𝐄 𝐏 𝐈 𝐒 𝐎 𝐃 𝐄 - 02 : Trente Roses 1/5
Un tintement furieux retentit ; le choc de deux épées.
À l'extérieur, dans le camp d'entraînement, deux corps s'affrontaient au milieu de plusieurs autres sous un doux soleil. Fort et expérimenté, Leftheris enchaînait les revers de lames sur son élève. Ce jeune homme était certes fort, mais manquait d'habileté au niveau du jeu de jambes.
— Attention, esquive !
Comme guidé par la voix de son supérieur, le jeune soldat appuya un genou à terre, évitant habilement la rotation de lame que lui réservait le prince. Que ces entraînements pouvaient être longs et fastidieux pour Leftheris ! À vrai dire, cette impression d'ennui lui était venue depuis peu. Autrefois, il se régalait à apprendre le maniement complexe de l'épée à ses hommes. Or, cette passion semblait s'évanouir peu à peu, au même rythme que son attention.
Ce fut ce qu'il réalisa quand son soldat se redressa et le mit en joue. Le fer froid était posé sur la ligne carrée de sa mâchoire et le menaçait de sa victoire. Le soldat étira un sourire.
— Réveillez-vous, mon général. Ne me ménagez pas.
Une boule dans la gorge, Leftheris se sentit soudain vulnérable par sa perte de connexion avec la réalité. Dans un combat réel, cela lui aurait été fatal. Reprenant constance, il recula rapidement et frappa la lame adverse d'un coup si puissant que le soldat l'échappa. L'épée tournoya en hauteur avant de retomber dans un fracas métallique sur les dalles du camp d'entraînement. Un silence s'abattît soudain entre eux lorsque la pointe se plaqua sous la gorge du vaincu.
— Ne jamais baisser sa garde, même quand l'ennemi est mis en joue. Ramasse ton épée.
Le général avait lâché ces mots si froidement, cela ne lui ressemblait pas, pensa le soldat. Lui qui était toujours très patient et pédagogue habituellement, quelque chose semblait l'agiter de l'intérieur depuis quelques temps. Il n'était pas le seul à l'avoir remarqué. Dans l'armée, quasiment tous les hommes parlaient de l'étrange comportement du prince et émettaient toutes sortes d'hypothèses sur ce mal qui assombrissait la lumière qui le personnifiait avant la mort de son frère.
Se baissant pour s'armer de nouveau, l'homme en sueur posa un œil inquisiteur sur son instructeur.
— Vous avez l'esprit occupé ces derniers temps, mon prince. Est-ce à cause de votre anniversaire ?
Leftheris le toisa de côté, interpellé par cette arrogante demande.
— J'ai entendu dire qu'il allait y avoir beaucoup de monde et que nos alliés d'Alhora seraient de la partie.
— En effet...
— Vous pensez que la princesse viendra ?
Se tournant complètement sur son soldat, Leftheris soupesa son expression incertaine avant de rabaisser son esprit sur une belle et lointaine image. Jaya... Deux mois étaient passés depuis qu'il lui avait envoyé sa dernière lettre, près des terres de Balanthiane. Il n'avait, encore une fois, reçu aucune réponse. Il était évident qu'elle lui en voulait encore et malgré ses cris d'amour tirés avec passion, elle restait de marbre, ce qui le tuait à petit feu.
L'espérance était un poison, l'image enchanteresse de son visage, de son corps et de son sourire était une gangrène. Et seule le toucher de cette douleur humaine pouvait le guérir.
Si elle se présentait avec son père lors de sa réception d'anniversaire, cela lui donnerait l'occasion de peut-être recoller une partie des morceaux pour tout recommencer sur de nouvelles bases. Ce minime espoir le maintenait debout malgré ses souffrances autant physiques que sentimentales.
Il mourrait à l'idée de la revoir. Juste entendre sa voix lui suffirait.
— Avec tout ce qui s'est passé, le doute est permis, mon prince.
— Elle viendra. J'en suis persuadé.
Ne désirant pas s'attarder sur ce sujet sensible avec un simple soldat, Leftheris releva le menton et clama :
— Allez, on reprends ! Gardez l'esprit vif, messieurs !
❅
À la fin de l'entraînement, Leftheris rentra au Beffroi sur les rotules. Depuis la mort de Vadim, il avait été désigné par son père pour parfaire les entraînements à l'épée, car personne ne l'égalait dans ce domaine. Chaque soir, il rentrait plus épuisé que jamais, alourdi par ces milliers de responsabilités dont il ne pouvait se défaire. Son père ne semblait même pas remarquer à quel point il était abattu. Autant par sa montagne de travail que par le départ de Jaya qui pesait lourd dans sa vie.
Dans la tour, l'effervescence gagnait chaque recoin. Des servantes et valets couraient de toutes parts pour préparer la réception d'anniversaire du prince. Celui-ci ne leur répondit même pas lorsqu'ils le saluèrent, ce qui apporta un vent de questionnement chez eux. Lui qui était si agréable et souriant avant, il n'était plus que l'ombre de lui-même, un triste spectre déambulant dans leurs murs trop ternes. Certains domestiques parlaient dans son dos, s'inquiétaient de son changement radical de comportement depuis la disparition du Démon Bleu. La perte de ce frère maudit l'avait peut-être plus profondément atteint qu'ils ne le pensaient.
Ou bien, était-ce autre chose ? Peut-être le départ de la princesse qui ensoleillait cet endroit sans chaleur, autrefois ? Plus rien n'était pareil au Beffroi depuis qu'elle n'y était plus et ça, même Leftheris le pensait. Oui, si fort... Son sourire, sa voix et sa beauté manquaient à ce soleil du sud devenu glacial.
S'arrêtant devant la porte du bureau de son père, il frappa trois coups après une courte hésitation. Une voix sévère le somma d'entrer.
Dans les fins fonds de son domaine, Byron s'adonnait à de la paperasse sous les yeux hésitants de son fils. Le patriarche ne leva pas un regard sur lui, trop absorbé par son travail. Passant dans le cercle de repos avant d'entrer dans la pièce ouverte du bureau, Leftheris posa un œil sur la galerie des portraits. Tous ses ancêtres s'y alignaient avec élégance, tous morts durant les innombrables guerres territoriales. Son regard s'accrocha plus particulièrement sur l'un d'eux.
Le portrait de Vadim et Jaya.
Depuis la mort de son frère et le départ de sa belle-sœur, il n'avait jamais osé reposer ses yeux sur cette peinture. C'était à la fois douloureux et révoltant. Byron n'avait pas voulu le changer de place après ce qu'il s'était passé. Leftheris était voué à voir le disgracieux visage de son frère et celui magnifique de Jaya à chaque fois qu'il venait ici, rouvrant les plaies qu'il s'efforçait de refermer, malgré la douleur, en se tuant au travail.
Comment l'oublier ?
La voir avait fait ressortir les moments passés avec elle, tellement qu'il en avait cessé de marcher pour l'admirer et s'enfoncer dans ce passé pas si lointain mais qui semblait être une éternité. Vadim n'existait plus sur cette toile. Elle seule s'y était gravée, si profondément, collée à sa rétine même lorsqu'il fermait les yeux.
— Leftheris ?
La voix de Byron le ramena à la réalité. Idiot... Son père se demandait probablement pourquoi mettait-il autant de temps à arriver. Ressaisis-toi, général... Baissant le regard avec peine, Leftheris continua jusqu'à s'arrêter enfin devant son père. L'ambiance lourde imposée par l'œil du souverain noua la gorge du général.
— Comment s'est passé l'entraînement, aujourd'hui ?
— Très bien, répondit le prince. Nous sommes partis sur un entraînement quotidien à l'épée pour parfaire la maîtrise de nos soldats. Certains ont encore du mal à se remettre de la bataille de Starania à cause de leurs blessures qui les handicapent parfois, mais ils se remontent rapidement. Bientôt, ils seront à nouveau opérationnels. L'instructeur de combat s'est également chargé des nouvelles recrues, il gère assez bien son nouveau rôle.
— Bien. Et comment se passe l'installation à Balanthiane ? Nous avons eu des nouvelles ?
— Oui. Nos troupes sont bien établies et ont pris place dans le fief de l'ancien chevalier Dyonat en attendant de prendre le dessus sur les derniers réfractaires. D'ici quelques jours, nous retournerons sur place pour nous occuper des citoyens. Les plus récalcitrants à notre nouveau régime seront fait prisonniers.
— Parfait.
Levant enfin ses yeux sur son fils, Byron le jaugea longuement. Il arborait une grise mine et de profonds cernes marquaient son visage.
— Qu'est-ce qui ne va pas, Leftheris ?
Surpris par la question de son père, le général releva la tête, les yeux ronds. Il s'était laissé abattre une seconde. Quel imbécile... Montrer sa faiblesse était à bannir selon les valeurs qu'on lui avait enseigné.
— Rien, tout va bien, père. Je... je pensais à la réception.
— Oui, elle est en pleine préparation. Nos collaborateurs se démènent pour créer quelque chose de grandiose pour ton anniversaire. J'ai fais venir des couturiers des lointaines terres de Salberra pour parfaire nos uniformes, les tapisseries et les nappes du banquet. Les trente ans du général, ce n'est pas un événement a laissé au hasard. Beaucoup nous attendent au tournant avec ce qu'il s'est passé ces derniers mois et espèrent revoir briller la grandeur de la famille Blanchecombe. Nous n'avons pas le droit à l'erreur.
— Certes. Nous devons nous racheter une image pure devant notre peuple. Ce qu'a fait Vadim l'a énormément terni.
Byron demeura silencieux à ces mots. Il avait posé le doigt sur le juste point, heurtant l'orgueil du roi par son ton désinvolte et sans émotions.
— Faire exécuter ton frère a été suffisant, je pense. Le peuple et le Haut Conseil Ymosien ont vu que nous ne cautionnons pas les excès et le maniement de l'art interdit, même lorsque cela touche notre noble famille. Notre image en a pâtit, mais reviendra en plus glorieuse. Ce sera parfait pour promouvoir notre nouveau règne.
— Alors pourquoi l'avoir sauvé, il y a quatorze ans ? Pourquoi avoir étouffé l'affaire quand il a éveillé cette magie dans le temple ?
Les doigts du patriarche se crispèrent autour de sa plume. Le regard sous lequel il noya son fils était digne d'une mer déchaînée.
— Je te prie de ne plus parler de cela, Leftheris. C'est du passé. Et qu'est-ce que je t'ai appris concernant le passé ?
— Le passé n'est qu'une bagatelle encombrante, murmura-t-il, comme un poème qu'il connaissait par cœur.
Byron parut satisfait de sa réponse et replongea aussitôt dans ses écritures. En effet, il fallait mieux ne plus parler de Vadim. Pour lui, il appartenait dorénavant à cette encombrante bagatelle a laquelle il ne voulait plus s'accrocher. Or, une question brûlait les lèvres du prince depuis la première mention de sa soirée d'anniversaire. Cela l'avait torturé jusque dans son travail, dans ses nuits et ses heures à gamberger.
— Est-ce que... nos alliés d'Alhora feront le déplacement pour la réception ?
Le roi lui appuya un œil circonspect.
— Probablement. Nous leur avons envoyé un faire-part pour l'occasion. Pourquoi cette question ?
— Juste pour savoir.
Byron le fusillait des yeux, sachant pertinemment pourquoi son fils osait une telle demande. Ce n'était pas uniquement pour se rassurer de la venue du roi Frost après des mois sans le moindre contact, mais bien de la venue de quelqu'un d'autre... et cela agaça le père Blanchecombe. Il n'avait donc pas tourner cette page ridicule ? Cette fille était encore ancrée dans la tête de son aîné malgré tout ce qu'il s'était passé ?
— Leftheris... La princesse Jaya viendra aussi.
Lorsqu'il entendit ce prénom, du velours mais à la fois des épines, le blond se pétrifia. Ajoutant de la lourdeur à cet échange, Byron posa très lentement sa longue plume d'oie pour croiser ses doigts sur son bureau.
— Je te prierai de te tenir correctement et de ne pas tourner autour d'elle, nous avons une image à redorer comme tu le sais, autant devant notre peuple que devant les alhoriens. La princesse porte dorénavant le sceau maudit de ce qu'il s'est passé avec Vadim. C'est triste à dire, mais le peuple la voit d'un mauvais œil... et je ne veux pas que cela se répercute sur toi. Tu seras le roi de la soirée, il y aura du monde juste pour toi et beaucoup d'autres jeunes filles aussi charmantes les unes que les autres. Alors ne fais pas de scène devant nos invités, ai-je bien été clair ?
Leftheris déglutit. Même tacite, il comprenait parfaitement le discours de son père. Ce n'était pas uniquement à cause de ce « sceau maudit ». L'image de Jaya qui partait, lui qui tente de la retenir devant tout le monde... Byron avait encore du mal à avaler cet affront qu'il lui avait fait. Le comportement de son garçon n'était en rien l'exemplarité qu'il cherchait chez lui et qui l'avait toujours personnifié avant l'arrivée de cette princesse du nord. Il avait dégringolé en si peu de temps en envoyant valser tous ses commandements.
Byron espérait très fort qu'il se reprenne sérieusement et qu'il oublie ce dérapage dans ses sentiments.
— Leftheris ? Ai-je bien été clair ?
Devant son silence, Byron insista, plus sévèrement, aimantant enfin son regard au sien. Le général souffla alors :
— Très clair.
— Bien... Tu peux y aller. Tâche de te reposer un peu.
Sans un mot de plus, le souverain reprit sa plume et continua son travail, laissant son fils dans l'amertume. Tournant les talons, Leftheris quitta le bureau en posant un ultime regard sur le visage peint de Jaya. Pourquoi personne ne comprenait ? Pourquoi l'amour et l'interdit faisaient tant souffrir ? Alors qu'ils étaient si doux sur son palais.
La réception était pour bientôt. Leftheris n'était pas pressé d'y être, mais à la fois impatient. Son père avait été clair ; pas de débordement, pas de sentiment. Gérer son stress et ses envies devant elle serait une épreuve des plus difficiles.
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