprendre comment avait-il pu arriver jusqu'ici.
Derrière elle, Vadim, Liloïa, Amaros, Tiordan et Symphorore la suivaient à corps perdu.
En approchant de l'endroit où se tenaient Chrysiridia, Jaya ralentit, la crainte se mêlant à l'anticipation. Le passé ressurgi devant elle quand elle s'accrocha au bras de sa mère : son père, le roi, dont les yeux trahissaient une surprise poignante à la vue de sa fille, était là, accompagné d'une poignée d'hommes épuisés.
Face à ces deux femmes d'une ressemblance frappante, magnifiques dans l'immensité immaculée, Frost mit rapidement pied à terre.
— Jaya ?!
À ce nom, des soldats délogèrent leur épée de leur fourreau, en alerte. Au glissement du fer, Frost se tourna vers eux, tel un fauve. Sa voix claqua comme le blizzard contre les armures de ses hommes.
— Baissez vos armes, messieurs, immédiatement !
— Mais... mon roi, c'est...
— J'ai dit, baissez vos armes ! ordonna-t-il, son commandement tranchant la tension comme une lame à travers la soie. Le premier qui ose lui faire du mal... aura affaire à moi !
Les soldats, pris de stupeur, échangèrent des regards confus. Leur mission avait été claire : capturer la princesse pour ses actes d'hérésie. Pourtant, face à l'autorité incontestée de leur roi, leur résolution vacilla.
Au milieu d'eux, Roban, qui avait décidé de suivre la milice alhorienne après la mort du roi Byron et la fuite de Leftheris, fut le premier à acquiescer. Dans un geste symbolique, il retira son épée de son baudrier et la lança avec dédain dans la neige, là où le métal froid rencontra la neige dans un soupir étouffé.
Il ignorait s'il s'agissait réellement de la princesse. Elle semblait... différente. Ses cheveux notamment, mais si c'était elle... Il ne pourrait lui faire du mal.
Cette pauvre jeune fille avait bien assez souffert. Il lui devait une vie pour se racheter d'avoir été incompétent, cette nuit-là, quand Starania avait attaqué Cassandore.
— Votre volonté est la nôtre, Sire, dit-il, son regard croisant celui de Frost.
— Traître, marmonna un autre soldat, à son encontre.
Jetant un regard méprisant par dessus son épaule, Roban croisa l'œil mauvais de deux soldats. Il leur siffla aussitôt, dans un souffle de haine :
— Les seuls traîtres que je vois ici, c'est vous pour désobéir à votre roi. N'oubliez pas que nous sommes venus ici plus particulièrement pour retrouver la trace de l'assassin de mon souverain.
Les deux soldats observèrent Roban avec une grimace de dédain. Mais l'autorité du roi était absolue et ne laissait place à aucun défi. L'un après l'autre, le reste de la troupe suivit l'exemple de Roban et se défit de leurs armes.
Seuls les deux réfractaires préférèrent s'éclipser en toute discrétion. Il fallait prévenir Alhora de cette trahison.
Libérée de l'étreinte de sa mère, qui jusqu'alors avait contenu son souffle, Jaya se précipita en bas de la pente enneigée, tout droit vers Frost. Chrysiridia essaya tant bien que mal de la retenir.
— Jaya, non !
Il n'y avait aucune raison de le craindre ; son père ne lui ferait jamais de mal. Aucune menace ne se dégageait de lui. À chaque pas qui la rapprochait, les larmes affluaient, trahissant la petite fille qu'elle demeurait au plus profond d'elle-même, émue face à ce grand monarque.
— Père !
Et Frost l'accueillit à bras ouverts, l'enveloppant d'une étreinte puissante et rassurante. Le soulagement du roi était palpable ; il tenait à nouveau sa tendre fille, ce trésor qu'il avait redouté de perdre pour l'éternité.
— Jaya ! Mon enfant, c'est... c'est bien toi ! Tu es vivante, merci, père des glaces.
Frost la relâcha doucement, mais seulement pour mieux contempler son visage larmoyant. Ses mains, aussi fermes que bienveillantes, encadrèrent la mâchoire de sa fille, et ses yeux cherchèrent les siens. Ce qu'il vit le frappa de plein fouet : ses cheveux autrefois d'un noir d'encre, reflet de son héritage, étaient à présent d'un blanc pur, miroir de la chevelure de sa mère. C'était la même transformation qu'avait subie Chrysiridia cette nuit-là, dans les cachots, dix-sept ans plus tôt, quand elle avait fui le château...
— Qu'est-ce qui t'est arrivé, ma fille ? Tes cheveux... ?
— C'est une longue histoire.
Peu importait pour lui. C'était bien elle et c'était tout ce qui comptait. Jamais plus il ne voulait l'abandonner dans cette nature terrible.
Au même moment, Vadim et les autres émergèrent des bois enneigés, rejoignant Chrysiridia.
Vadim se tenait en arrière, le regard riveté sur la scène se déroulant en contrebas. Il était tiraillé entre l'envie de rejoindre Jaya et la peur que la situation ne bascule à nouveau dans la violence. Chaque fibre de son être était en alerte, prête à réagir si les soldats changeaient d'avis et décidaient de s'en prendre à sa femme.
Chrysiridia, quant à elle, abandonna sa posture de vigilance pour s'aventurer plus près. Son gendre, à ses côtés, écarquilla les yeux et s'empressa de l'interpeller en la voyant descendre la pente :
— Où est-ce que vous allez ? L'Anthaya ?!
Mais elle semblait ne pas l'entendre, absorbée par la vision de son époux et de sa fille dans ce moment de tendresse qu'elle n'aurait jamais cru revoir un jour.
Le reste des compagnons emboîta le pas de la reine. Vadim resta en surplomb, l'incertitude le paralysant, tandis que le doute quant à sa place dans ce tableau le rongeait. Il craignait non seulement pour la sécurité de Jaya, mais aussi pour sa propre exposition. Tout le monde le croyait mort depuis un an, son beau-père en premier lieu.
Comment allaient-ils réagir en le voyant réapparaître, tel un spectre, dans leur champ de vision ?
C'est alors que Liloïa bondit sans hésitation vers le groupe, d'une démarche joviale. Elle avait l'air de ne pas ressentir de danger. Vadim la regarda, et quelque chose dans l'allégresse spontanée de la créature lui insuffla le courage nécessaire pour surmonter ses appréhensions.
Frost, tenant toujours Jaya dans ses bras, sentit soudainement son corps se raidir lorsqu'il aperçut du coin de l'œil la silhouette de Chrysiridia. Son cœur, qui avait battu la chamade pour sa fille, se mit à tambouriner avec une force nouvelle.
Lentement, il se détacha de Jaya pour se tenir droit devant celle qui avait été sa femme, sa reine. Elle était là, à quelques pas de lui, presque inchangée par le temps et les épreuves. Ses cheveux neigeux, bien que raccourcis, ne faisaient que souligner la beauté intemporelle de son visage.
— Chrysiridia... ?
— Frost.
Leurs yeux se rencontrèrent, et une multitude d'émotions non-dites se transmirent dans cet échange. Amour, douleur, regret, questionnement... tout ce qui avait été enfoui, ignoré ou perdu au fil des années semblait ressurgir en un seul instant.
— Tu es vivante, toi aussi.
— Je l'ai toujours été.
— Et tu n'es jamais revenue...
Une seconde, Chrysiridia s'abaissa sur ses souvenirs amers. Tant d'années étaient passées, mais elles restaient tangibles dans son esprit.
— Non. J'avais mes raisons... et Jaya le sait.
Au cœur de ces retrouvailles, la princesse observait ses parents. Leur proximité, la tension entre eux, c'était un spectacle qu'elle n'avait jamais imaginé revoir. Témoin de ce face-à-face chargé d'histoire et de sentiments, un doux sourire éclaira ses lèvres.
Or, elle reprit rapidement du poil de la bête quand son père déclara :
— Je suis là pour ma fille.
— Tu ne l'emmènera nulle part, Frost, surtout pas à Alhora.
— N'aie crainte, je ne lui veux aucun mal. Au contraire, je suis là pour la ramener en sûreté. Ces quelques hommes qui m'accompagnent sont de confiance, n'ayez crainte.
Soudain, captant l'attention de Frost, une autre silhouette se détacha de l'ombre des arbres, marchant lentement vers le cercle familial qui s'était formé dans la clairière enneigée. Les soldats reculèrent un pas. L'homme était très grand et costaud, et quelque chose dans sa stature évoquait la force indéniable d'un guerrier.
À première vue, Frost ne le reconnut pas, mais à mesure qu'il se rapprochait, le roi aperçut des cicatrices qui sillonnaient son visage. C'est alors que la stupeur s'empara de lui. Il cligna des yeux, tentant de chasser l'illusion, mais non, la réalité s'imposait avec une clarté glaciale.
Cet homme, c'était Vadim.
Les paroles de Byron, avant qu'il ne rende son dernier souffle, lui revenaient à l'esprit. Il n'avait jusqu'alors pas osé croire à ces conjectures, refusant de donner du crédit à l'idée que Vadim, pourtant exécuté devant ses yeux, puisse être vivant.
Jaya se détacha de son père pour prendre doucement la main de son époux et le ramener près d'elle.
— Vadim... ? murmura le souverain.
Tentant de garder une image droite devant le roi, l'appelé courba légèrement le dos, afin de montrer ses respects malgré tout. Il n'était plus temps de se cacher, ni de fuir.
— Sire.
Le regard de Frost se durcit un instant, le temps de digérer cette révélation. Qu'allaient-ils faire maintenant, confrontés à cet homme qu'il savait si dangereux ? Il était un mage accompli... Devaient-ils le voir comme un ennemi, un hérétique ou plutôt comme celui qui avait veillé sur son bien le plus précieux, sa fille ?
L'œil suppliant de Jaya, alors qu'elle posait la tête sur l'épaule de son mari, en disait long sur la réponse qu'il cherchait vainement au fond de lui.
— Eh bien...Vous nous avez bien feinté, jeune homme. Dans d'autres circonstances, j'aurais pris des mesures radicales, mais...
Il sourit dans leur direction.
— Qui suis-je pour priver ma fille de l'homme qu'elle aime ? Elle a enduré tant de souffrances et je sais que vous êtes le seul remède à tous ses maux. Et après tout... Vous êtes mort.
Frost se retourna vers ses soldats pâles d'horreur.
— N'est-ce pas, messieurs ?
Le ton ferme du roi ne laissait place à aucune contradiction. Vadim était bien mort, ce jour-là, sur la potence. Il n'était jamais réapparut ici, devant eux. Ils avaient bien compris le message...
❅
Le roi Frost, soucieux du bien-être de ses hommes après l'épreuve qu'ils avaient tous traversée dans cette montagne, ordonna un repos bien mérité avant de regagner le hameau. Chrysiridia leur avait proposé de les accueillir pour qu'ils puissent se ressourcer avant de poursuivre leur route vers Alhora. Si elle restait méfiante, elle ne pouvait que leur offrir l'hospitalité, sachant qu'ils avaient promis de garder le secret.
Un petit campement avait été improvisé, des tentures étendues sur le sol pour permettre à chacun de s'asseoir et de se détendre. Le feu crépitait, réchauffant les corps et les cœurs, tandis que les soldats s'efforçaient de trouver une sérénité précaire dans l'attente du retour.
Amaros se frictionnait les mains devant les flammes, ne sentant presque plus ses pauvres doigts. Le roi leur avait même offert de quoi manger sur les vivres de ses troupes, ils étaient choyés ! Tiordan et Symphorore, avec lui et la dragonne, préféraient rester en retrait.
Vadim, qui s'était installé à part, remarqua les regards pleins de peur que les soldats lui lançaient. Ces hommes, qui ne connaissaient de lui que des histoires terrifiantes ou la vue satisfaisante de sa mort, le tenaient à distance, formant un cercle de méfiance autour de lui. Vadim n'était pas affecté par leur réaction somme tout naturelle ; après tout, il avait appris à vivre avec le jugement des autres. De plus, un tel revenant n'était jamais à souhaiter.
C'est alors que Jaya émergea, accompagnée d'un visage familier. Il ne fallut guère longtemps à Vadim pour reconnaître Roban.
Son ancien apprenti avança sans hésitation. Vadim le fixa, intrigué par l'audace de ce dernier de braver les regards suspicieux de ses camarades. Bien davantage lorsqu'il plaqua respectueusement un poing sur son cœur.
— Mon instructeur.
Vadim ricana malgré lui.
— C'est de l'histoire ancienne.
— Les coups que j'ai pris de votre part sont toujours bien présents dans mon esprit.
Décidément, Roban n'avait pas changé... Toujours réponse à tout. Alors que Jaya venait s'assoir à côté de lui, Vadim vit le soldat prendre place en face.
— Tu n'es pas effrayé de voir un revenant, Roban ?
Appuyant son dos contre un sapin robuste, le bien nommé ricana.
— Je n'ai jamais cru aux fantômes. Donc non. À vrai dire, je suis même plutôt heureux de vous savoir encore en vie, même si j'ignore comment vous avez pu faire une telle chose.
Vadim fronça les sourcils prudemment. Ce serait bien l'un des seuls...
— Tu es heureux que je sois encore là pour te botter le cul ?
— Non, pas ça... En fait, j'ai toujours gardé espoir au fond de moi, car la princesse avait vraiment besoin de vous...
Sous l'air ému de la jeune femme, le soldat arbora un air de garnement en la pointant gentiment du doigt.
— Car cette petite dame que vous voyez là, était prête à sauter d'une falaise pour vous retrouver dans la mort. Eh oui, princesse, je balance tout.
Jaya gloussa malgré elle sous la mine étonnée de son époux.
— Oui, c'est vrai. C'est Roban qui m'a sauvée, ce jour-là, en m'empêchant de sauter. Il m'a dit que... tu n'aurais pas aimé que je fasse cela.
Souriant légèrement, Vadim prit tendrement la main de sa dulcinée.
— Ça, c'est sur que je n'aurais pas aimé. Pas du tout même.
Il y déposa un baiser, avant de reposer ses yeux sur Roban.
— Et je te remercie de l'avoir empêcher de faire cette bêtise.
— C'est la moindre des choses. Néanmoins, je n'ai pas pu l'empêcher de fuir et se perdre dans la nature. Elle a quand même réussi à déterrer un macchabée, ce n'est pas rien ! C'est qu'elle a de la ressource, pour une princesse.
Et ils échangèrent un rire.
Pendant ce temps, Chrysiridia, ayant besoin d'espace pour rassembler ses pensées, se tenait légèrement à l'écart. Les retrouvailles avec Frost avaient fait remonter à la surface un tourbillon de sentiments longtemps enfouis. Elle avait observé la discussion entre Vadim, Roban et Jaya, vu Amaros s'empiffrer, l'air triste de Tiordan et Symphorore mettre une tenture sur Liloïa pour la protéger du froid.
Mais son esprit était ailleurs, perdu dans le labyrinthe de son propre cœur.
La matriarche s'avança jusqu'à un tronc d'arbre mort et s'y laissa tomber. L'assise était dure et inconfortable, mais elle ne s'en souciait guère. Son regard se perdit dans l'ascension du soleil au-dessus des glaciers, la lumière du jour naissant se reflétant dans les étendues blanches, transformant le monde en un camaïeu de couleurs froides et chaleureuses.
Lorsqu'une voix familière la fit sursauter.
— Chrysiridia ?
Frost... L'appelée se retourna pour voir le roi venir à elle. Il avait la démarche hésitante de quelqu'un qui mesure l'importance de chaque pas.
Elle replaça toute son attention sur le soleil, ne sachant comment réagir face à lui.
— J'ai besoin que tu me donnes des explications sur ce qui s'est passé ici, et ce qui est arrivé à Jaya.
— Ce n'est pas sorcier, Jaya a éveillé son Risen. Je te l'avais dit, il y a toutes ces années... Si par malheur elle venait à le réveiller, ce serait dangereux pour elle. C'est ce qui arrive en ce moment. Ses cheveux en sont la preuve.
Pâle, Frost déglutit. Non seulement pour ces inquiétantes révélations, mais aussi pour ces mots qui sonnaient comme une accusation à son oreille.
— Elle est arrivée au hameau, il y a quelques jours. Vadim l'a trouvée errante dans la forêt et l'a ramenée. Nous avons veillé sur elle du mieux que nous pouvions, mais hélas, nous n'avons pas pu maîtriser la force qui est en elle. Et sache que je m'oppose fermement à son retour à Alhora. Elle n'y trouvera pas refuge. La protection d'un roi ne suffit pas toujours à fléchir la volonté de la branche ymosienne et de ses éminences. Non. Ma fille restera à Thorimay avec son mari. Un point, c'est tout.
Elle était toujours aussi franche et ferme, décidément... Pas moyen de discuter avec elle dans de bonnes conditions. Calmement, il vint s'assoir à côté d'elle sur le tronc. Réchauffée par sa présence, Chrysiridia se crispa légèrement.
— Si tu crois sincèrement que c'est pour son mieux, alors nous jugerons en temps voulu, répondit-il. Le clergé exige que je la ramène pour qu'elle réponde de ses actes, mais je ne peux me résoudre à cela. Malgré mes efforts et ma protection dévouée, je n'ai pu réprimer sa magie. Elle n'était pas consciente de ce qu'elle faisait. La magie, dans ses caprices, peut pousser à des actes répréhensibles, irréfléchis, comme ôter la vie, que ce soit d'une ou plusieurs personnes.
Cette fois, ce fut Chrysiridia qui se sentit accusée.
— Mais nous trouverons une solution pour l'aider. Ce ne serait pas la première fois que nous le faisions.
— Sauf qu'elle n'a plus cinq ans. C'est une femme, son Risen est bien ancré en elle, il est puissant et même mon sortilège n'a pu le retenir indéfiniment. Je me creuse la tête pour trouver un moyen d'arracher notre fille à cette destinée maudite. Mais je suis dans une impasse. J'avais un espoir, mais...
Frost observa tristement Chrysiridia, notant la lueur dans ses yeux qui captait la lumière du soleil, un éclat qui trahissait les émotions tumultueuses derrière son apparente impassibilité. Il voyait la femme forte et indépendante qu'il avait connue, mais aussi la vulnérabilité d'un cœur qui avait enduré la séparation et l'incertitude.
Sentant le regard de son ancien époux sur elle, la reine essuya rapidement ses yeux, comme pour chasser les larmes avant qu'elles ne trahissent son trouble.
Le silence qui s'installa entre eux était chargé de tout ce qui avait été laissé en suspens, de questions sans réponses. Frost, conscient de l'ampleur de l'instant, prit une profonde inspiration avant de briser cet insupportable flottement.
— Pourquoi n'es-tu jamais revenue ?
Elle s'y attendait, à cette question... Bien trop, et elle la redoutait plus que tout.
— J'ai toujours su au fond de moi que tu n'étais pas morte. Il m'était impossible d'accepter que tu aies pu périr là-bas... Alors, pourquoi ? Pourquoi avoir rompu la promesse que tu m'avais faite ? Je n'ai pas rompu la mienne, j'ai pris soin de Jaya comme tu me l'avais demandé. Je l'ai éloignée du Risen autant que j'ai pu. Je l'ai aimée, protégée, soutenue. Mais toi... ?
— Mon peuple avait besoin de moi.
— Alhora, ta fille et moi-même avions besoin de toi. Je n'ai pas oublié, tu sais ? Le vide que tu as laissée quand... quand tu es partie.
Elle serra les dents, l'aigreur insoutenable remontant dans sa gorge.
— Thorimay est le berceau de ma famille, l'héritage de ma lignée. Après le destin tragique de ma sœur, je me suis retrouvée dernière de mon sang. Comment aurais-je pu tourner le dos à ces âmes qui m'ont vue naître, grandir, endurer l'adversité, et me dresser contre l'envahisseur ? Ils étaient désorientés, désespérés, terrifiés. Sous ta garde, Alhora était entre de bonnes mains, mais qu'en était-il de Thorimay ? Qui pour veiller sur eux ? Il n'y avait personne. Sans moi pour abattre la géante, Thorimay aurait subi un sort bien plus funeste encore qu'Alhora. Comprends-moi, Frost... Mon action n'était que l'exercice de mon devoir. Ce fut un choix difficile, mais je l'ai fait parce que... je croyais que vous seriez mieux sans moi, toi et Jaya. Je... Je finis toujours par détruire ce que j'aime.
Chrysiridia soupira, sentant un mélange complexe d'émotions s'agiter en elle. La colère et la douleur s'entremêlaient avec l'espoir et le souvenir de l'amour qu'ils avaient si intensément partagé. Elle prit une grande inspiration, cherchant à calmer le tumulte de son cœur.
Frost ne la quittait pas des yeux.
— Tu n'as pas changé, Chrysiridia.
Elle ricana, pleine de sarcasme.
— Quel flatteur...
— Non, je suis sincère. Tu es toujours la même femme que j'ai connue et qui m'a laissée, il y a dix-sept ans.
— Non, crois-moi, je ne suis plus la même. J'ai vieilli et je...
Je suis marquée, affreuse et aigrie... Elle effleura douloureusement du bout des doigts la cicatrice qui zébrait sa joue et mordait le bord de sa lèvre. Dans un geste doux qui la surprit, Frost la captura et l'enlaça entre ses doigts chauds et apaisants. De son autre main, il frôla sa joue blessée.
— Comment t'es-tu fais cela ?
— C'est une résultante du combat contre la géante... Ça n'a pas été facile et... j'en suis ressortie marquée.
Le toucher devint une caresse sur la joue de Chrysiridia, un contact tendre qui traversa l'oubli pour réveiller les souvenirs d'un temps où leur amour était une évidence. Surprise par cette proximité soudaine, elle se figea un instant. Puis, malgré elle, la reine se laissa aller à la savourer.
Les yeux clos, le geste de Frost lui rappela qu'avant les titres, les responsabilités et les batailles, il y avait eu eux. La mémoire enivrante de cette intimité, de cette connexion. Ce corps nu et musclé sur lequel elle s'était allongée si souvent. Cette langue avide qui léchait le galbe de ses seins pour mieux attiser ses frissons. Ces bras puissants qui la serraient, tout ce plaisir et ces nuits à dévorer ses lèvres avec une ardeur insatiable.
— Cela n'entache pas ta beauté. Tu es toujours aussi magnifique, Chrysiridia.
Et son cœur battit fort, à ces mots.
La brûlure à ses joues n'étaient pas dues au soleil frappant son visage, mais bien à cette émotion brûlante qui regagnait de la place dans sa poitrine gelée depuis des années.
Oui... les années avaient été longues et les routes qu'ils avaient empruntées, tortueuses. Elle ignorait encore ce que demain leur réservait, ni si les blessures pouvaient vraiment guérir et les promesses renaître. Dans l'eau pure de ses si beaux yeux, elle voyait l'opportunité de s'ouvrir à nouveau, et de décider si, parmi les décombres, il restait encore quelque chose à sauver.
Oui, Frost ne l'avait jamais oubliée...
Il l'avait toujours aimée.
Et elle aussi.
Et heureusement, lui non plus n'avait pas changé.
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