Vers le Nord 2/8
Le cri de Tiordan avait activé la troupe qui, au premier pas du troll, fit demi-tour à toute vitesse. Rester ici serait une erreur qui leur coûterait la vie.
Le troll n'attendit pas pour les charger, frappant le sol avec ses poings puissants. La terre se craquela, trembla et accentua les hurlements d'horreur d'Amaros qui, en première ligne de la fuite, clama de toutes ses forces :
— Je savais qu'on aurait dû contourner la forêt !
Amaros sentait son pouls s'accélérer alors qu'il entendait les bruits lourds et assourdissants des pas du troll résonner derrière lui, faisant vibrer le sol sous ses pieds. Sa respiration devint saccadée alors qu'il accéléra son rythme cardiaque. Malgré sa taille et son imposante corpulence, le troll était rapide et agile, il frappait le sol avec une telle force que les grands arbres vibraient et les plus petits tombaient comme des allumettes. Son cri inhumain était infusé du goût de la mort.
Amaros zigzagua entre les buissons qui se couchèrent un à un dans son dos, avant de se cacher à toute vitesse derrière un arbre. Son souffle ne consentait à ralentir. Il vit le passage du troll qui ne le remarqua pas et resta concentré sur les silhouettes fuyantes de ses amis. C'était une situation critique ! Il avait lu qu'avec leur puissance considérable, les trolls demeuraient infatigables et pouvaient raser une forêt entière sous leur rage, ce qui faisait d'eux des ennemis redoutables et difficiles à vaincre, même pour des chasseurs expérimentés. Leur estomac était un gouffre sans fin, tout comme leur appétit qui les poussait à dévorer tout ce qu'ils trouvaient, nourritures comme humain, sans la moindre pitié.
C'était l'une des pires créatures sur laquelle ils pouvaient tomber.
Ils allaient devoir trouver une solution pour se sortir de ce guêpier et vite ! Sinon, il ne donnait pas cher de leur peau, à tous les quatre.
Sur le dos de Liloïa, Jaya tenta de s'accrocher alors qu'elle dévalait la première pente de la colline verdoyante, le ventre tordu d'effroi. Symphorore cavalait à quelques pas d'elle, ses jambes battant le sol avec une telle fureur que des éclats de terre volaient derrière elle. Son souffle, haletant et sifflant, trahissait sa terreur palpable.
La brune tendit longuement la main vers la chasseresse, espérant la ramener en sécurité auprès d'elle sur le dos du dragon.
— Symphy ! Attrape ma main !
Dans sa course, Symphorore ne quittait pas les doigts de Jaya des yeux ; son salut dans sa détresse. Le cœur battant, elle prit appui sur une roche et se propulsa vers elle jusqu'à la saisir de justesse. Or, le dragon, peu habile sur la terre ferme, dérapa sur des plaques de schistes, entraînant la princesse et son amie dans sa chute. Elles roulèrent, désaxées, les pierres taillées leur coupèrent la peau quand elle dévalèrent le fossé, Liloïa ne fut pas épargnée et se tordit de douleur quand elle atterrit en bas.
Spectateur de la scène, Tiordan pâlit ; il comprit que le seul moyen de repousser ce troll était de le combattre. Leurs armes lui feraient peut-être peur. S'arrêtant dans sa course folle, le chasseur s'arma de son arbalète qu'il pointa vers le titan. Une première flèche, puis une seconde furent tirées, forçant l'arrêt du troll qui gronda. Le teint hâlé de Tiordan blêmit davantage.
Il avait reçu la flèche sans sourciller, elle n'avait même pas traversé sa peau épaisse.
Énervé, le mastodonte se voûta, prêt à l'écraser de ses énormes poings pour ce que ce microbe avait fait. Tiordan réalisa qu'il avait détourné son attention et que désormais, c'était lui sa cible.
Habilement, il réussit à esquiver les assauts explosifs grâce à sa rapidité, avant que son dos ne heurte violemment le tronc épais d'un arbre. Tiordan grimaça quand une douleur aiguë escalada sa colonne vertébrale. Quand il releva les yeux, il vit que le troll s'était saisit d'une énorme pierre qu'il lança dans sa direction. Il eut à peine le temps de se pencher sur le côté que le rocher heurta l'arbre dans une violence inouïe qui en arracha l'écorce.
Tiordan tomba sur le flanc, le souffle court et les yeux braqués sur l'immense créature qui s'approchait de lui. Elle se pencha légèrement en avant, le regardant de haut en bas. Qu'allait-elle lui faire ? L'écrabouiller ? Le dévorer ? Le jeune homme refusait catégoriquement de mourir. Dans un dernier effort, il leva son arbalète en espérant toucher la bête dans les yeux. Si elle était immunisée grâce à sa peau impénétrable, ce devait être son point faible.
Or, le troll mit un coup dans l'arbalète, la faisant voler dans l'herbe. Penchant la tête sur le côté, le géant le fixait avec de gros yeux soudain curieux. Tiordan clama dans sa panique :
— Euh, excusez-moi... un peu d'aide serait la bienvenue si vous n'y voyez pas D'INCONVÉNIENTS !
Écoutant son appel à l'aide, Amaros se ficha une claque en pleine figure pour se sortir de sa paralysie. Ses longues jambes se remirent en route et il avala les quelques mètres boisés le séparant de la scène. Il surprit le troll en pleine admiration de son ami. La créature poussait des râles aigus et quand Tiordan tenta de se dérober sur le côté, elle le retint d'une main sur le dos. Il rugit quand le poids lui fit craquer une vertèbre.
Le troll se pencha sur lui, le renifla et soupira. Amaros grimaça, imaginant sans peine l'haleine fétide émanant de cette bouche hérissée de dents jaunâtres. La moue écœurée de Tiordan le conforta dans son idée.
Les yeux de la bête s'illuminèrent. Un gargouillement attendri sortit de sa gorge.
Amaros redouta le pire quand l'évidence le flagella de plein fouet.
— Oh non... C'est une femelle...
Il devait rapidement trouver un moyen de libérer Tiordan avant que cette mijaurée de trois mètres ne lui fasse du mal. Si elle ressentait de l'agitation chez sa proie, elle pourrait le blesser ou même le tuer dans ses manipulations. Une lueur bleue naquit alors entre les mains d'Amaros.
La seul moyen d'effrayer cette chose était d'utiliser la magie.
Or, il fut coupé dans son élan quand une flèche partit à toute vitesse et toucha le troll au bras. La pointe se brisa et tomba au sol, ramenant l'attention de la créature que sa gauche. Soudain, ce fut une bûche qui la heurta en pleine tête, la sonnant un instant avant d'éveiller sa colère légèrement apaisée. Toujours maintenu par la main du troll, Tiordan tourna la tête et vit les filles.
— Tu vas lâcher mon frère tout de suite, espèce de gros tas de boue !
Armée de son arbalète, Symphorore tira à nouveau, puis réarma pour surenchérir. À ses côtés, Jaya concentra son Risen dans les objets de la forêt afin de les faire léviter, puis foncer vers le troll. À peine remise de leur douloureuse chute, elles avaient gravit la pente rocheuse avec Liloïa quand l'appel de Tiordan leur était parvenu.
À leur odeur, le troll sût qu'il s'agissait de femelles. Et elle n'aimait pas ça.
Personne ne devait lui reprendre sa séduisante trouvaille.
— Arrêtez de tirer ! hurla Tiordan, en direction des filles. Ça ne lui fait rien, hormis l'énerver ! Trouvez autre chose !
Son grognement s'intensifia et d'un violent coup de poing au sol, le troll balaya les environs. L'onde de choc secoua les filles qui perdirent à nouveau l'équilibre, à l'instar d'Amaros qui tomba de la petite butte sur laquelle il s'était perché pour avoir le troll bien en vue pour lancer son sortilège. Or, il roula lamentablement jusqu'en bas, attirant l'œil de la monstresse.
À plat ventre, Amaros toussa les surplus de terre qu'il avait avalé dans sa chute et releva un regard hagard sur le titan qui le surplombait. Son cœur cessa de battre et ses yeux, greffés sur l'immense silhouette, formèrent deux pleines lunes. Il déglutit une salive qui colla dans sa gorge.
— Oh... Salut... grosse madame...
Il trembla bien davantage quand le troll se pencha sur lui pour le sentir à son tour. Ses cheveux furent presque aspirés dans ses énormes naseaux. Amaros baissa la tête entre ses bras, à deux doigts de la crise de panique, et resta immobile. Dans ce cas, il ne fallait surtout pas se défendre, car le troll verrait ça comme un refus... Et ce genre de bestioles détestait ça ! Ils pouvaient entrer dans des colères noires et tout écraser sous leurs pieds, les crânes y compris.
Or, pour son plus grand malheur, elle semblait l'apprécier tout autant que Tiordan.
Pendant ce temps, Jaya et Symphorore reprenaient leurs esprits après leur énième rendez-vous avec le sol. Liloïa avait fini par se cacher dans un trou, morte de peur. Les deux filles se relevèrent difficilement et repartirent en courant vers le troll.
— Cette chose est trop résistante, comment on va faire ? grogna Symphorore.
— Elle doit forcement avoir un point faible. Faut qu'on le trouve avant qu'elle ne fasse du mal aux garçons ! Essaye de viser la tête !
Symphorore acquiesça et mît son arme en joue sans cesser de courir. Jaya s'arrêta, pour sa part, et ferma un instant les yeux pour concentrer suffisamment son Risen. Elle avait vu un gros tronc renversé qui pourrait suffire à assommer le troll. Or, cela lui paraissait un peu lourd.
« Soulève le tronc ! »
L'arbre mort frémit un instant sous ses yeux, mais ne décolla pas. Tout ce que Jaya récolta fut une douleur dans la poitrine, signe que son Risen faisait encore des siennes. Sous ses paupières, la boule lumineuse la narguait, flamboyait avec plus d'ardeur pour lui prouver qu'elle ne la contrôlait pas encore. Sa peur de voir ses amis être blessés agissait sur son esprit combatif et le Risen l'avait bien compris, augmentant d'intensité au point où la déflagration brûla Jaya en plein visage.
Or, l'autorité ne fonctionnait pas lorsque la peur siégeait. Jaya avait beau lui hurler de bouger ce tronc, rien ne se passait.
Elle plia les genoux, faible. Elle baissa la tête, rongée par la souffrance du magma serpentant dans ses veines.
« S'il te plaît... Fait ce que je te dis... »
Le Risen lutta, Jaya releva des yeux suppliants sur la sphère de magie illuminant l'espace noir et immatériel. Elle fit un pas vers elle.
« Il le faut... »
Un autre pas. Le Risen tenta de la repousser en produisant une vague bleue qui souffla la princesse. Malgré la brûlure, Jaya ne recula pas et garda le menton haut. Pourquoi devraient-ils mater cette graine si rudement ? Si le Risen avait un libre arbitre, pourquoi ne pas tenter de le comprendre ? Cette pensée soudaine dépassait tout ce que Vadim ou Amaros lui avaient appris, mais semblait avoir un sens pour Jaya.
La violence ne résoudrait rien. Elle ne faisait qu'accentuer la difficulté d'un animal, ou d'un être quelconque, à faire confiance et être dompté. Elle ne le savait que trop bien.
« Calme-toi... Je ne te veux aucun mal. »
Elle tendit la main vers la lumière.
« Mes amis en ont besoin... Je t'en prie... prête-moi ton pouvoir. Soit mien. Je t'en prie... »
Ses cheveux battaient dans la brise irréelle et s'emmêlaient à son visage. Ses doigts touchaient presque la surface éclatante de la sphère.
« Soulève ce tronc, s'il te plaît... »
L'index frôla le feu.
Projetée à nouveau dans le monde réel, Jaya ouvrit de grands yeux gorgés de bleu luminescent. Elle sentait une force incroyable emplir son corps du bout de ses cheveux jusqu'à la pointe de ses pieds. Une sensation si transcendante que la terre bouillait sous ses semelles.
Le Risen avait-il répondu ? Plus que jamais, lorsqu'elle pivota vers le tronc et le souleva d'un simple mouvement de bras.
— Jaya ! Fait quelque chose ! Je n'ai plus de flèches !
La voix de Symphorore la ramena au combat. Quand le tronc passa à toute vitesse au-dessus de sa tête, la chasseresse resta bouche bée.
Seulement, le troll avait vu le tronc foncer dans sa direction et, d'un coup de bras virulent, le cogna. Le tronc tournoya en sens inverse et arrivait au niveau des deux filles qui, sans avoir eu le temps de bouger, furent aussitôt heurtées de concert. Écrasées en dessous, elles glissèrent sur plusieurs mètres et un nuage de poussière les masqua à la vue pauvre de la bête qui les pensa mortes.
Comme si son âme quittait son corps, Tiordan n'arrivait pas à quitter la scène des yeux.
— Jaya ! Symphy ! cria-t-il.
Aucune réponse, aucun signe de vie. Son sang ne fit qu'un tour et une pression d'angoisse s'appuya dans ses tripes.
Ce pourrait-il qu'elles... Non, il refusait catégoriquement d'imaginer une telle chose ! Il s'acharna alors :
— Jaya ! Symphorore !? Non, non, non !
— Arrête de crier, bon sang ! lui ordonna Amaros, d'une voix basse. Tu vas nous, waaaah... !
Soudain, le troll se retourna vers les deux garçons et les décolla du sol un par un, comme de vulgaires plumes, pour les poser sur ses épaules. Maintenant qu'elle était débarrassée des deux indésirables, elle pouvait ramener ses trophées à la maison. De ce fait, l'être à la peau de pierre s'enfonça dans la forêt en rugissant de joie.
Ballotté dans tous les sens, Tiordan frappait et cognait le dos de la géante le maintenant en hurlant comme un animal blessé.
— Lâche-moi, sale bête ! Mais tu vas me lâcher !?
Le troll lui donna un coup d'épaule qui le fit sauter douloureusement ; il grimaça, son estomac avait été compressé par le choc au point où le goût des mûres mangées plus tôt lui revint en bouche. De l'autre côté, les bras pendus dans le vide, Amaros grommela :
— Ne te débat pas ! Tu ne fais qu'aggraver notre cas !
— Aggraver notre cas ? Tu as vu ce que ce truc a fait aux filles ?
— J'ai bien vu, mais pour l'instant, on doit réfléchir pour notre pomme. Je pense qu'un tronc creux sur le ventre, c'est moins lourd que le corps d'un troll femelle de trois mètres de haut !
— Un troll... femelle ?
— Oui, femelle...
— Comment tu sais que c'est une femelle ?
Amaros lui jeta un regard brillant d'évidence et de sarcasme.
— Euh, est-ce que tu as vu le moindre service trois pièces balloter entre ses jambes ?
Tiordan grimaça.
— Je crois pas...
— Donc c'est une femelle.
Ça expliquerait pourquoi elle les avait pris eux, particulièrement... Elle avait dû les trouver à son goût. Tiordan soupira de dépit, qu'est-ce qui pourrait arriver de pire ?
— Tu es bien sûr que ça en est une ? Ça ne veut peut-être rien dire...
— Chez les trolls, ça veut tout dire !
Amaros ronchonna dans son col. Pourquoi rendre les choses toujours compliquées pour rien ? N'étaient-ils pas déjà assez dans le pétrin ? Et avec Tiordan qui ne faisait que poser des questions, il n'arrivait pas à concentrer ses pauvres méninges pour trouver une solution.
Et il leur en fallait une très rapidement, s'ils espéraient se défaire indemnes de leur geôlière un peu trop amoureuse.
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