Un Diamant Alhorien 5/11
Le Lord Elroy Snovar...
Il était venu et offrait à Jaya un sourire admiratif. Ce genre de sourire qui faisait rosir les pommettes, qui rendait tout chose. Oui, le voir fit doucement monter la timidité de la princesse qui, un instant, oublia le monde autour lorsqu'il embrassa respectueusement sa main.
— Princesse, vous êtes ravissante, une étoile dans le ciel.
— Oh, je vous remercie... je ne fais que me pavaner dans une belle robe, comme... toutes les filles ici.
Les mots lui avaient échappés avant qu'elle ne puisse élaborer une phrase qui collait à son personnage. Le sourire de l'homme gagna en brillance. Ses yeux s'accrochèrent sur cette beauté polaire et n'avaient plus envie de s'en détourner, bien davantage quand son attention se posa sur son décolleté.
— Je vois que vous l'avez mise. Je suis flatté.
Jaya baissa un regard sur la rivière de diamants.
— Oh... oui... je voulais d'ailleurs vous remercier pour ce magnifique cadeau, je ne m'y attendais pas.
— C'est le but d'un cadeau, très chère.
— Vous n'étiez pas obligé.
— Si je l'ai fais, c'est que je ressentais l'envie de le faire. Elle vous va à ravir.
Dieu que son sourire était beau ; cet homme était beau, tout simplement. Jaya se surprit à avoir de telles pensées au point où son estomac se retourna. C'était effrayant et agréable à la fois.
Elle ne pouvait décemment pas lui tenir le regard.
Le fuyant de façon naturelle, Jaya aperçut quelque chose d'alarmant parmi la foule sur sa gauche. Plutôt quelqu'un.
Depuis son arrivée au bal, Leftheris errait dans la salle en tentant d'esquiver les discussions au maximum. Ces bavards ennuyeux de la noblesse et toutes ces demoiselles qui n'avaient cesse de vanter son mérite lui faisaient perdre son temps. Son cœur meurtri était à la recherche d'un unique réconfort.
Jaya...
Il ne l'avait pas encore vue au milieu de toutes ces robes extravagantes et cela commençait à l'inquiéter. Et si elle ne s'était pas présentée ? Il aurait fait tout ce chemin pour rien. Peut-être que le roi Frost pourrait l'aider.
À l'instant où il pensa virer de direction pour rejoindre le trône, Leftheris la vit. La seule robe noire perlée de saphirs. Son gracieux profil englobé de tous ces corps scintillait d'une beauté qui le laissait à chaque fois émerveillé. Il se demandait si une créature céleste n'était pas tombée du ciel pour se réincarner en elle. Son buste se gonfla de courage.
C'était le moment. Il n'avait plus le loisir de faire demi-tour.
Quand leurs regards se croisèrent, Jaya retint un souffle. Il était là... Il était bel et bien venu, ce n'était pas une rumeur. Leftheris fonçait droit vers elle, harnaché de son magnifique uniforme crème surplombé d'une cape de fourrure. La princesse commença à paniquer. Pourquoi ? Elle-même ne le savait pas. Repenser à ses lettres sulfureuses peut-être ? Ou bien à ce flocon sur sa fenêtre...
Face à elle, Elroy se questionna. Elle arborait un étrange comportement.
— S'il vous plaît, faites semblant de me parler.
— Q-quoi ? marmonna-t-il, confus.
— Je vous en prie...
Jaya projeta un œil sur le côté ; Leftheris était bientôt là. Un problème, un recours ; elle décida de jouer le tout pour le tout. Surjouant comme jamais, Jaya échappa un rire faux.
— Ohh, c'est merveilleux, très cher, je suis ravie pour vous...
Elroy joua des sourcils, seulement, la comédie de la princesse prit soudain un sens quand un homme arriva à leur hauteur. Il était très grand, probablement plus d'un mètre quatre-vingt-dix et possédait des yeux d'une clarté troublante. Jaya se rétracta sur elle-même, déplorant son échec cuisant.
Leftheris projetait un œil sur elle qui ricocha très vite sur l'homme l'accompagnant.
Qui était ce clown gominé ?
— Bonsoir, Jaya.
— Bonsoir... lui répondit-elle, d'une petite voix.
Au milieu de ces froides retrouvailles, Elroy se sentait soudainement mis à l'écart et, vêtu d'un grand sourire, s'engagea dans la conversation :
— Bonsoir, également.
Leftheris lui appuya un regard hautain. Elroy ne se démonta pas.
— Vu votre blason, vous devez venir de Cassandore.
— En effet... Je suis le prince Leftheris Blanchecombe, héritier du trône de Cassandore.
— Blanchecombe, voyez-vous ça. Ravi de vous rencontrer, votre grâce. Un membre de votre famille était donc marié à la princesse, de ce que j'ai pu comprendre...
Sans un mot, Jaya pâlit. Le général eut un spasme à la joue, ses lèvres se déformèrent pour construire une grimace ressemblant vaguement à quelque chose d'agréable.
— C'était mon frère.
— Ah... je vois. Vous êtes donc son beau-frère.
— Puis-je savoir à qui ai-je l'honneur ? le coupa Leftheris, avec agacement.
Le diamantaire s'inclina légèrement.
— Elroy Snovar, lord d'Eldemir. Je suis de famille avec la cousine de la princesse. Ravi de faire votre connaissance, mon prince.
Le plaisir ne semblait pas partagé, pensa Jaya en voyant la mine affreuse du blond.
— Est-il vrai que l'on vous porte des accusations de crimes de guerre sur les provinces limitrophes de votre royaume ? J'ai entendu dire que Starania était tombée sous votre force armée.
Le regard de Leftheris se fronça bien davantage devant l'esbroufe de cet homme.
— En effet, mais les crimes de guerre ne sont pas uniquement de notre côté. Nous avons fait que nous défendre et protéger nos terres.
— Ils y sont tout de même, tout comme le sang de certains innocents sur vos mains.
Sous les yeux assassins du prince, Elroy attrapa une coupe de vin sur le plateau d'une servante passant près d'eux. Il la leva vers eux en souriant.
— Bonne soirée à vous.
Elroy les délesta de sa présence et intérieurement, Jaya soupira. Elle aurait aimé qu'il reste un peu, qu'il ne l'abandonne pas sous la présence de Leftheris. La colère émanant de lui était si palpable que Jaya aurait pu la modeler entre ses doigts.
— D'où est-ce que tu connais cet homme arrogant ?
— Je peux savoir en quoi ça te regarde ?
Il l'observa, surpris de son ton féroce.
— Eh bien... C'est moi qui suit général, mais c'est toi qui tire et qui fait mouche.
Un soupir roula sur les lèvres carmin ; elle s'était laissée emportée par son surplus d'émotions négatives. Leftheris ne méritait pas son courroux.
— Je... J'espère que tu as fait... bonne route, les montagnes sont ensevelies sous la neige après les fortes chutes.
Jaya remarqua soudain l'œil insistant du prince. Il la couvait en silence, un sourire prenant doucement vie sur son visage. Elle tentait vainement de paraître présentable et polie, mais son air chafouin ressortait comme celui d'un chaton privé de sa pelote de laine.
— Quoi ? grommela la brune.
— Tu es adorable quand tu t'énerves.
Elle pâlit. Pourquoi se sentait-elle si embarrassée par ce sourire ? Elle chassa ce sentiment ignoble de son être ; hors de question de perdre ses moyens devant lui ! Elle se serait pendue plutôt que de flancher dans son vœu de froideur. Ce pourquoi, elle préféra relever la tête vers son adversaire et changer de sujet.
— Au fait, félicitations pour tes futures épousailles.
Cette fois, ce fut Leftheris qui devint blême. Il se décomposa en mille morceaux, un poing élancé en pleine poitrine. Comment pouvait-elle le savoir ?
— Tu... tu es au courant ? Mais...
— Ton père n'a pas tardé à faire part de son idée de promettre son fils et général à ses alliés. Nous avons reçu la lettre ce matin.
Leftheris déglutit et fit claquer sa langue dans sa bouche. Malheur... Son père avait probablement tout prévu pour ruiner ses maigres chances de se rapprocher de Jaya. Le fourbe...
— Je ne veux pas de ce mariage.
Jaya le gratifia d'un regard dédaigneux. Ses yeux à lui déversait une sincérité qui ne l'aurait pas laissée de marbre si ses mots ne l'avaient pas empoignée en plein cœur. D'un pas, elle se cala sans crainte devant sa grande taille.
— C'est fort regrettable... Je ne pense pas que ton père te laisse le choix.
Elle le contourna pour partir. Il resta immobile dans son coin, Jaya avait agrippé ses entrailles entre ses doigts et l'avait étranglé avec. Elle avait peut-être raison... mais s'il était là aujourd'hui, c'était parce qu'il y croyait encore. Sans relâche, avec passion.
❅
— Que pensez-vous de celui-ci, mère ? C'est le Lord Allian Redborth, il est...
— Oh, je t'en prie, Evanora, ne vois-tu pas que ce jeune homme est un coureur de jupons ? Il a dansé avec plus de la moitié des jeunes filles du bal. Que Ymos nous en préserve.
Son bras entourant celui de sa mère, Evanora soupira. Son nez se plissa alors qu'elle déambulait entre les groupes bavassant autour d'un verre de grand vin blanc. La chasse était ouverte et dans un son mélodieux de violon, les premiers couples se formaient sur la piste de danse. Malista était aux aguets, les yeux plus analytiques que ceux d'un lycan traquant sa proie. Chaque garçon était passé au crible afin de déterminer lequel serait le meilleur pour sa douce fille.
— Bon... celui-ci, là-bas, est plaisant, continua Evanora.
— Ciel, non, c'est le fils du marquis de Certann, ils sont quasiment ruinés, ce garçon ne cherche qu'une fille riche pour sauver sa famille. Et disons le, sa coupe de cheveux est... totalement hors de toute logique.
— Qui sont les hommes assez remarquables pour moi, alors ?
Soudain, Malista s'arrêta. Ses mirettes fardées s'écarquillèrent ; elle avait enfin trouvé l'objet de ses convoitises.
— Celui-ci...
Suivant le mouvement de tête que fit sa mère, Evanora aperçut une belle chevelure blonde parmi d'autres. Des mèches courtes qui caressaient une nuque magnifique soutenue par des épaules moulées pour qu'on ait envie de s'y blottir. Quand il tourna la tête vers l'homme avec qui il discutait, le cœur d'Evanora rebondit.
— C'est le prince ?!
— Oui, le prince héritier du royaume de Cassandore.
— Il est si beau...
— Et riche. C'est un valeureux combattant aussi, général de son armée. Cassandore est connue pour être une terre de guerriers courageux et valeureux. C'est le célibataire le plus en vue du moment. Tu sais ce qu'il te reste à faire, n'est-ce pas ?
Evanora hocha la tête. Il était temps pour elle de montrer à sa mère de quel bois elle se chauffait !
Quand Leftheris abandonna le vieux comte avec qui il conversait, ses yeux cherchèrent automatiquement Jaya dans la marée humaine. Il ne l'avait pas revue depuis leur légère altercation et regrettait de ne pas avoir eu le courage de lui avouer plus tôt la raison de sa venue ici. Lui dire à quel point l'idée de se marier avec la fille Vecturio le rebutait et qu'il aurait voulu juste un peu de temps de sa part. À peine quelques minutes.
Or, deux bien jolies femmes entrèrent dans son champ de vision, l'assaillant comme un troupeau de buffles. Elles l'immobilisèrent en se plaquant devant lui, toutes sourires.
— Oh, prince Leftheris ! Je suis ravie de vous rencontrer. Je suis Malista Northwall, la sœur du roi et voici ma fille chérie, Evanora.
La sœur du roi ? Elle était donc la tante de Jaya ? À la regarder, il devait avouer qu'il y avait un petit air de famille ; les mêmes cheveux corbeaux, cette même peau laiteuse et ces lèvres rouges. C'était une femme ravissante et très élégante, tout comme sa fille qui ne le lâchait pas de ses grands yeux brillants. Il en fit de même, elle lui tendit un sourire comparable à un soleil avant de baisser délicatement les yeux... Parce qu'on était bien trop pudique pour soutenir le regard déstabilisant de son altesse.
Ces filles étaient décidément toutes les mêmes...
— Oh, eh bien... enchanté, mesdames.
— J'espère que vous avez fait bon voyage, votre grâce. Vous êtes venu seul ?
— Oui, mon père n'a pas pu être présent, malheureusement.
— C'est regrettable. Alors, avez-vous rencontré une jeune fille qui a su capter votre attention ?
— Pardon ?
Malista émit un rire mélodieux.
— Les jeunes hommes célibataires viennent au bal de la floraison pour une chose : trouver une compagne. Il me semble que vous n'êtes pas encore marié, mon prince.
— Euh, non... en effet.
— Fort bien ! Il se trouve que la dynastie Northwall compte les plus belles femmes d'Alhora, si ce n'est de l'île.
Il déglutit ; Jaya glissa dans ses pensées, bien loin de ces deux dames envahissantes.
— Oh oui... je le sais.
— Prenez le temps de faire connaissance avec certaines d'entre elles.
Étirant un sourire poli, Leftheris éluda le regard insistant d'Evanora. Son attention glissa vers la piste au centre de la salle. Des corps y valsaient, tournant et virevoltant sous la musique. De l'autre côté, une robe noire et bleue lui tapa dans l'œil.
La voilà...
S'inclinant légèrement pour adresser ses respects, Leftheris plaqua rapidement un poing sur son cœur.
— Je n'y manquerai pas. Je vous salue, mesdames et vous souhaite une bonne soirée. J'espère que nous nous croiserons de nouveau.
Il s'éloigna enfin, ignorant les regards attentifs de la mère et la fille greffés sur son dos bâti s'enfonçant dans la foule. Malista souffla d'admiration :
— Quel charmant garçon, le gendre idéal.
— Il m'a si intensément regardée...
— C'est bon signe, fille chérie. Maintenant, tente subtilement de t'approprier son attention. Vas-y, suis-le.
La poitrine proéminente, Evanora lâcha sa mère et réajusta son col bardot de manière à faire pigeonner ses seins. Déterminée, tout en restant chaste. Assurée, tout en restant timide. Belle, tout en restant ingénue... Elle n'oublierait pas ce mantra.
❅
Non loin de la piste de danse, Jaya regardait les couples valsant sans faire fi des qu'en dira-t-on. Malgré tout, son cœur était emplit de douceur quand elle voyait certains regards amoureux ou fascinés qu'échangeaient ces jeunes et adorables épris. Pendant ce temps-là, elle était seule... Toujours seule, écartée par sa propre volonté.
— Vous dansez ?
Mais plus pour longtemps.
Elroy se tenait à ses côtés, lui tendant une main. Son regard l'encourageait à le suivre et oublier un instant la tristesse gravitant dans sa vie. Profiter... juste une soirée. Ce serait déjà un grand pas vers la guérison.
Elle balaya son hésitation quand sa main délicate enlaça celle du lord. En une fraction de seconde, Jaya se retrouvait au milieu des danseurs. Le sourire qu'Elroy lui offrit et la main qu'il posa dans son dos fit monter le rose à ses joues. Elle posa ses doigts sur son épaule et pouvait sentir à travers sa veste à quel point il était musclé malgré sa finesse.
Un pied devant l'autre, un pas chassé et il la fit tourner. Jaya eut du mal à se rattraper dans sa chorégraphie et écrasa sa main sur le torse du lord. Elle rougit et lui, étira un immense sourire devant ce comportement exquis.
— Vous semblez crispée, princesse. Tout va bien ?
Elle releva un œil timide sur lui. Elle était grillée...
— Oui, c'est que... la danse n'est pas mon fort.
— Oh, ce n'est pas si grave. La valse est assez simple, un peu d'entraînement et tout coule de source. Avez-vous l'idée de prendre des cours ?
— Je l'ignore. Je ne suis pas tellement à l'aise à danser au milieu des gens.
— Où êtes-vous à l'aise pour danser dans ce cas ?
— Dans un champ de fleurs... ?
Il fronça les sourcils, surpris et amusé par cette image.
— Tiens donc... Ce n'est pas à Alhora que vous allez trouver ça.
En effet, il n'avait pas tort et malgré elle, Jaya lui répondit d'un sourire qu'il partagea.
Non loin, Leftheris ne la quittait pas des yeux. Elle avait accepté la main de ce lord de pacotille, comment allait-il faire pour l'atteindre, désormais ? Quand une jeune femme toute seule au bord de la piste lui tapa dans l'œil, le prince eut une idée.
Il l'invita à danser et tournoya auprès d'elle tout en surveillant la ronde de Jaya, a seulement quelques mètres de lui. Ce Lord Snovar la couvait d'un œil qui ne lui plaisait guère ; un regard bien trop forcé, dissimulant une certaine étincelle dans la pénombre.
Un tourbillon dans les jupons de sa jolie accompagnatrice et Leftheris entra dans l'échange de partenaire. Il se retrouva avec une charmante rousse entre les mains.
Mais une seule brune occupait ses pensées.
Derrière lui, Evanora en faisait de même, valsant de bras en bras sur la piste sans pouvoir quitter le prince des yeux. Sa mère avait été claire ; il fallait l'approcher subtilement, sans que cela ne fasse trop remarquable. Le cou de la jeune femme s'étendit comme une longue vue pour ne pas l'égarer au milieu des voiles et des dentelles.
Il était tout proche.
Un nouvel échange de partenaire et elle se retrouva enfin dans ses bras. Une seconde, Leftheris posa un œil rond sur son nouveau binôme. Elle ? La fille aux grands yeux pleins d'étoiles ?
— Prince Leftheris, je suis ravie de vous rencontrer. Je suis Evanora Northwall, la cousine de la princesse.
Le blond parut un instant hors de son corps devant tant d'aisance de la part d'une jeune femme. D'habitude, celles-ci attendaient que l'homme fasse les présentations.
— Oh, enchanté. J'ignorais que Jaya avait une cousine si... charmante.
Elle sourit de toutes ses dents.
— Oh, je suis flattée. Vous êtes très charmant, vous aussi.
Et qu'est-ce qu'il sent bon ! pensa Evanora, toute extatique de danser avec un tel bellâtre.
Or, le prince charmant n'avait guère le loisir de bavasser avec elle, il avait d'autres choses plus importantes à régler. Par dessus la tête de la demoiselle, il tenta d'apercevoir cette crinière nuit et son agaçant chaperon.
— Avez-vous des passes-temps ?
Tombant un regard sur Evanora, Leftheris haussa un sourcil. Elle était bavarde... très bavarde.
— Avec mon rôle de général d'armée, je ne peux point me permettre ce genre de fantaisies, malheureusement. Le combat reste mon passe-temps.
— Oh, vous devez être un puissant guerrier.
— C'est ce qu'on me dit.
— Pour ma part, j'adore la littérature, je suis même en train d'écrire mon propre roman. J'affectionne également la haute couture et on m'a dit que j'avais un don pour la poésie. J'ai été à la bonne école pour cela, je suis très cultivée selon mes professeurs.
— C'est très intéressant.
— Certes, oui. Peu de gens reconnaissent encore mon talent pour la littérature, ma cousine Jaya surtout. Elle est peut-être agréable à regarder, mais elle n'a pas grand chose dans le cerveau.
Leftheris fronça les sourcils, mécontent de la suite de cette bien ennuyeuse conversation. Osait-elle tirer du venin sur Jaya ?
— Et depuis son retour à Alhora, c'est encore pire.
— Ah oui ?
— Oui. Si je vous dit qu'elle a disposé une sorte d'autel dans sa chambre en l'honneur d'un vieux masque blanc, y croyez-vous ? C'est d'ailleurs très rare qu'elle sorte de cette même chambre, elle a refusé beaucoup de nos gracieuses invitations. Ce soir est à marquer d'une pierre blanche, la concernant.
Un masque blanc ? Serait-ce... celui de Vadim ? Leftheris en était certain.
— Enfin, assez parlé d'elle ! Parlez-moi de vous. Un homme comme vous doit avoir mille histoires palpitantes à raconter.
Il n'avait aucune envie de lui parler de sa vie et de ses histoires, le souhait impérieux de s'en dépêtrer pour fondre vers Jaya devenait de plus en plus fort au fil des secondes. Il projeta un regard au-delà des danseurs et se glaça soudain.
Diaphane, son souffle se coupa. Le temps s'arrêta sur une sueur froide.
Durant leur danse, la main badine d'Elroy venait de glisser sur la hanche de Jaya.
Cette vue le bloqua dans une haine sourde. Cette fois, il avait dépassé les bornes ! Sans plus attendre, Leftheris fit valser Evanora dans les bras d'un autre homme pour s'échapper. La jeune femme manqua de perdre l'équilibre. Déboussolée, elle leva des yeux écarquillés sur un vieux duc barbu qui la maintenait contre lui.
Que venait-il de se passer ?
Le prince était parti si soudainement et quand elle chercha à le retrouver du regard, elle le vit s'élancer vers une robe noire et bleue...
Evanora se pétrifia.
Il... il venait de l'abandonner... pour elle ? Pour son ignoble cousine...
Sa poitrine se tordit en pierres. Toujours elle... Elle lui volait toujours toute l'attention et à cet instant, l'irrépressible envie de pleurer devant tout le monde lui prit la gorge. Elle avait beau faire des efforts, être la plus belle et intéressante possible, tant que Jaya serait dans les parages, elle n'avait aucune chance avec personne.
Amère, Evanora baissa la tête en le réalisant.
❅
Du coin de l'œil, Jaya avait vu partir Evanora. Celle-ci semblait pourtant à l'aise sur la piste de danse avec Leftheris et se demandait bien ce qu'il s'était passé avec lui. Or, elle n'eut le temps de se questionner davantage qu'elle fut transportée loin des bras d'Elroy quand un changement de partenaire s'ingénia près d'eux.
Relevant un œil sur son nouveau partenaire, elle se figea.
Il avait de magnifiques yeux d'argent qu'elle connaissait bien.
— Pourquoi tu me fuis sans arrêt ?
Il n'avait donc rien d'autre de plus agréable à dire pour débuter une danse ? Jaya soupira, Leftheris avait l'air terriblement fébrile.
— Je ne te fuis pas, marmonna-t-elle.
— Tu danses avec cet homme depuis tout à l'heure, Jaya... Je n'aime pas son regard, ni les manières qu'il a ton égard. Il a de la chance que je ne lui colle pas mon poing dans la figure.
L'étonnement de Jaya se superposa à son agacement flagrant face à de telles menaces. Qu'est-ce qui lui prenait, tout à coup ?
— Je peux savoir pourquoi tu voudrais le frapper ? Le Lord Snovar est un homme bien et respectueux.
— Tu me demandes pourquoi ? Simplement parce que je suis un homme. Je vois ce genre de choses.
— Quel genre de choses ?
La perversité... L'envie... et la convoitise. Oui, l'inépuisable convoitise. Et il n'acceptait pas qu'un homme de cette trempe ose poser ses yeux et ses mains sur elle. Mais aurait-il la force de lui dire tout cela sans avoir de réelles preuves ? Il ne cherchait qu'à la protéger. Mais son silence épuisa la princesse qui darda un souffle d'exaspération.
— Sache que tu n'as aucune raison de me faire de telles scènes. Je suis adulte, je sais ce que je fais et je n'ai pas besoin d'être surveillée. Tu n'es pas mon mari, Leftheris.
Heurté.
Meurtri.
Harponné en plein cœur.
Ce fut ainsi qu'elle le laissa quand elle se sépara de lui pour quitter la piste.
❅
Comme une âme en peine, Leftheris erra dans la salle de bal. Plus rien ne l'intéressait, vu que Jaya avait fui. Encore... Ses mots tournaient en boucle dans sa tête comme une tornade qui le dévastait. Comment pouvait-elle être si bornée ? Si aveugle sur le regard des autres ? Comment pouvait-il lui ouvrir les yeux ? Autant sur ce lord... que sur ses intentions à lui.
Il n'était pas son mari... Du moins, pas encore. Mais ses espoirs diminuaient avec ce dernier échange.
Il avait besoin d'un verre d'alcool.
Marchant vers les longues tables où se dressait le bar, Leftheris saisit une coupe de vin blanc dans la belle pyramide montée. Une gorgée, il savoura cet arôme sec et fruité sur le bout de sa langue. Ce n'était pas assez fort pour lui changer les idées.
Soudain, des rires attirèrent son attention de l'autre côté de la sculpture de verres. Un groupe d'hommes s'y était rassemblé, à l'abri des regards, et parlait sans le moindre filtre. À travers les trouées cristallines, Leftheris reconnut l'un d'eux formellement.
Ce maudit Lord Snovar...
Sirotant son breuvage auprès de ses amis, il n'avait pas remarqué la présence du prince derrière eux.
— À votre avis, est-elle aussi ribaude que la couleur de ses lèvres ?
— Je l'ignore, mais ce rouge est une merveille sur elle.
— La princesse Jaya est une vraie beauté, lança l'un des jeunes célibataires. Est-ce que ça vous dérange qu'elle soit abîmée ?
— Un peu pour ma part. J'aurais aimé connaître une vierge pour mon premier mariage.
— Le sang t'excite, Allian ?
Un éclat de rire ; de sa place, le visage de Leftheris se ferma. Le prochain à parler fut Elroy qu'il écouta avec grande attention.
— Personnellement, ça ne me gêne pas qu'elle soit abîmée, bien au contraire. Les vierges sont ennuyeuses. On peut dire qu'avec une femme comme la princesse, les nuits doivent être palpitantes.
— C'est le cas de le dire, ricana son comparse. Son défunt mari était une montagne, on peut aisément dire que le chemin sera bien ouvert.
— Je vous dirai cela quand je l'aurais testée, messieurs. Il me semble que je lui plais beaucoup.
Testée ? Leftheris crut avoir mal compris la première seconde, mais lorsqu'il vit le sourire vicieux qu'Elroy échangea avec ses amis, il réalisa. Oui... Il réalisa avec colère toute l'écœurante vérité sur ses intentions. Ses doigts se crispèrent autour de sa coupe ; s'il osait serrer un peu plus fort, le verre s'en briserait.
Ses intuitions étaient toujours les bonnes et à cette seconde, Leftheris aurait préféré avoir tort pour ne pas perdre patience.
Bạn đang đọc truyện trên: Truyen247.Pro