Le Papillon de Givre 2/7
La lueur chancelante et incertaine de la torche projetait des ombres éphémères et dansantes sur le visage abrupt de la falaise drapée de neige, transformant chaque congère en une menace carnassière en embuscade. Les visages de Varvara et Nerva, sculptés par l'anxiété et l'anticipation, se durcissaient, leurs yeux fouillant fébrilement la noirceur de plus en plus dense qui s'insinuait dans chaque cachette à mesure que les secondes effrénées s'évaporaient dans le néant.
Nerva, avec une autorité naturelle, délivra ses ordres dans un murmure grave.
— Gardez l'œil ouvert, la nuit tombe et des lycans peuvent rôder pas loin, gardez bien les torches allumées.
Ses directives, bien qu'énoncées doucement, résonnèrent dans le silence nocturne et accentua la crainte collective. Varvara renforça son étreinte protectrice autour de Messayah qui, épuisé, laissait échapper de doux sanglots dans la tranquillité troublée de la nuit.
Installée entre Amaros et Symphorore, Hami posait un regard inébranlable sur Aube, qui se tenait juste en face d'elle. Symphorore avait noté ce comportement depuis le lever du jour, car la séduisante mage aux cheveux bruns, qui avait récemment tissé des liens avec leur groupe, avait exprimé ses inquiétudes face à l'indifférence glaciale de celle qu'elle avait pratiquement ramenée à la vie grâce à ses talents de guérisseuse. Malgré ce sauvetage, elle n'avait reçu aucun signe de gratitude de sa part, pas même un sourire ou un simple mot de remerciement.
Tiordan, dont l'intuition se révélait souvent exacte, n'avait pas mis longtemps à confirmer ses suspicions. Lui aussi ressentait une aura sombre émanant d'Aube, semblable à un frisson malveillant qui s'insinuait sous la peau, exacerbant les appréhensions déjà présentes au sein du groupe.
Tant pis pour elle ! Hami n'était pas du genre à apprécier le manque de reconnaissance, surtout lorsqu'elle avait mis sa vie en péril pour sauver la sienne.
— Eh, la fausse morte... Je peux savoir pourquoi tu ne parles à personne ?
Aube soupira en posant ses yeux torves sur Hami, dont les prunelles de braises luisaient dans la lumière de la torche.
— Je peux savoir en quoi ça te regarde ?
— J'en viens à me dire que je n'aurais peut-être pas dû te sauver la vie, lorsqu'on t'a retrouvée à moitié morte avec une flèche dans le dos. Peut-être qu'après tout, cette flèche... tu l'avais mérité.
Une tension palpable s'installa alors entre Aube et Hami. Même tirés à voix basse, ses mots aigus tranchaient le silence hivernal de la montagne.
— Qu'est-ce que tu en sais si je la méritais ou pas ? Je te préviens, ne commence pas à me chercher des noises. Tu ne me connais pas, tu ne sais pas à qui tu as à faire.
Hami parut surprise et perturbée par le ton sombre que la bouclée employa à son encontre. Mais sa confusion ne fut rien comparée à celle qu'elle ressentit lorsque, sur sa droite, Symphorore grogna :
— Eh, laisse-la tranquille, c'est toi qui ne sait pas à qui tu as à faire !
Aube ricana devant cette enfant qui tentait vainement de paraître grande pour impressionner.
— Écoute, gamine, je m'en contrefiche de qui j'ai à faire. Je n'ai qu'un objectif et ce n'est pas vous qui allez m'empêcher d'y parvenir.
— Ton objectif, c'est de retrouver Jaya, pas vrai ?
Cette fois, l'œil d'Aube se porta sur Tiordan qui la piquait d'un regard noir.
— J'ai bien vu ton petit manège. Tu tends l'oreille que lorsque le groupe parle d'elle. Tu as rapidement changé d'attitude quand on t'a dit qu'on était sur sa trace. Qu'est-ce que tu cherches ? Tu cherches à lui nuire, autant que tu cherches à nous nuire ?
Les chuchotements, s'intensifiant progressivement, finirent par attirer l'attention des autres mages à demi assoupis dans le reste de la carriole. L'objet de nombreux regards, Aube se trouvait défigurée de rage, au point qu'elle souhaitait planter son poing dans le visage de ce petit arrogant qui osait la regarder de haut. Ces ignobles adeptes de la magie et de Jaya lui donnaient envie de vomir.
— Moi, je dis qu'elle représente une menace pour notre groupe, lança Hami, en la pointant du doigt. Et qu'on devrait la jeter par dessus bord.
— Je suis entièrement d'accord, ajouta Tiordan.
Sans contrôle, Aube saisit le poignet d'Hami. Sa main se referma implacablement, broyant les os sous sa poigne de fer. Une douleur aiguë se frayait un chemin à travers les dents serrées de la jeune mage qui ne put retenir un gémissement plaintif, tandis que la fureur d'Aube enflammait son regard.
— Fichez-moi la paix et mêlez-vous de vos affaires !
— Eh, laisse la tranquille !
À son tour, dans l'urgence, Symphorore s'était accrochée à la main d'Aube, cherchant à la convaincre de lâcher Hami, mais cela ne fit qu'irriter davantage l'ancienne soldate. Elle se débarrassa facilement de cette entrave.
— Toi, gamine, occupe-toi de tes affaires, à moins que tu veux recevoir la même chose que ta petite-amie !
Symphorore la dévisagea, ses joues s'embrasant d'une rougeur éclatante. Les émotions se lisaient clairement sur son visage déconcerté, tandis qu'Aube percevait sans équivoque le trouble qui l'habitait. Elle sourit, sournoisement.
— N'est-ce pas ? Ça crève les yeux...
Hami porta un regard interrogateur sur Symphorore, dont le visage se décomposa instantanément. L'œil perçant d'Amaros et surtout celui de Tiordan accentuèrent encore davantage cette mise en abîme. Elle venait d'être humiliée. Une sombre idée lui traversa l'esprit : peut-être que cette fille avait remarqué son attirance silencieuse pour la jolie Hami ? Si cette vérité se répandait, il était possible que celle-ci ne souhaite plus lui parler, ni même l'approcher... Et peut-être même que son frère aurait honte d'elle...
Cependant, avant même qu'elle n'ait eu le temps de se défendre, une main agile saisit Aube par le bras, juste sous son nez. Avec l'aide de Tiordan, Hami parvint à immobiliser la jeune femme aux boucles rebelles et à retrousser la manche de son manteau, révélant la marque cicatrisée en forme de faux qui attestait de son statut de rachetée.
Aussitôt, les yeux sombres d'Hami se révulsèrent.
— Je le savais... Tu es une fidèle d'Ymos. Une rachetée... et la cicatrice est toute fraîche.
Elle était démasquée.
Se libérant violemment de sa prise, Aube n'eut guère le loisir de se justifier ou de riposter avant que tous les regards ne convergent vers elle, plus accusateurs et venimeux que jamais.
— Qu'est-ce que tu nous veux, hein ? s'écria Hami. Qu'est-ce que tu caches ? Tu veux notre mort ? Réponds, Ymosienne !
La nature flamboyante de la jeune guérisseuse l'emporta sur sa raison. Hami agita la Cassandorienne comme un prunier dans la tempête, provoquant un tumulte de cris et de coups, secouant la charrette et surprenant tout le monde, y compris Aube, par son soudain déchaînement.
— Lâche-moi ! Sale garce, tu vas me lâcher ?! clama-t-elle.
— Qu'on la balance par dessus bord !
Grâce à sa force impressionnante, Aube réussit sans peine à se libérer de l'emprise d'Hami avant de se jeter sur elle, sans égard pour les autres voyageurs qui tentaient vainement de les séparer. Dans la mêlée, quelques infortunés reçurent des coups imprévus. Parmi eux, Amaros, frappé à la tête, ne put contenir un grognement de douleur.
À l'avant, Nerva cria :
— Eh, mais qu'est-ce que vous faites ?! Calmez-vous, mais vous êtes fous, ou quoi !? Vous allez faire tomber...
Dans son tournis, Amaros percuta un vieil homme qui tenta de l'intercepter, mais trop tardivement. Dans sa tentative de se rattraper, les bras de l'adolescent touchèrent le socle soutenant la torche enflammée qui illuminait leur chemin à l'arrière de la charrette.
Le feu mourut instantanément dans la neige.
— La torche...
L'obscurité, presque totale, gagna les environs et noirci le visage de Nerva dont le cœur se mit à accélérer de façon paniquée. Le convoi s'arrêta et le silence revint sous les souffles des flocons, accentuant la vulnérabilité du groupe.
— Mais vous êtes complètements toquées, ma parole ? clama le conducteur. Qu'est-ce qui vous prend ?
— C'est une Ymosienne et elle nous l'a caché ! On doit se débarrasser d'elle, Nerva, elle nous veut du mal, cracha Hami.
— On se calme ! Avant tout, il faut récupérer et allumer la torche au plus vite, sinon...
Soudain, le silence fut brisé par un bruit suspect émanant des buissons environnants. Nerva, instinctivement sur ses gardes, s'immobilisa. Ses sens de loup, affûtés par des années, percevaient une présence menaçante bien avant les autres. Son souffle devint erratique, glaçant ses poumons sous les yeux inquiets de tous.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Tiordan.
— Shhh...
Des bruits de pas, crissant dans la poudreuse.
Des branches qui se tordaient sous un poids...
Un frisson tétanisa Nerva lorsqu'il réalisa trop tard que le danger était déjà sur eux.
Ces choses rodaient depuis un moment sans qu'il ne le sente, n'attendant que cet instant pour surgir.
— Nerva... ? Qu'est-ce qui se passe ?
La voix tremblante de Varvara l'agita bien davantage de l'intérieur. Elle et le bébé étaient exposés, eux aussi. Comme toute sa troupe.
Quand un premier regard rouge lumineux se fixa sur la charrette, le cœur du chef de groupe rata un battement. Ce fut bientôt d'autres pairs d'yeux qui se rajoutèrent.
— Oh non...
Un grand lycan bondit des buissons, tout droit sur eux.
— On est attaqués !
Aussitôt, Nerva sauta hors de la charrette et se positionna bravement face à la menace. La peur s'entrelaçait à la détermination alors que la bête se précipitait vers lui. Varvara, terrifiée, hurla son nom, avant qu'un jet de flammes bleues ne surgisse pour envelopper les ténèbres, repoussant la créature affamée qui s'écrasa plus loin. Les mains de Nerva luisaient encore de l'aura de sa magie.
Hami, Amaros et d'autres mages le suivirent pour défendre le convoi et les plus faibles.
L'atmosphère se chargea d'énergie tandis que Hami invoquait son Risen dans l'interstice de ses deux paumes jointes. Des filaments lumineux jaillirent de ses mains, se propageant dans l'obscurité telle une toile incandescente qui frappa l'adversaire. Les lycans reculèrent temporairement, repoussés par la lumière surnaturelle qui les brûlait, mais d'autres créatures émergèrent des ombres, lançant des attaques latérales dans une tentative féroce d'atteindre les plus vulnérables.
Un cri perçant retentit lorsqu'une femme du groupe fut touchée par un coup de griffe, ses plaintes de douleur se diluant dans le vent hivernal. Un homme âgé, trop lent pour se défendre, fut attrapé par un lycan et emporté dans la forêt, son cri d'horreur résonnant dans la montagne.
— Y en a trop ! clama Hami.
Pour Nerva, il était temps d'agir rapidement et efficacement pour éviter d'autres pertes. Après avoir abattu un lycan qui s'apprêtait à sauter sur la charrette, il se précipita vers cette dernière où Varvara s'était recroquevillée dans le compartiment du cocher. Elle tremblait de peur, tandis que Messayah pleurait à chaudes larmes, bouleversé par les hurlements et le chaos ambiant.
— Soliëm, va te cacher sous la charrette avec le bébé ! Vite !
La prenant dans ses bras, Nerva l'aida à se dégager de sa cachette et à se mettre à l'abri derrière les roues de la charrette. Enlaçant son enfant sous sa cape, Varvara plongea son regard dans celui de Nerva, agenouillé dans la neige à ses côtés. Ses yeux brillaient d'une urgence indéniable. Elle saisit sa main ; il ressentit son tremblement qui secouait tout son être.
— Reste avec moi, s'il te plaît...
— Je ne peux pas. Toi, reste ici, ne bouge surtout pas et protège le petit ! Je vais mettre un terme à tout ça.
Elle ne comprit pas immédiatement ce qu'il voulait dire, mais lorsqu'il se leva pour se retourner face au combat, enlevant son manteau et son pantalon sans se soucier du froid mordant, la réalité lui frappa en plein visage. Il n'était pas un mage ordinaire ; il était un homme-loup. Un homme-loup qui saurait se défendre face à ces choses, et sur leur propre terrain.
Dans les éclats chatoyants de Risen qui peignaient la nuit, la silhouette de Nerva subit une métamorphose saisissante. En un éclair, il sembla être la proie d'une souffrance intense qui tordit et figea son visage en une grimace effrayante. Des crocs acérés apparurent derrière des lèvres retroussées, libérant un grondement bestial. Ses muscles se gonflèrent, se remodelant pour épouser une force et une robustesse animales, rapidement enveloppées d'une fourrure grise dense et étincelante. Le reste de ses vêtements se déchira sur lui sous la pression de la masse musculaire grandissante et la structure osseuse changeante.
Son dos s'arqua, ses mains devinrent de robustes pattes, ornées de griffes acérées. Le nez droit du jeune homme s'épanouit pour devenir un museau allongé, et une queue foisonnante émergea majestueusement à l'arrière.
Sous le regard horrifié de Varvara, Nerva n'était plus. Il avait muté en un gigantesque loup de près de trois mètres, se dressant fièrement sur deux pattes. Jamais elle ne l'avait vu sous cette forme, seulement une fois en sa forme lupine basique. Pas sous cet aspect primitif qui égalait en terreur les lycans qui les assaillaient.
Il poussa un hurlement à en glacer le sang qui résonna dans la nuit, annonçant l'arrivée du prédateur dont les yeux, brillant d'une lueur sauvage, rencontrèrent son premier adversaire.
Il le tuerait sans remord pour protéger ses amis.
Et Varvara.
Nerva se jeta dans la mêlée, brandissant des griffes qui étripèrent un lycan avec une violence brute. Les bêtes sauvages reculèrent face à sa colère indomptée, mais elles étaient légion et l'entourèrent rapidement, reconnaissant en lui un ennemi redoutable, un obstacle à leur festin impitoyable.
Entre-temps, Aube s'était discrètement réfugiée derrière la charrette, se risquant finalement à jeter un coup d'oeil sur le conflit qui faisait rage. Il y avait de l'art interdit partout, et la neige était maculée de sang. Sous son regard terrorisé, une femme blessée rampait péniblement, l'implorant de l'aider.
Elle ne bougea pas. Plutôt mourir que d'aider ces maudits mages.
La femme fut saisit par le mollet et emportée par un lycan.
Aube ferma les yeux pour ne pas la voir se faire dévorer. Elle devait rapidement se ressaisir et trouver une solution pour se défendre. Dépourvue des pouvoirs surnaturels et sans aucune arme à disposition, elle se sentait faible et elle détestait ça. C'est alors que son regard se posa sur le bâton de torche un peu plus loin. Elle pourrait s'en servir comme gourdin, ou même comme pieu si l'un de ces monstres s'approchait trop près.
Prenant une longue inspiration, Aube quitta sa cachette et s'élança en quête de son salut.
Mais trop tard.
Aube fut surprise par l'onde de choc d'un sort lancé par un mage, et fut projetée en arrière avec une violence inouïe. Elle chuta dans une crevasse, roulant dans la neige, un cri étouffé s'échappant de sa gorge lorsque son dos heurta des roches. Sa tête se cogna contre l'une d'elles lors de sa descente abrupte, et elle perdit conscience. La neige tournoyait dans le chaos ambiant, effaçant sa chute dans la noirceur de la nuit.
La bataille faisait rage, un ballet mortel de flammes et de griffes dans le froid de la montagne. Amaros se joignit à la lutte, ses doigts traçant des runes lumineuses dans l'air alors qu'il aidait les autres mages à repousser les lycans. Chaque geste était une volonté de survie face à l'horreur qui les entourait.
Tiordan et Symphorore maniaient leurs arbalètes avec une précision mortelle, depuis la charrette. Les flèches filaient dans l'obscurité, porteuses de mort. Malgré la frénésie du combat, Symphorore gardait un œil sur Hami. Cette dernière se défendait très bien toute seule, et la puissance de sa magie avait capté l'attention de la chasseresse. C'est ainsi qu'elle la vit basculer en arrière, après avoir esquivé de justesse les griffes acérées d'un lycan.
Assise dans la neige, Hami leva des yeux écarquillés sur la gueule béante de la créature prête à la dévorer. Cependant, la bête s'effondra aussitôt dans un couinement de douleur, une flèche logée dans sa tempe. Le regard intense de la magicienne croisa alors celui de Symphorore qui, marquée par la concentration et la peur, l'arbalète en joue, venait de la sauver de justesse.
Progressivement, la résistance du groupe parvint à repousser la meute. Les lycans, intimidés par la détermination des survivants et la force de Nerva, sa fourrure imbibée de sang, se dressant devant sa troupe comme un bouclier protecteur, s'évanouirent enfin dans les ténèbres. Le soulagement fut pourtant de courte durée lorsqu'ils constatèrent les pertes de leurs amis. Quatre avaient péri, ce soir-là, d'autres étaient blessés. Les cris de douleur et de désespoir s'épousèrent dans le chant du vent, un requiem pour les disparus.
Nerva, son corps massif se réduisant à mesure qu'il perdait sa forme de loup-garou, s'effondra dans la neige, grièvement blessé. Alertée par cette scène, Varvara se précipita à ses côtés, ses yeux débordant de terreur et de larmes. Il était entièrement nu, frigorifié et trois profondes lacérations zébraient ses côtes. Il saignait abondamment.
— Non, non, Nerva...
Elle tenta de le couvrir de son manteau, mais il tremblait, presque bleu, à moitié conscient. Messayah poussait encore des vagissements aigus contre elle et ce fut l'appel de l'enfant qui réussit à faire rouvrir les yeux du jeune homme.
— Tiens bon, on va te soigner...
Elle lui caressa doucement les cheveux. Se pouvait-il qu'elle s'inquiète sincèrement pour lui ? Même après l'avoir vu dans la peau de ce monstre, elle continuait de veiller sur lui. Bien qu'il ne parvienne plus à parler, il fut profondément touché par sa présence et lui offrit un sourire affaibli, malgré la douleur qui le rongeait. Même s'il devait rendre son dernier souffle ici, il se serait senti honoré d'avoir pour dernière image son si beau visage, encadré de ses boucles sauvages.
— Venez nous aider, je vous en prie !
Varvara lança un cri désespéré en direction des survivants qui luttaient pour reprendre leurs esprits. Des sphères lumineuses de Risen avaient été invoquées pour remplacer temporairement les torches et éclairer les lieux. Hami fut l'une des premières à les rejoindre face à la situation plus que critique. Accompagnée d'Amaros, Tiordan, Symphorore et d'autres mages, la jeune femme s'agenouilla auprès de Nerva.
— Il a été touché... bégaya Varvara.
En effet, il était salement amoché, songea Hami.
— Faites quelque chose, je vous en supplie...
La jeune métisse refusait d'accepter que la mort puisse l'arracher à eux, ses larmes tracèrent des sillons froids sur ses joues. Il ne méritait pas un tel destin et le perdre ici, alors qu'elle s'était tant attachée à lui, aurait été comme s'infliger une blessure mortelle. Il lui avait redonné espoir, il lui avait permis de se libérer de ses démons, alors jamais elle ne l'abandonnerait.
— Reculez, je m'en occupe.
Hami, épuisée mais déterminée, positionna ses deux mains au-dessus de la blessure de Nerva. Varvara se recula légèrement, sans pour autant détourner son regard. Les yeux de la mage s'illuminèrent d'une lumière ardente, en harmonie avec celle jaillissant entre ses doigts. Les runes dansaient au-dessus de sa chair. Sa magie de guérison enveloppa l'homme-loup qui émit un gémissement de douleur tandis que ses plaies se refermaient et ses os se remettaient en place.
— Waouh, les guérisseurs riseniens ont décidément une classe à part des autres, dit Amaros, absorbé par le spectacle.
Symphorore ne pouvait qu'être d'accord avec lui, contrairement à Hami qui grogna :
— Chut ! Ne me déconcentrez pas !
La lueur bleutée se diffusa dans le corps affaibli de Nerva, soutenant le processus de cicatrisation jusqu'à sa complétion. Il inspira profondément, l'air froid lui brûlant les poumons, mais c'était pour lui le souffle de la vie après s'être vu aux portes de la mort.
— Ça va mieux ? demanda la guérisseuse.
— Ouais... Encore une fois, tu as fait des merveilles.
Hami esquissa un sourire empreint d'une certaine fierté, avant de se retirer auprès des autres, laissant Nerva se lever et se rhabiller. Il eut d'abord du mal à retrouver l'usage de ses jambes, le froid mordait son corps fin et athlétique qui n'était pas habitué à une telle rigueur sans sa fourrure de loup.
— Nerva... Qu'est-ce qu'on fait pour nos confrères ? lui demanda Hami, dos à lui.
— On ne peut plus rien faire, malheureusement. Ils sont déjà morts.
Il poussa un soupir douloureux à cette pensée. Un silence de tristesse glissa dans les rangs.
— On savait en venant ici que c'était un endroit dangereux, mais on doit continuer. J'ai promis de vous emmener au hameau, alors je le ferai. Et je ne compte plus perdre qui que ce soit. Remontez tous dans la charrette, on va repartir.
Sans un mot, tous s'accordèrent à regagner le véhicule, certains en larmes. Seule Varvara resta immobile, fixant le dos du jeune homme qui luttait encore pour digérer la cruelle réalité de son échec à protéger toute sa communauté. Il était taraudé par une rage ignoble dirigée contre lui-même. Lorsqu'il se tourna vers elle, leurs regards se croisèrent et, honteusement, Nerva baissa les yeux.
L'espace d'un instant, la jeune métisse refusa cette distance et se laissa submerger par un soulagement intense.
Elle lui sauta dans les bras, ignorant les regards sur leurs travers.
— J'ai eu tellement peur, Nerva...
D'abord étonné, il soupira avant de refermer son bras sur elle.
— Ça va aller, maintenant, tu verras.
Quand elle le regardait comme ça, il ne pouvait s'empêcher de penser à quel point sa vie aurait changé si elle et son bébé avaient été capturés par les lycans. Non... il ne préféra même pas y penser. Jamais. Il réalisait à cet instant que son existence n'aurait plus aucun sens sans elle et qu'il aurait tout donné pour la mettre à l'abri. Plus que jamais lorsque ses grands yeux noirs le caressaient avec tant de sincérité.
Il osa déposer ses lèvres sur les siennes.
Lui qui s'attendait à recevoir un baiser de sa part en retour, fut déçu de la sentir si figée. En effet, Varvara était perdue face à cette situation. Des fragments de son premier baiser avec Leftheris transpercèrent son âme, la crispant davantage. La déception, l'innocence perdue, la naïveté, l'insouciance bercée par l'amour... Un amour si jeune et si douloureusement pur. Toute cette déferlante de sentiments l'assaillait, frappant son cœur en plein centre.
Ce moment prit fin lorsque Nerva se détacha d'elle, conscient de la portée de son acte.
— Euh... désolé. Viens... on doit rejoindre les autres.
Lui caressant doucement le bras, il la dépassa afin de cacher ses joues rouges. Il se sentait ridicule et préférait qu'elle ne le voit pas perdre ses moyens ainsi. Seulement, il ne s'attendait pas à écouter sa voix fine et hésitante rompre le silence revenu dans la toundra.
— Nerva... Qu'est-ce que ça signifie pour toi ?
Cette question qu'elle avait posé à Leftheris, lors de leur première fois, à l'infirmerie... Si, un instant, elle avait pu rêver que leur relation, malgré l'abysse de leur différence de rang, pouvait éclore en quelque chose d'authentique, elle ne voulait pas se briser les jambes une deuxième fois. Surtout pas avec Nerva. À seulement deux pas d'elle, il se retourna et plaqua sur elle un regard débordant d'un tumulte d'émotions.
Cette émotion qui illuminait la nuit comme son cœur meurtri.
Ce genre d'émotion qu'elle avait toujours vu chez les autres et jamais sur elle.
Pour elle.
Rebroussant chemin, Nerva l'assaillit d'un nouveau baiser qu'elle soutint, cette fois-ci, en fermant doucement ses paupières. Plus vrai et authentique qu'elle n'aurait jamais imaginé partager. Se séparant d'elle avec une douceur infinie, les mains du jeune homme glissèrent sur ses joues glacées quand il prit son visage en coupe pour mieux contempler sa beauté.
— Ça signifie que tu peux compter sur moi et que jusqu'à ce qu'on arrive au hameau, en sûreté, je ne te lâcherai pas. Et même après. Je ne te lâcherai pas, Varvara.
Messayah grogna légèrement contre sa mère, probablement gêné par les battements frénétiques de son cœur en pleine débandade.
— Et lui non plus, je ne le lâcherai pas.
Elle sourit malgré elle, malgré la peur et la danse folle des flocons.
— Je sais que toi, tu ne me trahiras pas comme j'ai pu être trahi. Et je ne t'abandonnerai pas comme tu as pu être abandonnée par le passé.
Nerva...
Il incarnait tout ce dont elle avait besoin, ici, au sein de cette montagne solitaire. Au milieu du froid, il était sa chandelle, celle qui avait dissipé l'ombre d'un passé tortueux saturé de mauvaises décisions. Oui, l'amour qu'elle avait inlassablement cherché dans le regard de Leftheris, c'était celui qui scintillait maintenant dans les yeux de Nerva.
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