Le Quatuor 2/4
Le matin se leva sur la forêt. Les caresses de l'aurore s'éprirent des quatre chevelures endormies dans la cabane. Symphorore fut la première à s'éveiller, grimacée de douleurs musculaires. Elle se frotta énergiquement les yeux et sentit une de ses vertèbres claquer. Ça commençait à devenir une habitude au point où elle ne faisait même plus attention. Visiblement, les autres avaient plus de mal à s'extirper de la fange du sommeil.
Ses yeux encore embrumés se fixèrent sur Jaya et Tiordan.
Tous deux endormis, la princesse était emmitouflée dans le bras du chasseur, le visage enfoncé dans son épais gilet au niveau du pectoral. Les bras du garçon étaient entourés autour de sa masse frêle, la protégeant inconsciemment, tandis que sa tête reposait sur celle de Jaya.
Il n'y avait pas à dire, ils étaient mignons. Tellement que ce serait un péché de les réveiller. Un doux sourire naquit sur le visage de Symphorore.
Il était si évident que Tiordan n'avait rien oublié...
Se levant discrètement, la fille aux nattes prit le sac sur lequel elle dormait et sortit de la cabane sans faire de bruit. Elle allait leur préparer un bon petit déjeuner.
Allumant une braise dans un cercle de pierres, elle disposa une vieille poêle au centre des bois chauds. Elle emmenait cet attirail partout, car selon son code personnel de nutrition, il fallait toujours bien manger pour avoir de l'énergie ; c'était bien meilleur de déguster de la viande, des œufs ou du poisson quand c'était cuit et enfin, cette poêle appartenait à sa mère. Lorsqu'elle avait quitté le chalet, à Alhora, pour retrouver Tiordan, elle l'avait prise avec elle.
Elle formait autant un souvenir qu'une arme en cas de problème. Amaros en avait eu la preuve quand elle lui avait abattu sur le crâne, une fois.
Des restes de tranches de viande séchée cuisaient et répandaient un alléchant parfum dans la forêt. Symphorore avait sorti quelques œufs dérobés dans la ferme, deux jours auparavant et les cassa à côté avant de les brouiller à l'aide de sa cuillère en bois usée et tordue. Le fumet délicat parvint jusqu'aux naseaux de Liloïa qui, dormant tout près du cours d'eau, ouvrit grand les yeux en gazouillant.
C'était enfin prêt ; Symphorore retourna dans la cabane pour réveiller tout le monde. À commencer par Jaya et Tiordan. Elle s'accroupit devant eux, un sourire attendri aux lèvres, et secoua le bras de Jaya.
— Hey, on se réveille, les marmottes.
Son murmure fit lentement bouger la brune qui papillonna des yeux. Elle s'étira comme un chat et Tiordan resserra inconsciemment son bras autour d'elle, dans son sommeil. Symphorore étouffa un rire.
Ils sont bien trop adorables...
Quand Jaya vit le visage rieur de son amie et réalisa qu'elle était encore lovée contre Tiordan, le sommeil la déserta à toute vitesse. Elle se redressa d'un coup en position assise et plaqua une main sur son front ; la tête lui tourna dans sa précipitation. Elle fut suivie de très près par le brun dont la tête, autrefois soutenue par celle de Jaya, pendit et glissa dans le vide. Un réflexe lui avait empêché d'avoir une belle bosse.
— J'ai préparé le petit-déjeuner. Venez dehors.
Sitôt dit, sitôt Symphorore les abandonna dans la brume matinale pour contourner le brasero où une flamme vivotait encore. Elle s'arrêta au pied de l'illustre Amaros Vangellart qui ne ressemblait qu'à une larve amorphe étendue sur le sol. Visiblement, même la lumière du jour ne pouvait déverrouiller ses paupières. L'air agacée, elle le regarda ronfler paisiblement avant de lui lancer son sac à dos sur la tête.
— Debout, toi !
Amaros émit un râle de mécontentement. Ses cheveux blonds foncés tombaient de moitié sur son visage, alors que le cordon du sac était emmêlé dans l'autre part de sa tignasse. Ses yeux embués de fatigue recherchaient le coupable de cet outrage à son royal repos. Lorsqu'il le trouva, il lui marmonna avec colère :
— On ne t'a jamais appris à réveiller les gens avec gentillesse ?
— Si tu appartenais à la race humaine, j'aurais peut-être fait un effort, mais j'ignore d'où tu viens.
— Tu me cherches dès le matin, couette-couette, ça ne va pas aller !
Sans le laisser finir, Symphorore tourna les talons. Ses oreilles n'avaient bu aucun son provenant de cet idiot ; trop peu d'informations utiles dans ses jérémiades. L'adolescent maugréa en se redressant :
— Sacré nom de bonne femme...
De l'autre coté du cabanon, Jaya échangea un œil maladroit avec Tiordan. Pourquoi son contact réconfortant persistait-il à la poursuivre alors que le jour était levé ? Tous ces jours, elle s'était habituée à voir dans les regards la peur et le dégoût que l'on gardait pour les bêtes dangereuses et répugnantes, à son égard.
La lueur dans celui de Tiordan ne dévoilait que de la douceur et de la sincérité. Celle d'un homme qui avait passé une bonne nuit.
Elle glissa une main dans ses longs cheveux défaits, il gratta nerveusement sa joue recouverte d'une fine barbe. Le cœur de la jeune fille reprit une cadence infernale quand il lui offrit un charmant sourire qui la statufia. Le rayon de soleil pénétrant le chalet accentuait le grain des taches de rousseur saupoudrant son nez. C'était un atout charme chez lui, du moins, à ses yeux. Plus jeune, elles l'avaient faite craquer et aujourd'hui, toujours un peu.
Soudain, faisant éclater leur bulle, un cri ameuta tous les occupants de la cabane.
— FICHE LE CAMP DE LÀ ! NOOON !
À toute vitesse, Jaya et Tiordan coururent à l'extérieur, suivi d'un Amaros titubant. Croyant d'abord à une attaque ou à l'arrivée d'une menace, le chasseur se braqua d'instinct devant la princesse avant de voir une scène grotesque.
Symphorore tirait de toutes ses forces sur les nageoires faciales de Liloïa qui avait le museau plongé dans la poêle encore chaude. Elle avala goulûment le petit-déjeuner sans même ressentir le poids que mettait la jeune femme dans son essai vain de protéger ses préparations. Elle ne relâcha la poêle qu'une fois qu'elle eut terminé de lécher le dernier morceau d'œuf.
Tombant à genoux dans l'herbe, Symphorore pesta. Liloïa tourna sur elle-même avec entrain, ses barbillons crépitaient de joie. Sa danse joyeuse narguait la châtaine qui soupira. À quoi bon se battre ? Elle était faible face à cet estomac sur pattes.
Prochaine résolution : ne plus laisser la poêle sans surveillance.
— Bon, ben... qui veut du lait ?
Derrière l'épaule d'un Tiordan confus, Jaya émit un rire devant la mine désolée de son amie. Les poings sur les hanches, Amaros marmonna :
— Et après on dit de moi que j'engloutis ma nourriture plus vite que l'éclair. J'ai une émule de taille !
❅
Tout le monde siégea autour du feu pour manger ce qu'il restait de pain de la veille et boire un peu de lait. Symphorore n'avait pas dit un mot depuis l'incident et gardait un œil noir sur Liloïa qui était couchée près d'eux et la guettait en se léchant encore les babines. Et ce gros tas d'écailles se moquait d'elle en plus ?
Jaya, elle, restait aussi calme, penchée sur ses pensées noctambules. Elle avait encore cette nuit difficile et sans rêves au travers de la gorge. Heureusement, Tiordan avait su l'apaiser d'une miette et l'aider à dormir quelques heures plus convenablement. Les yeux gonflés, elle laissa le jour l'atteindre en sirotant sa coupelle de lait chaud que Symphorore venait de faire chauffer sur les braises encore vives. Il avait un léger arrière goût de brûlé, mais ça ferait l'affaire. Ce breuvage avait le pouvoir de réconforter les âmes transies de froid.
Il avait été décidé qu'ils resteraient encore quelques jours dans cette cabane le temps que Jaya se remette, mais surtout qu'elle apprenne à contrôler une partie de son Risen. Amaros fut intransigeant à ce sujet. Voyager avec elle et cette magie instable ne ferait que les mettre en danger. Alors, il était judicieux qu'elle connaisse tout d'abord les bases avant de repartir.
Malgré sa détermination à prouver sa valeur, la jeune femme fut troublée par l'hésitation et la crainte d'échouer.
— J'ignore si je serais à la hauteur d'un tel apprentissage.
— Pourquoi tu ne le serais pas ? la rassura Tiordan.
— Ça m'a l'air tellement... complexe.
— Mais non, princesse. Croyez-moi, quand j'ai moi aussi été pris en main par mon cousin, je croyais ne jamais y arriver. Pourtant, regardez-moi ! Je suis devenu un fringant mage, si beau et élégant...
— On va se calmer, je crois, ricana le chasseur devant la gestuelle exagérément noble de son compagnon.
— L'écoute pas, Jaya. Il faut avoir confiance en toi, c'est la clé de la réussite, tu t'en souviens ?
En effet, Symphorore avait toujours eu cette phrase à la bouche pour l'aider à persévérer. Une petite baisse de moral n'était rien face au soleil que ramenait ces mots dans son cœur. Jaya sourit rien que d'y penser, sentant renaître en elle cette chaleur d'espoir. À ses côtés, Tiordan fut transporté par la vision de son visage s'éclaircissant. Il lui prit la main, épinglant son attention sur lui.
— Si Amaros a réussi, pourquoi pas toi ?
— Pourquoi pas nous ? minauda Amaros.
L'adolescent haussait exagérément et à répétitions les sourcils de manière à émettre un charme approximatif en direction de Jaya. Le mouvement de son doigt, jonglant entre lui et la princesse, attira les yeux consternés du trio. Ainsi jugé, Amaros redescendit rapidement de son excès de confiance. Glissant une main dans sa tignasse, il se justifia :
— Enfin, nous... je voulais dire nous tous, quoi. On t'aidera tous.
Il ignora copieusement la moue peu convaincue de Symphorore. Jaya baissa les yeux sur le feu crépitant au centre de leur groupe.
— Mais et les soldats royaux ?
— On surveillera, lui assura Tiordan. D'ici, on surplombe toute la zone. On voit le village et les fermes. Si les hommes du roi approchent dans notre direction, on les verra et on aura le temps de se cacher. Ne t'en fait pas pour ça.
Il avait raison, elle se faisait trop de soucis pour pas grand chose. Son périple l'avait rendue bien trop méfiante. Tout irait bien, ils étaient là pour elle et elle le serait pour eux.
— D'accord. Et on commence quand ?
— Le plus tôt sera le mieux. Aujourd'hui, on va dire que je te laisse un peu de repos, parce que tu en as fort besoin... et que je n'ai pas le courage de jouer les profs, aussi. Mais dès demain, on commencera ton entraînement en bonne et due forme !
Sur ces mots, Amaros claqua ses paumes sur ses cuisses avant de se relever d'un bond.
— Bon, chers amis, je vous laisse, le devoir m'appelle. J'ai un bain à aller prendre !
— Ah ben c'est pas trop tôt, clama Symphorore. Ça commençait à renarder, ici ! Ça fait combien de temps que tu t'es pas décrassé ? Une semaine ?
— Non, pas une semaine, quand même ! N'exagérons rien. Je crois que c'est cinq jours.
— Euh, je ne vois pas trop la différence, la puanteur est la même.
Étonnée, Jaya battit frénétiquement des paupières.
— Un bain ? Mais où vas-tu prendre un bain, voyons ?
— Dans la caverne, derrière. Ah oui, on ne te l'a pas encore dit ! rit Amaros. On a découvert une caverne visiblement reliée à une veine perdue des sources chaudes cassandoriennes, à une centaine de mètres d'ici.
Les yeux de Jaya s'agrandirent. Il y avait réellement un point d'eau douce et chaude par ici ? Elle fantasma aussitôt sur l'idée de nettoyer toute la crasse qui la nimbait et décoller le sel de mer encore pris dans ses cheveux.
— Je dois dire qu'on est assez bien placés, dans cette forêt, ajouta Symphorore, toute guillerette.
— Je pourrais aller prendre un bain ? Je... je suis tombée dans la mer et... je ne me suis pas rincée depuis.
— On peut y aller ensemble, si tu veux, princesse.
Tous les yeux se braquèrent à nouveau sur Amaros qui déchanta. Il afficha un sourire tordu de gêne.
— Enfin, je pourrais te montrer où c'est et... et puis repartir.
— Euh non, je crois que je vais me charger de lui montrer le chemin, lui assura Symphorore en se levant. Toi, tu poses ton cul ici et tu iras après.
Amaros leva les mains au-dessus de ses épaules en guise d'abdication. Penchée dans l'un de ses sacs, Symphorore en tira quelques objets et se retourna vers Jaya qu'elle incita à la suivre d'un mouvement de tête.
Sans attendre, la jeune femme abandonna les garçons sur le campement. Les deux demoiselles disparurent rapidement derrière un amas de buissons partant derrière la cabane. Tiordan ne les avait pas quittées des yeux, surtout Jaya.
Il avait finalement baissé le regard quand elle fut loin. Une main dans sa tignasse, il fixait dorénavant les flammes ondulantes qui dévoraient son âme. Le visage d'Amaros se dessina derrière elles. Celui-ci revêtait un air mêlant raillerie et accusation qui agaça Tiordan.
— Toi, tu la fermes.
— J'ai rien dit.
— Je sais ce que tu vas dire et... Non, y a rien entre Jaya et moi.
— Hm... C'est pas ce que votre proximité de ce matin me laisse croire. Ni la façon dont tu lui as pris la main, tout à l'heure. Tu fricotes déjà avec elle ?
La détresse qu'Amaros vit poindre sur le visage de son camarade lui fit presque de la peine. Il adorait voir ce spectacle jouissif offert par la vulnérabilité d'une personne. Le chasseur avala sa lèvre inférieure et détourna les yeux.
— Je ne fricote pas avec elle...
— Hm... Je pense pas que mon cousin aurait été content de te voir fricoter avec elle.
— Je te dis que je ne fricote pas !
Le cri d'exaspération que poussa Tiordan désarçonna une seconde Amaros. Enfin, le vernis s'écaillait sur sa belle gueule, le drapé de son exemplarité glissait à ses pieds comme un voile soufflé par le vent.
— Et entre nous soi-dit, je ne sais pas lequel de nous deux fricotes le plus avec elle. Surveilles tes petits lapsus, à l'avenir... c'est ridicule.
Tiordan se leva enfin et tourna le dos à Amaros.
— Tu vas où, face de bûcheron ?
— Je vais faire un tour de garde.
Amaros ne le retint pas. À vrai dire, il avait simplement besoin de se changer les idées et oublier ce tête à tête stupide.
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