Réunion de Famille 3/5
Jaya courait, éperdument, lourdement.
Chaque battement de son cœur était un écho à son urgence de fuir Leftheris. Pourtant, son esprit demeurait tourmenté à l'idée d'abandonner Tiordan. La peur et l'inquiétude tordaient son ventre. Cela ne pouvait durer ainsi. L'affrontement ne pourrait dorénavant plus être évité.
Dans un élan de désespoir, elle rassembla tout l'air de ses poumons et hurla le nom de Vadim à travers l'immensité de la forêt. Elle espérait qu'il l'entende et la retrouve avant que Leftheris ne puisse l'atteindre.
Dans son triste état, elle ne pourrait fuir éternellement.
— Vadiiiim ! Vadim... ha !
Et elle glissa sur une roche en voulant gravir une dune de glace. Un long râle de souffrance lui échappa. Son corps, épuisé, n'arrivait plus à tenir la cadence, avec cette peur qui la terrassait.
— Braooouuu !
À ses côtés, Liloïa essaya tant bien que mal d'aider sa maîtresse en glissant son museau sous son bras. C'était peine perdue, Jaya en était malheureusement consciente. Elle devait agir autrement.
— Liloïa, je t'en prie, va chercher les autres ! Mène-les jusqu'à moi.
Or, la dragonne s'agita, tapait des pattes, secouait la tête, comme si elle refusait de la laisser. Jaya dut lui saisir la mâchoire pour ravoir toute son attention.
— Vas-y ! Je vais me cacher. Je t'en prie, Liloïa, va les chercher. Tu peux les flairer.
Résignée par l'ordre et tout cette détermination qui découlait de sa mère d'adoption, la creature n'eut d'autre choix que d'obéir. Jaya lui déposa une dernière caresse sur la tête et la néréide s'en alla en courant, beuglant sur son sillage pour marquer sa présence.
Elle espérait que sa chère compagne fasse vite.
Rassemblant son courage, Jaya fit appel à toute sa force restante pour se remettre debout. Ce fut difficile, avec la douleur tenaillant son bras. Elle croyait même y voir à nouveau du givre. La princesse visait un renfoncement rocheux, à peine visible sous le manteau blanc, ce serait un refuge prometteur pour l'instant.
Cependant, à peine eut-elle fait un pas chancelant vers son abri qu'une voix inattendue la fit sursauter, brisant tous ses espoirs.
— Te voilà...
Cette voix, surgissant de l'ombre comme un spectre, lui glaça le sang bien plus sûrement que le froid ambiant.
— J'ai eu peur de t'avoir perdue, mais... Tu n'es pas partie bien loin, ma reine.
Leftheris... Il se tenait devant elle, sa présence imposante lui coupant presque le souffle. La réalité cruelle de la situation s'imposa à elle : si Leftheris était là, cela signifiait que Tiordan n'avait pas réussi à le retenir. Une angoisse sourde lui transperça l'esprit ; la vue des grandes taches écarlates maculant la cape de Leftheris lui fit malheureusement comprendre que leur confrontation avait été violente, loin de toute clémence.
Ce pourrait-il que... ?
Tiordan... soit blessé ? Ou pire ?
Et malgré toutes ses impressionnantes blessures, Leftheris se tenait encore debout, inébranlable.
— Je ne me ferai jamais à ces cheveux... Il faudra trouver un moyen pour que tu retrouves ta belle crinière noire d'autrefois.
— Ne m'approche pas...
Il ricana.
— Je ne te laisse pas le choix...
Or, soudain, brisant la confrontation, une silhouette imposante jaillit d'une dune de neige, atterrissant avec la force d'une comète entre Jaya et Leftheris.
L'arrivée inattendue fut accompagnée d'une onde de magie bleue qui frappa Leftheris de plein fouet, le projetant en arrière de plusieurs pas. Lorsque Jaya releva la tête, le souffle court mais le cœur battant, elle reconnut enfin son sauveur : Vadim, le regard sombre et sa hache levée en avant, prête à défendre ou à attaquer.
Il avait répondu à son appel, à son immense soulagement.
Enragé, Leftheris se redressa avec hargne, fixant ce nouvel écueil sur son chemin. Il ignorait qui était ce sauvage venu de nulle part. Ce fut en observant les cicatrices marquant son visage, et ces yeux... d'un turquoise intense, perforant, gorgé de haine, qu'il comprit enfin.
Lui...
Sa poitrine se serra. Les rumeurs étaient donc vraies ?
Vadim, son frère, en chair et en os, là, devant sa noble personne ? Il avait changé, mais c'était bien lui.
Jusqu'à présent, Leftheris n'avait accepté cette idée qu'avec scepticisme, mais la réalité lui faisait désormais face, implacable. Ce démon bleu était vivant. Et pire encore, à ses yeux : Jaya s'accrochait à son dos, ses mains posées sur lui... Cette vision était insoutenable pour Leftheris, une trahison qui dépassait le combat fraternel pour toucher à quelque chose de bien plus profond et douloureux.
— Tu es... vivant...
Vadim ne le lâchait pas des yeux. Au moindre mouvement, il lui sauterait à la gorge.
— Encore...
— Tu croyais pouvoir te débarrasser de moi aussi facilement ? Tu crois qu'une simple corde sur une potence suffirait à m'évincer de ton existence ? Je te hanterai jusqu'à ton dernier souffle.
— Sois-en certain, démon... Ta fin est pour aujourd'hui.
Leftheris dégaina son épée. Le sifflement métallique fit sursauter Jaya.
— Jaya, va-t-en.
Elle tressaillit.
— Vadim, mais...
— Fait ce que je te dis. C'est entre lui et moi. Je ne veux pas que tu sois blessée.
Il était sans doute dans le vrai. Elle n'avait pas envie de l'abandonner ici, sachant que Leftheris possédait à la fois la force et la folie nécessaires pour s'opposer à lui. Vadim avait lui aussi sa force, mais la peur qui étreignait la jeune femme lui faisait craindre pour sa sécurité. Ses mains, serrant fébrilement le manteau de son époux, tremblaient de manière incontrôlable.
— Jaya, vient avec moi, maintenant, ce petit jeu a assez duré ! clama le jeune roi, impatient.
Vadim dut la repousser d'un bras en arrière pour qu'elle daigne le lâcher.
— Va-t-en.
À contrecœur, Jaya prit la décision difficile d'obéir aux ordres de son époux, malgré son désir ardent de rester à ses côtés. Alors, avec un dernier regard vers Vadim, elle se retourna et commença à s'éloigner de l'affrontement imminent. Leftheris, voyant sa proie lui échapper, poussa un cri de refus :
— Non, Jaya !
Leftheris fit un pas, mais Vadim, imperturbable, se cala solidement devant lui, sa hache en avant.
— Ne t'avise pas de t'approcher davantage. Fais ne serait-ce qu'un pas de plus, et je te fends en deux, sale petit batard. Prends mes paroles au sérieux, je te ferai amèrement regretter d'avoir osé venir ici.
Sous son nez, Leftheris se mit à rire nerveusement.
— Si seulement j'avais su... Si j'avais su que notre traître de père n'aurait pas le cran de te mettre à mort, j'aurais pris les choses en main ce jour-là, sans la moindre hésitation.
— Et si j'avais su jusqu'où tu irais pour me prendre ma femme, je t'aurais étranglé à mort ce soir-là, dans le hall. Si père n'était pas intervenu... je t'aurais tué sans l'ombre d'un remord.
Leftheris échappa un nouveau ricanement, un écho sinistre, et brandit son épée ensanglantée devant Vadim. Les traces avaient séché, prenant une teinte brunâtre.
— Vois-tu ce sang sur mon épée ? C'est celui de ton père...
Que voulait-il dire ? Blême, Vadim ouvrit de grands yeux, son regard fixé sur la lame. Il resserra instinctivement sa prise sur le manche de sa hache, amer.
— Tu as devant toi un roi. Le roi de Cassandore. Et je te forcerai à ployer devant moi, démon.
Glacé jusqu'à l'os, Vadim sentit le sol se dérober sous ses pieds. Le rire narquois de son frère portait en lui la confirmation ultime que Byron n'était plus de ce monde –et que c'était par la main de Leftheris qu'il avait rencontré son trépas.
La nouvelle frappa Vadim comme un coup de tonnerre en plein cœur, plongeant son esprit dans un gouffre de tristesse si profond qu'il semblait vouloir l'engloutir tout entier. Surtout lorsqu'il se souvenait de ses derniers instants avec lui, après son évasion du pénitencier de Cassandore.
Ses mots, leur poignée de mains, leurs adieux...
Il l'avait aidé, il l'avait sauvé, et malgré tout ce qu'il avait cru durant des années, il l'avait aimé... comme un père, à sa manière.
Et son fils prodige, son maudit préféré, son aîné adoré de tous... avait été l'architecte corrompu de sa mort.
Une transformation s'opéra en lui, la douleur cédant peu à peu la place à une rage bouillonnante.
Le visage de Vadim, d'abord pâle, se teinta d'une rougeur féroce. Face à lui, Leftheris affichait un rictus sournois, savourant l'effet de ses mots. Pris dans l'étau de ces émotions tumultueuses, le marqué serrait sa hache, non plus seulement en tant que frère trahi, mais en tant que fils endeuillé, prêt à venger l'honneur et la mémoire de son père.
Poussé par un cri de rage primal, Vadim fut le premier à se lancer à l'assaut, déclenchant ainsi un combat frénétique. Leftheris réussit à parer le coup puissant de Vadim et esquiva sa riposte avec agilité. Cependant, saisissant une faille éphémère dans la garde de son ainé, il lui asséna un coup de pied dans la poitrine d'une force telle qu'il s'effondra à terre.
Vadim, profitant de l'avantage, leva sa hache au-dessus de lui, prêt à l'abattre dans la poitrine de Leftheris. Or, dans un mouvement habile et désespéré, Leftheris roula sur le côté au dernier moment, évitant ainsi le coup fatal qui se planta profondément dans la neige.
Se servant de cet instant de déséquilibre, Leftheris, toujours au sol, étendit son bras et trancha le mollet de Vadim avec son épée. La douleur fulgurante irradia dans la jambe de Vadim, un rappel cinglant que même atterré, son frère restait un adversaire redoutable.
Au loin, Jaya s'arrêta net dans sa course, ses oreilles aux aguets captant le chant brutal du combat.
Les râles de lutte, mêlés aux bruits de métal s'entrechoquant, résonnaient douloureusement dans son esprit, ravivant ses craintes pour la sécurité de Vadim. Elle hésita, tiraillée. Son cœur battait à tout rompre, résonnant dans sa poitrine comme un tambour de guerre, tandis que ses yeux restaient fixés, presque malgré elle, sur l'arrière.
Malgré les ordres fermes qu'il lui avait donnés, l'idée d'abandonner celui qu'elle aimait lui était viscéralement impossible.
La bataille entre les deux frères demeurait intense et acharnée.
Vadim lança une série de trois coups de hache que Leftheris parvint à parer avec dextérité, utilisant son épée comme bouclier. Mais Vadim, ne se laissant pas décourager, fit preuve de malice. Il feinta puis décocha un coup de poing rapide et puissant qui prit Leftheris par surprise, le déséquilibrant suffisamment pour lui offrir une ouverture. Vadim termina en balançant son arme qui mordit la chair de Leftheris.
Un filet de sang empourpra la neige d'un rouge sombre sous eux.
Un cri de douleur déchirant remonta dans la gorge de Leftheris, tandis qu'il se courbait en avant, reculant de trois pas. Sa main libre, tremblante, vint toucher son visage, explorant à tâtons l'étendue de la blessure. Ses doigts maculés rencontrèrent des chairs rouges, brûlantes, ouvertes comme un fruit. L'horreur dans son esprit lorsqu'il comprit qu'il était gravement blessé.
Vadim avait tranché son visage, de la joue jusqu'à la tempe, lui laissant une balafre longue et profonde qui allait désormais estampiller sa face aussi durement que ses actes.
— Tu es marqué, toi aussi, maintenant...
Leftheris leva des yeux révulsés sur son cadet, qui lui murmura, sans pitié :
— Tu vas voir ce que ça fait.
Ces simples mots avaient réussi à attiser la flamme de la haine chez Leftheris, une haine qui surpassait désormais la douleur lancinante. Sa poigne se crispa autour du pommeau de son épée. Ignorant le sang qui coulait le long de sa joue et tachait sa vision, il se redressa de toute sa hauteur, la rage inscrite au plus profond de son regard.
Puis il renchérit d'un revers de lame.
Les deux hommes s'affrontaient avec une violence brute. La tension dans l'air était palpable alors que les coups s'échangeaient sans faiblir.
— Tu aurais dû mourir ! rugit l'aîné, pressant sa lame contre la hache de son adversaire. Jaya ne trouvera jamais la sécurité à tes côtés ! Moi, je pourrais lui offrir un royaume, un règne, une couronne ! Et toi, que peux-tu lui donner ? Hormis une misérable cabane de bois et l'incertitude du lendemain ?! J'ai tout et tu n'as rien ! Tu n'es qu'un démon, un mage maudit qui l'a pervertie, qui l'a entraînée vers la fuite et les périls ! Je suis celui qu'il lui faut ! Réalise-le !
— Tu ne seras jamais l'homme qui lui faut, encore moins celui qu'elle désire ! La seule idée que tu aies pu envisager de l'épouser te coûtera la vie ! Et retiens bien ceci : je ne te pardonnerai jamais d'avoir profité de ma mort pour tenter de t'accaparer ma femme. Tu es encore plus lâche que je ne l'imaginais...
Lui, lâche ? Non... non !
Il ne l'était plus ! Jamais plus il ne voulait l'être !
Hors de lui, Leftheris puisa dans ses réserves de forces et repoussa son adversaire d'un violent coup d'épée. Le choc fut si brutal que Vadim fut projeté en arrière, perdant sa prise sur sa hache qui s'échappa pour s'écraser sur le sol.
Vadim, déséquilibré et désarmé, n'avait pas pris conscience de l'extrême danger de sa position. Il se trouvait au bord d'un ravin, une faille béante dans le paysage montagneux, prête à avaler tout ce qui s'en approchait trop.
Sous ses pieds, le sol se mit à gronder, une plainte sourde préfigurant le désastre. Une parcelle de neige, trop fragile pour supporter son poids, se détacha brusquement, l'emportant dans son effondrement. Avec un souffle court, coupé par l'effroi de la chute, Vadim se raccrocha désespérément à la vie. Il parvint à saisir une racine émergeant de la paroi rocheuse d'une main, et de l'autre, il s'accrocha à une roche saillante.
Suspendu dans le vide, entre la vie et la mort, il luttait pour remonter et ne pas sombrer dans l'abîme brumeux qui s'ouvrait sous lui.
Leftheris, reprenant son souffle, s'approcha lentement du bord du précipice. Il le surplomba, regardant Vadim se débattre pour sa survie, un sourire de mépris se dessinant sur ses lèvres gercées.
— Regarde-toi, mon frère... Ta vie ne tient qu'à un fil misérable. Encore une fois.
Il posa son pied sur la main de Vadim, agrippée avec désespoir à la roche, avant d'exercer une pression. Le guerrier grogna de souffrance et de rage indomptée.
— N'aie crainte, je prendrais soin de Jaya. Je vais l'épouser...
Il intensifia sa pression, arrachant toujours plus de secondes palpitantes à Vadim.
— Je vais la ramener à Cassandore où elle deviendra ma reine. Et... chaque soir, elle m'attendra dans ma chambre, nue sur mes draps... et je me ferais un plaisir de la baiser en pensant à ton cadavre pourrissant dans ces montagnes.
Un regard noir échangé, la haine remontant des mois et des mois, là, sur cette guérite, après la réception, où il l'avait fait mourir d'une simple parole carnassière.
C'était à lui de mourir, désormais, et de lui laisser toute la place dans la vie de Jaya.
— Adieu, faiblard...
Un sourire sadique étira lentement ses lèvres alors qu'il l'observait perdre prise. Il était convaincu que la véritable place de ce maudit mage n'était autre que dans la mort. Il était destiné à disparaître, voué à lui laisser toute la splendeur et la lumière. Après tout, n'était-ce pas là l'ordre naturel des choses, tel qu'il avait toujours été établi ?
Or, cette lumière se ruait sur lui, de côté.
Une lumière bleue qu'il ne put esquiver.
Une sphère de magie d'une puissance fulgurante frappa Leftheris de plein fouet, le catapultant sur le flanc, à dix mètres du précipice et de Vadim. Ce dernier, lâchant un soupir soulagé en sentant la douleur de ses phalanges s'atténuer, renforça sa prise sur la paroi rocheuse, usant de ses dernières réserves d'énergie pour se hisser légèrement.
Le jeune souverain se retrouva soudainement par terre, terrassé par une force surnaturelle qui l'avait pris par surprise. Le souffle court, il essaya de comprendre ce qui venait de se passer. La douleur et la confusion brouillaient ses pensées, et il lutta pour rassembler ses esprits. C'est alors, en tournant la tête, qu'il vit la source de cette puissance inattendue : Jaya.
Les mains en avant, frémissantes, mais encore scintillantes d'éclats bleutés, elle le fixait avec crainte et dégoût, des larmes de souffrance perlant de ses si beaux yeux.
Elle était revenue...
La stupeur et le choc se lisaient dans les yeux de Leftheris. Il n'avait jamais envisagé que Jaya, qu'il avait peut-être sous-estimée, possédait une telle force interdite et qu'elle était prête à l'utiliser contre lui.
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