Un Diamant Alhorien 7/11
Tard dans la nuit, Frost venait de voir partir le dernier invité du bal.
S'il avait su qu'un tel chaos allait y régner, s'il avait su qu'il ressentirait un tel sentiment d'impuissance face aux critiques et aux jugements... En revenant dans la salle de bal, la tristesse suppléa la colère. Cette vision était insoutenable par sa désolation. Les servantes avaient commencé à ramasser les morceaux de verre et à éponger le vin s'étant répandu partout. L'une d'elle se coupa la main et sa douleur communiqua dans le cœur du roi.
Comment ceci avait-il pu se passer ? Pourquoi Jaya ?
Avant de partir, Malista était venue lui postillonner au visage comme sa fille était une sauvageonne incapable de retenir sa violence. Qu'il devrait avoir honte d'elle ! Sa stupidité et ses émotions idiotes de veuve éplorée avaient ruiné cette importante soirée et allaient apporter des ragots cinglants sur toute la ville dès le lendemain. Tout le monde ne parlerait plus que de ça et la dynastie Northwall serait traînée en pâture !
Devant ce fait inévitable, Frost s'était senti vulnérable, aussi faible qu'un enfant. Malista en rajouta une couche en se plaignant qu'elle avait honte d'être affiliée à une telle agitatrice et que son neveu garderait un très mauvais souvenir d'Alhora. Épuisé, Frost ne s'était pas gêné de lui dire que tout ceci le dépassait et qu'il aimerait être tranquille pour arranger cela.
Son acariâtre de sœur l'avait mal pris, tant pis pour elle. Frost avait mieux à faire que d'écouter ses désagréments, il était déjà assez occupé avec les siens.
Jaya était partie et il ne l'avait pas revue depuis. Il devait aller lui parler et mettre les choses au clair sur ce terrible événement. Comprendre ce qu'il lui a pris d'agir ainsi.
Or, quand il voulut s'engager dans le couloir, une silhouette lui coupa la route.
Celle de Leftheris.
Frost se surprit de le voir encore ici ; il aurait dû fuir comme tous les autres invités, mais non. Le jeune homme se tenait droit devant lui, les cheveux collés à son front à cause du vin et la mine pâlotte. Avec respect, le général s'inclina.
— Mon roi...
— Je pensais que vous alliez quitter le château avec les autres après... après ce qu'il s'est passé.
Se redressant, Leftheris vit le visage marqué et maussade du souverain.
— Je m'excuse que ce bal... pourtant si important et attendu... ne soit devenu qu'un drame. Je m'excuse au nom de ma fille.
— C'était un accident, vous n'avez pas à vous excuser, ni pour vous, ni pour Jaya. Ce sont les aléas de la vie, malheureusement. Ne soyez pas en colère contre votre fille, mon roi.
— Elle a jeté l'opprobre sur notre nom en agissant ainsi. Demain, cette gifle fera le tour de la ville... et tout le monde la dépeindra comme une princesse sauvage et irrespectueuse. Je ne veux pas que ça lui arrive, elle souffre déjà assez. Tout ce qu'elle a traversé... C'est...
Leftheris baissa la tête devant la détresse flagrante de ce grand homme. Il tenta de le rassurer :
— Nous savons très bien tous deux ce qu'elle a traversé et à quel point elle a du mal à se reconstruire. Croyez-moi, cette gifle avait une raison, la suite est certes inattendue, mais Jaya avait été ennuyée. Elle n'a fait que se défendre.
Ennuyée ? Frost arbora un air nourri de questions. Sa fille avait été embêtée par un homme et il n'avait rien vu ? Quel père indigne était-il... Lui qui s'était promis de garder un œil sur elle, il déplora son manque d'efficacité dans cette opération. S'il l'avait vue... peut-être aurait-il pu empêcher tout ça...
— Elle a tellement changé, je ne la reconnais plus. Elle devient si solitaire, si... malheureuse. Je ne sais plus quoi faire pour elle. J'ai tout essayé ; l'aider à se resociabiliser, à sortir plus souvent seule alors qu'avant je l'interdisais. J'ai tenté d'être présent et réconfortant, mais... Ses démons ne la quittent pas... et ça brise mon cœur de père. Ça me brise de voir mon enfant ébréché par les épreuves. Et aujourd'hui, je suis encore plus brisé de m'imaginer qu'elle puisse porter une étiquette sur le front aux yeux de la société. Peut-être ai-je loupé quelque chose dans son éducation, peut-être ai-je été trop strict... Peut-être... qu'elle a hérité de mon sens de l'attachement.
Quand il y pensait, il avait mis des années avant de se remonter de la disparition de Chrysiridia. Comment pouvait-il blâmer sa fille d'être comme lui ? Malgré tout, malgré son incommensurable douleur, Frost avait su continuer et se relever chaque jour grâce à une seule ambition. Une belle et significative ambition : ne jamais abandonner Jaya. Elle, si petite autrefois, si fragile et affectée, qu'aurait-elle pu faire sans mère, puis sans père ? Elle était tout ce qui lui restait et grâce à elle, à son sourire et à son innocence, il s'était courageusement remis debout pour assurer la sûreté de son royaume.
Or, Jaya n'avait rien. Son enfant était mort, son mari aussi et son espoir avec eux.
— Si seulement... ma fille pouvait retrouver sa joie de vivre, comme autrefois... que tout ceci ne soit qu'un mauvais rêve.
Ne le lâchant pas des yeux, Leftheris aperçut une brillance dans l'œil du roi. Il tentait bravement de garder contenance et ne pas fondre en larmes devant lui. Jamais le prince n'aurait cru voir un souverain de cette envergure aussi fragilisé devant la peine de ses enfants. Un amour filial admirable. Pour Leftheris, il était inconcevable de voir Byron agir de même avec lui. Même lorsque sa mère était morte, il ne se souvenait pas l'avoir vu pleurer une seule fois. Un cœur de glace sous le soleil du sud ; pour Alhora, c'était tout le contraire.
— Roi Frost, je pourrais arranger ça avec Jaya.
Étonné par ces mots, le souverain porta un regard confus sur le blond.
— Mais pour cela... il me faudrait votre bénédiction.
Sa bénédiction ? Frost avait peur de comprendre. Le dos bien droit, Leftheris ne se démonta pas, mais chercha ses mots avec précautions.
— Je... Si je suis venu au bal seul, c'était dans une seule et unique raison. J'aimerais que vous sachiez que... je tiens énormément à votre fille et... que j'aimerais l'épouser.
Frost demeura figé devant cette demande. Ses sourcils se froncèrent. Avait-il bien entendu ? Leftheris continua :
— Je sais ce que vous allez dire... Oui, elle était mariée avec mon frère, mais ce que je ressens est sincère. C'est... C'est moi qui devait l'épouser, au départ.
— Je vous demande pardon ? murmura Frost, les sourcils froncés.
— Oui. Dans l'ordre de naissance, j'aurais dû être désigné pour épouser Jaya quand l'alliance a été établie entre nos royaumes. Mais... Vadim a pris ma place au dernier moment.
— Vadim n'avait pas demandé lui-même à épouser ma fille ?
— Non, mon roi... C'est moi qui devait le faire.
Frost offrit un regard suspicieux au blond. Pourtant, les paroles de Byron lui revenait clairement en tête : celles que son fils cadet avait vu sa fille au bal où ils étaient invités et avait réclamé de l'épouser pour conclure l'alliance. Pourquoi ce souvenir s'affadissait devant les mots de Leftheris ? Byron cachait-il autre chose derrière cette alliance ?
— Pourquoi votre père a-t-il changé d'idée si c'est vous qui deviez épouser Jaya ?
— Ce n'est pas le plus important, mon roi. La vérité est que ce mariage devait être en ma faveur et... j'en ai beaucoup souffert, car je suis tombé amoureux de votre fille alors qu'elle était encore avec Vadim. C'est peut-être faible de ma part ou audacieux de vous parler à cœur ouvert, mais je veux que vous compreniez... que vous compreniez que malgré tout ce qu'il s'est passé et le fait qu'elle soit la veuve de mon frère, je suis follement épris de Jaya. Et si je suis ici aujourd'hui, c'est pour vous demander votre bénédiction et que vous m'accordiez sa main.
Cela expliquait beaucoup de choses, songea Frost. Énormément de petits détails sur sa relation avec sa fille, même jadis. La façon dont il l'avait retenue devant tout le monde après la mort de Vadim, lorsqu'ils repartaient pour Alhora. Ce regard qu'il lui avait lancé, suppliant et mouillé d'émotions. Toutes ces fois où il l'avait vu tourner autour d'elle ; pour ses trente ans à Cassandore, au plus récemment.
Plus il y pensait, plus tout ceci devenait clair.
Or, Frost se souvint d'un détail.
— Vous n'êtes pas déjà promis, jeune homme ?
Il était vrai que son père avait envoyé un courrier à Alhora pour les informer de cette maudite nouvelle ! Calamité ! Leftheris se mordit nerveusement la lippe devant la mine ferme du roi.
— Si... Mais je refuse ce mariage. La seule femme que je veux épouser est votre fille, sire Northwall. Je suis tout ce qu'il y a de plus sincère dans mes sentiments et je ne veux que son bonheur.
— Je m'en doute, mon garçon, et je l'espère, mais je me demande si un nouveau mariage ne serait pas de trop pour Jaya. Du moins, à ce jour. Elle est encore très affectée.
— Je le sais. Mais je me permets d'insister. Je pourrais la rendre à nouveau heureuse, comme autrefois, elle serait protégée avec moi. Alors... je voudrais vous demander si je pouvais me permettre de lui en parler avant que vous me donniez votre réponse. Je veux faire les choses dans l'ordre.
Sur ce point, Frost devait saluer son honnêteté et sa remarquable volonté d'assumer ses sentiments. Il n'avait pas froid aux yeux et il reconnaissait bien là une qualité de la famille Blanchecombe. Ce garçon était un exemple et un homme bien. Il ne forcerait plus Jaya, il ne voulait plus la voir souffrir. Mais comment refuser à ce prince bien courageux de faire valoir ce pourquoi il avait bravé la tempête de neige sur d'innombrables kilomètres ?
— Bien sûr, ce serait peut-être mieux d'avoir son avis avant quoique ce soit. N'oublions pas qu'elle est la première concernée.
— Je n'oublie pas... et je vous remercie, mon roi.
Plaquant un poing sur son cœur en salut, Leftheris s'excusa et s'enfonça dans le couloir, abandonnant Frost qui ne le lâcha pas des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le néant.
❅
Quand elle était rentrée chez elle, la première chose qu'Evanora fit fut de se déshabiller et d'entrer dans un bain chaud. L'odeur aigre du vin blanc lui donnait la nausée au point où elle se jura de ne plus jamais boire ni même approcher ce maudit breuvage. La solitude frappait à sa fenêtre, la haine dans son cœur. Recroquevillée dans l'eau, ses cheveux mouillés coulant dans son dos lardé de coupures, la jeune femme versa une larme.
Encore une parmi tant d'autres qui se noya dans le bain.
La douleur du corset qui, d'habitude l'aidait à se sentir vivante, ne lui paraissait que plus vive et insoutenable aujourd'hui. Tout ça pourquoi ? Pour être belle et plaire au prince ? Il n'en avait rien eu à faire d'elle... Devant ses yeux, des scènes se jouaient, ondulantes sur la surface de l'eau. Un baiser qui réveilla la colère jusqu'à lui en brûler la peau.
Tous les hommes ne s'intéressaient qu'à Jaya, même avec ses frasques et ses maladresses. L'amertume sur sa langue lui piquait quand elle réalisa qu'il valait mieux être une femme de petite vertu, une veuve désirable plutôt qu'une vierge sans intérêt. Qu'elle ne méritait pas d'être aimée ou d'intéresser un quelconque prétendant.
Son cousin Elroy n'avait d'yeux que pour elle et le prince Leftheris...
Le beau prince Leftheris pour qui son cœur avait battu la chamade, ce soir...
Il l'avait embrassée dans cette bibliothèque et cette catin s'était laissée faire...
Un souffle de haine troubla sa respiration. Comment avoir pitié d'elle et de son soi-disant deuil quand elle voyait de telles aberrations sous ses yeux ? Jaya n'avait eu aucune pitié ; elle s'était jouée d'elle en faisant semblant de la comprendre et de la rassurer, mais lui avait planté un couteau dans le dos en charmant le seul homme que sa chère mère avait trouvé digne d'elle, de sa beauté et de son rang.
Une nouvelle larme chuta dans le bain.
Mais cette fois, elle était infusée de rancoeur.
Oh oui... une telle rancoeur qui noircissait les pensées d'Evanora qui vit germer une indescriptible jalousie à l'égard de sa cousine.
Ce baiser avec le prince... Cette fausse sainte allait le regretter.
Sortant en quatrième vitesse de son bain, Evanora enfila un peignoir et se rua dans sa chambre. Dégoulinante d'eau, elle tira de son bureau un tas de feuilles blanches et une plume. Elle tomba lentement assise, mesurant l'acte répréhensible qu'elle s'apprêtait à commettre.
La plume trempée dans l'encre commença à gribouiller des phrases, encore et encore. Elle noircissait des feuilles et des feuilles, des dizaines, une vingtaine durant des heures sans faiblir, alimentée par la seule flamme de vengeance.
Le désastre du bal de la floraison ne serait pas le seul potin qui nourrirait les alhoriens dès le lever du jour.
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