Trente Roses 2/5
— Mon prince, quelle joie de vous voir.
En cette belle nuit, le Beffroi arborait des lumières éblouissantes ne brillant que pour un seul homme. Au milieu de leurs prestigieux invités, Leftheris se forçait à sourire pour donner une image abordable. Personne n'avait remarqué le doigt qu'il avait glissé dans le col de son pourpoint hors de prix pour le desserrer ; il étouffait dans cette réception et tous ces gens qui venaient lui parler aspiraient son air.
— Prince Leftheris, joyeux anniversaire à vous. C'est une magnifique réception.
Remerciant le vieux marquis s'étant dressé devant lui, il esquiva la discussion et projeta un œil vers la grande porte ouverte de la salle de bal. Des heures qu'il attendait désespérément en silence. Des heures qu'il trépignait à l'idée de voir cette apparition féerique jusqu'à s'en faire des crampes d'estomac. Il avait entendu dire de part Horngrad que le traîneau d'Alhora était arrivé un peu plus tôt à Cassandore. Malheureusement, il n'avait encore vu personne et commençait à sérieusement douter.
Peut-être était-ce encore un énième bobard tiré de la langue pendue de l'homme de main ?
— Ah, Leftheris, je te cherchais, mon fils !
Byron arriva très vite à sa hauteur, en bonne compagnie. En effet, sur ses talons, le duc Vecturio et sa fille s'arrêtèrent devant le prince. Il devait avouer que ce soir, Ophénia était de toute beauté, sa robe verte pâle faisait ressortir ses yeux et l'incendie dans ses cheveux maintenus en un élégant chignon bouclé.
— Le duc et sa fille voulaient te souhaiter un joyeux anniversaire.
— Je vous remercie, cher duc, dit Leftheris en s'inclinant légèrement par respect.
— Trente ans... Quel bel âge ! clama le père Vecturio. Vous n'êtes encore qu'au début de la vie véritable, mon prince. Je me souviens quand j'avais encore trente ans, je venais d'acquérir mon tout premier domaine vinicole sur les collines de Cassandore. À peine quelques années après, j'entrais dans la cour très fermée des conseillers royaux. La belle époque où tout nous semblait possible avec un peu d'ambition.
— Je suis entièrement d'accord avec vous, très cher, sourit Byron. Sans ambition, un homme n'est rien. Notre général en est gorgé pour sa part, n'est-ce pas ?
— Et il a raison ! C'est de cette manière qu'il mènera Cassandore au sommet du règne glascale lorsqu'il deviendra roi. J'admire déjà les incroyables exploits qu'il a accompli malgré son jeune âge. Vous êtes un homme comme on en fait plus, mon prince, un exemple pour la nouvelle génération.
Leftheris étira un rictus ressemblant plus à une grimace qu'à un vrai sourire. Il ravala un soupir las. Son père ne lui laissait pas en placer une et préférait répondre pour lui. Probablement parce qu'il savait qu'il aurait l'audace de répondre sèchement aux éloges exagérément mielleuses du duc tant il était stressé. Oh oui, il était stressé et Byron le savait.
— Sur ce, avez-vous choisi celle qui sera votre première danse lors de l'ouverture du bal, mon prince ?
En face de lui, Ophenia Vecturio ne lâchait pas Leftheris des yeux. Il était si séduisant, ce soir, un tel homme attisait toutes les convoitises de ces dames qui faisaient des pieds et des mains pour être celle qui aurait le privilège de danser avec lui. Mais que ces demoiselles se rhabillent ! Elle était bien déterminée à être la seule à valser dans ses bras durant le bal.
Elle avait sorti son plus beau décolleté et l'avait embelli d'une somptueuse parure d'émeraudes coulant sur sa poitrine. Un sourire s'était accroché à ses lèvres quand elle avait vu le prince y poser ses yeux une seconde avant de se raviser.
— Euh, non, je n'y ai pas encore réfléchi.
— Ce n'est rien, vous avez le temps. Mais n'oubliez pas que j'ai une fille.
— Père, voyons... gloussa timidement Ophénia.
Le duc éclata de rire sous la mine gênée du jeune général. Une paume virile cognée sur son épaule et il déplorait le fait qu'il ne puisse pas lui dire que sa très jolie fille était aussi agréable qu'un miel trop sucré. Il n'aimait pas la façon dont le duc lui forçait la main par rapport à elle, c'en était presque ridicule.
Tout dans cette réception tirait du ridicule.
Jusqu'à ce qu'il ne la voit.
Le temps sembla s'arrêter pour lui, ses yeux se bloquèrent vers l'escalier à l'entrée de la salle. Un être sortie d'une féerie, une beauté sans nulle autre pareille se présenta comme descendant du ciel. Leftheris ne pouvait la quitter du regard, la gorge serré et le cœur battant.
Jaya... La voilà.
Sa robe bleue saphir, épousant ses courbes démoniaques, se démarquait de toutes. Elle brillait, une étoile au milieu de chardons fanés. Oui... Elle ne lui paraissait que plus belle encore avec le manque qu'elle avait laissé derrière elle. Plus que jamais, elle était sublime quand elle descendait gracieusement les marches, attirant tous les yeux sur son élégance, mais son regard... Il était si triste.
Elle méprisait chaque œil ayant osé entrer en contact avec elle.
Quand leurs regards se heurtèrent, Leftheris crut défaillir avant de revenir à la vie. Elle portait la peine et la gêne de mille nuits d'ennui. Puis elle avait baissé les yeux.
— Leftheris ?
À côté de lui, Byron ressentir une pointe d'embarras devant le silence de son fils face à la question du duc. Mais il comprit la raison d'un tel comportement quand il suivit son regard et vit la princesse du nord.
— Ah, voilà nos alliés d'Alhora. Venez cher duc, allons les accueillir.
Un léger coup d'épaule ramena Leftheris à la raison. Son père l'avait surpris en pleine contemplation... Malheur. Ressaisis-toi, général... Garde la face... Suivant le roi et les Vecturio, ils rejoignirent Frost qui arrivait, sa fille tout près de lui. Sitôt, Byron ouvrit ses bras dans un geste théâtral.
— Cher Frost, vous voilà ! Heureux de vous avoir parmi nous. Avez-vous fait bon voyage ?
— Très agréable, merci. Voilà une somptueuse réception, répondit le père Northwall en glissant un œil sur la salle bondée et gorgée de lumières.
— N'est-ce pas ? Rien n'est trop beau pour mon fils.
— Je le vois. Joyeux anniversaire en passant, jeune homme.
— Je vous remercie, seigneur Northwall.
Fixant le sol sans démordre, Jaya n'osait regarder personne, ni même la salle. Son estomac était tordu depuis son arrivée, sa main tremblait autour du bras de son père sans contrôle. Elle avait redouté ce moment toute la journée... Revenir sur les collines de Cassandore, mais surtout au Beffroi attisait les flammes noires de ses souvenirs empoisonnants. Lever les yeux et elle verrait Vadim partout.
— Princesse Jaya...
La voix de Byron la força malgré elle à relever le menton. Celui-ci saisit sa main où il déposa un baiser.
— Je vous souhaite la bienvenue, mon enfant.
Les respects de ce roi et ceux du duc et sa fille ne la dérida pas. Bien au contraire, elle se rétracta bien davantage sur elle-même quand ce fut au tour de Leftheris. Plaqué devant elle, il lui offrait ce regard si significatif ; cet œil suppliant et brillant d'admiration. Quand il posa délicatement ses lèvres sur le dos de sa main, elle eut l'intime envie de prendre ses jambes à son cou pour partir loin d'ici et se cacher à tout jamais.
Mais il l'avait enfin près de lui et ne comptait pas la laisser partir sans avoir eu un tete à tête avec elle.
❅
Jaya avait l'impression d'être dans cette maudite réception depuis des heures à s'ennuyer et ruminer. Seule dans son coin, elle avait préféré fuir le rassemblement central agglutiné autour de Leftheris avant de s'y faire submerger. C'était pire que ce qu'elle croyait ; revenir en ces murs était une très mauvaise idée. Tous les nobles passaient près d'elle en la guettant sous le nez sans même venir lui parler. Elle ne s'en plaignait pas, au contraire. Mais ces gens... Ils n'avaient pas oublié le fait qu'elle se soit interposée lorsque son mari diabolique avait été jugé et pendu. Beaucoup parlaient dans son dos et n'auraient pas pensé la revoir ici avec tout ce qu'il s'était passé. Ils remettaient sa foi en doute devant ces gestes inattendus pour une princesse de dynastie ayant été élevée dans une famille très pieuse. Ou peut-être que le démon bleu l'avait ensorcelée...
Balivernes ! pensa-t-elle face à ces écœurants murmures. Les cassandoriens n'étaient rien d'autres que de vulgaires commères. Elle restait stoïque devant ces infâmes jugements à son égard, désensibilisée par la morsure de l'hiver et de la mort. Telle une couette, elle se cachait sous sa masse, s'esquintait et aurait voulu disparaître à tout jamais.
Un instant, elle leva les yeux au centre de la salle. Elle crut y voir son visage... son regard... Ce soir-là, quand ils avaient dansé ensemble au milieu de cette foule qui les méprisait.
Vadim...
Comme sortie de son corps, elle se revoyait là quelques mois avant, valsant dans ses bras. Ses doux mots d'amour à son oreille et toutes ces promesses...
Un mirage... Ce n'était qu'un mirage, car ce n'était pas Vadim dans ce rassemblement.
Mais Leftheris.
Quand elle le réalisa, il était déjà trop tard... il l'avait enfin trouvée parmi la cohue.
Lorsqu'il voyait son magnifique visage, un joyau de grâce si précieux, son coeur déchiré palpitait de nouveau. Le prince déglutit et réajusta son col en faisant un pas vers elle. Jaya se pétrifia ; elle n'avait aucune envie de parler avec lui, juste être seule.
— Oh, princesse Jaya ! Je suis si heureuse de vous revoir !
Bondissant sous cette voix inattendue, Jaya pivota sur sa gauche pour voir le visage tacheté de Leontine. La jeune servante parut surprise devant le sursaut de la princesse, mais insista d'un sourire. Soupirant afin de ralentir son rythme cardiaque, Jaya projeta un œil circonspect vers son beau-frère ; l'arrivée de Leontine semblait l'avoir rebuté à l'idée de s'approcher. Il la caressa une dernière fois du regard avant de changer de direction.
S'il devait lui parler, ils devaient être seuls.
Raccrochant son attention sur la servante, Jaya s'octroya un soupir de soulagement.
— Ah... Leontine, je suis heureuse également.
— Excusez-moi, peut-être que j'exagère à venir vous embêter durant la réception...
— Non, pas du tout. Ça me rassure d'avoir une présence que je sais douce à mes côtés.
La jeune femme sourit, puis attrapa tendrement les mains de la princesse.
— Comment vous sentez-vous ?
Jaya soupira de nouveau.
— C'est assez étrange la sensation qui me traverse en revenant ici.
— C'est normal, ce n'est pas facile, je le conçois. Vous êtes déjà très courageuse, princesse.
Leontine la couva d'un œil compatissant. Si elle savait comme elle dépérissait depuis le drame, elle n'aurait pas ce discours. Or, Jaya ne voulait pas entrer dans les détails de son deuil, c'était bien trop difficile.
— As-tu eu des nouvelles de Varvara ?
À ces mots, Leontine baissa tristement la tête.
— Non, aucune. Je me fais un sang d'encre pour elle. Depuis la folie du prince, elle n'est jamais revenue au Beffroi. Je pense malheureusement qu'elle est morte elle aussi, avec sa mère. Quelle tragédie...
Face au visage décomposé de Jaya, Leontine réalisa l'audace de ses paroles. Parler de cet événement devait être encore très traumatisant pour la princesse et elle, comme une idiote, venait de mettre les deux pieds dans le plat. Déglutissant devant la pâleur soudaine de la jeune veuve, la domestique baissa les yeux.
— Oh, excusez-moi, votre altesse, je ne voulais pas...
— Ce n'est rien.
Le ton froid et chagriné de Jaya piqua Leontine au cœur. Elle était définitivement encore très affectée par la mort du prince et tout ce qu'il s'était passé ici, six mois auparavant. Honteuse d'avoir pu la rendre triste, la servante s'inclina.
— Je... je vais vous laisser, princesse, j'ai du travail. Excusez-moi.
La blonde s'en alla, fuyant l'œil troublé de Jaya. Elle se retrouvait à nouveau seule. Cette réception allait la rendre folle au point d'exploser en larmes devant tout le monde si cela continuait. Il fallait qu'elle sorte un peu prendre l'air.
Soudain, la douce musique d'ambiance s'arrêta et une voix retentit dans la salle.
— Très chers hôtes, votre attention, s'il vous plaît. Afin de déclarer l'ouverture du bal d'anniversaire, le prince Leftheris va choisir une cavalière pour la première danse.
Enfin, c'était le moment... celui que toutes les jeunes femmes de la réception attendaient avec impatience. Dans les rangs, Ophénia Vecturio étira un sourire et remonta son décolleté bouffi d'orgueil en se dressant au devant du rassemblement. Avec de tels attributs, le prince ne pourrait que la remarquer elle et pas une autre. La jeune lady ne l'avait jamais laissé indifférent et elle le savait pertinemment. Dans leur adolescence, ils étaient souvent tenus de se voir ou se croiser, vu que son père était l'un des plus proches conseiller du roi. Elle et le prince s'étaient rapprochés à un moment et avaient même échangé un baiser sous l'escalier du Beffroi.
Elle n'avait jamais oublié la douceur de ses lèvres.
Ce soir, il ne pouvait que venir à elle.
Tous les invités avaient dégagés la piste de danse pour se réunir sur les bords de la salle. Au centre du grand carré de marbre, Leftheris se retrouvait seul face à ses choix. L'anxiété grimpa en lui et changea ses pieds en plomb. Tout le monde le regardait, des dizaines de jeunes bourgeoises plus particulièrement. Chacune arborait un sourire stupide, avide de le voir s'approcher. Ridicule, pensa-t-il. En face de lui, dans le silence, Byron l'observait avec l'espoir qu'il ne flanche pas. Northwall était là, de même pour Vecturio... et il n'aurait pas accepté un affront de sa part. L'œil qu'ils échangèrent parlaient pour lui-même.
Il avait été clair avec lui... Pas de débordement.
Ravalant une salive gluante, Leftheris fit un pas vers une troupe de demoiselles fort charmantes. Des murmures se passèrent à leurs bouches, en pleine ébullition de savoir laquelle allait avoir cet honneur.
— On se calme, mesdemoiselles. On sait toutes qui il choisira.
Le chuchotement d'Ophénia, en tête de ligne, eut un effet paralysant sur ses rivales. Leftheris la regardait, elle et pas une autre. Prenant la pose, prête à s'incliner devant lui et accepter sa main, elle le vit soudainement porter ses yeux derrière elle.
Une silhouette délicate restait seule dans l'ombre.
Suivant son regard, Ophénia vit que toute son attention était portée sur la princesse d'Alhora. Elle qui pensait ne jamais la revoir après que le mage lui servant autrefois d'époux ait été tué, elle ne put s'empêcher de hausser un sourcil devant sa présence. Or, ce rictus disparut quand Leftheris la dépassa pour rejoindre la princesse.
Jaya posa sur lui un regard rond.
Comment pouvait-il l'ignorer ? C'était plus fort que tout, cette attraction qu'elle exerçait sur lui. Cet amour... insensé qui guidait ses pas. C'était plus fort que le jugement du peuple. Plus fort que les menaces de son père. Il ne pouvait pas la laisser seule dans son coin, ce serait un terrible gâchis.
Quand il fit une courbette devant elle, un poing sur son cœur, Jaya se crispa. Lorsqu'il lui tendit la main, ses yeux paniqués partirent dans tous les sens en quête d'une échappatoire.
— Jaya... m'accorderais-tu cette danse ?
Tout le monde les regardait, les fixait comme s'ils attendaient vainement sa réponse. Comment avait-il osé lui faire un tel outrage ? L'afficher devant toute la salle d'une manière où elle ne pouvait contester au risque d'apporter une mauvaise image d'elle et de sa famille. La sienne était déjà bien assez entachée. La jeune femme avait tenté de fuir ce moment toute la soirée, malheureusement, elle était dorénavant coincée.
— Je t'en prie... Fais-moi cet honneur.
Plus loin, Jaya vit l'œil insistant de Byron braqué sur eux. La mâchoire du roi se contracta au point de s'en rompre les dents. Leftheris évitait de le regarder, de peur de changer d'avis, mais il sentait les vagues de sa colère émaner dans son dos et le frapper sans vergogne. Il s'en fichait royalement ! Cette danse était plus importante que tout pour lui.
Quand elle glissa sa main hésitante dans la sienne, son cœur s'allégea.
Tirée au centre de la piste de danse, Jaya tremblait comme une feuille en sentant tous les yeux posés sur elle, y compris ceux d'Ophénia Vecturio qui la poignardait de toute sa déception. Sa poitrine enfla d'un souffle douloureux quand Leftheris se plaça en face d'elle. Elle baissa les yeux.
La musique reprit, de douces et langoureuses notes de violon.
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