Le Manque de Lui 2/4 🍋
À travers la brume, Jaya sortit de son bain. Le silence régnait à nouveau et filait au rythme des gouttes d'eau glissant sur sa peau blanche. Enfilant son peignoir, la jeune femme soupira en regagnant sa chambre. Elle y déplora le vide sans saveur, ce calme qu'elle ne supportait plus. Éclairée par la seule lueur d'une bougie presque entièrement fondue, elle alla s'asseoir sur son lit où elle se recroquevilla.
Le cliquetis incessant de l'horloge était une torture. Personne n'était venu la voir après le dîner, pas même son père. Seule une servante avait été envoyée pour lui remplir son bain ; celle-ci s'était éclipsée aussitôt son travail terminé. Presque tout le monde la fuyait depuis son retour. Savoir qu'elle était la veuve d'un mage sanguinaire forçait la crainte chez certains, le mépris chez d'autres, comme Evanora et sa mère. Ils devaient tous penser qu'elle était dorénavant maudite, elle aussi, peut-être ensorcelée ou tout autre bêtise. Ils étaient tous stupides ! Stupides et enrôlés par leur religion sans âme !
Elle aussi était stupide... Comment avait-elle pu croire qu'Evanora accepterait cette demande de trêve amicale. Sa cousine avait pris un malin plaisir à savourer son malheur et sa misérable recherche de réconfort. Oui, misérable était le bon mot. Elle était misérable, lamentable, bien trop naïve... et ça lui faisait mal d'y avoir cru.
Jaya se crispa. Cette horloge allait la rendre folle.
Se penchant vers sa table de chevet, elle ouvrit d'une main délicate sa boîte à musique qui chanta les notes cristallines de sa berceuse.
Fa, La, Fa, Fa,
Si, Mi, Do, Re...
Écouter ce son si délicat la ramena à Vadim. Le manque était de le voir partout alors qu'elle n'était nulle part. C'était dormir avec l'odeur de sa peau. Son sourire, son parfum, son regard... tous ces petits détails qui lui faisait prendre conscience de son immensité. Des images revenaient en boucle, des souvenirs surgissaient et se répétaient, redondant comme un battement de cœur.
Cette nuit en particulier dans leur chambre au Beffroi se grava sous ses paupières, dans ce bain où elle lui avait fait entendre cette mélodie pour la première fois. Là où elle lui avait chanté, là où ils avaient échangé leur amour au plus brut de leur désir.
Puis venait la dernière fois... sur ce lit de mort, entouré de ces fleurs si belles, mais pourtant funèbres.
Son cœur se serra ; elle ferma les yeux pour chasser cette image insoutenable.
Quand elle les rouvrit, Jaya vit un livre posé juste à côté de la boîte à musique. Les Contes du Fjord de l'Oubli... Le prenant en main, la brune observa longuement sa couverture bleue délavée dégageant une aura presque ésotérique. Elle aimait la douceur granuleuse de ses pages et son odeur particulière qui la ramenait tout droit en enfance. Les alhoriens portaient un amour tout particulier à la littérature et la reine n'en faisait pas exception. Jaya se souvenait de ces soirs où sa mère lui racontait un conte provenant de ce livre. Il y en avait une dizaine à l'intérieur, des histoires courtes parlant des montagnes lointaines et de magie.
Tournant une page, Jaya tomba sur l'illustration de la première histoire, celle du Gardien des Ours, la préférée de sa mère. Au-dessus d'une tribu d'ours blancs portant un croissant de lune sur le front, se dressait un homme vêtu d'un long manteau de fourrure de cerf immaculé. La tête de l'animal avait encore des bois majestueux qui formait un couvre-chef sur celle de l'homme. De ses mains, des volutes s'échappaient pour l'entourer comme un champ de force.
« Dans une montagne enneigée, comme celles que l'on peut voir au-delà des étendues de sapins, la magie était reine. Le Glacier Lunaire, tel était son nom, culminait dans le fjord. À son pied vivaient une tribu hors du commun, des êtres gigantesques et tout doux appelés les Ours du Croissant de Lune. Leur fourrure toute blanche se confondait dans la neige, on leur prêtait de grands pouvoirs et la capacité de parler le langage humain. Malgré leur beauté, nul n'osait pénétrer leur territoire. Ces ours étaient réputés pour être très agressifs envers les étrangers ayant de mauvaises intentions. Personne ne devait profiter des richesses de la montagne et de son cœur plein de magie. Seul une âme pure pouvait passer ce glacier.
Jusqu'au jour où un homme mystérieux émergea de la couche infinie de neige pour rencontrer les Ours du Croissant de Lune. Il portait sur lui la peau d'un cerf polaire, deux grands bois ornaient sa tête. L'homme se dressa face aux ours et leur présenta ses respects. Pensant qu'il ne s'agissait là que d'un nouveau pilleur, l'ours le plus imposant le défia en combat singulier. L'homme mystérieux éveilla alors sous ses yeux une magie incroyable d'un bleu plus vif que celui du ciel. Il refusait de blesser l'ours et lui clama qu'il n'avait pas l'intention de se battre. Son âme était pure et sa magie plus belle et puissante que celle gardée dans la montagne. L'ours imposant s'inclina alors devant l'homme et lui dit :
— Cher humain, ton âme est pure comme la neige, mais chaleureuse comme le soleil. Ta magie est l'écho de ce que nous protégeons. Tu n'es pas comme les autres. Accepte d'être notre gardien et aide-nous à conserver le flot du cristal.
L'homme à la peau de cerf l'accepta et depuis ce jour, il veille au bon rondement de la montagne et de la magie qui y vit et de laquelle il avait hérité. »
Relire ce conte engorgea le cœur de Jaya de nostalgie. Dans sa tête, elle avait entendu la douce voix de sa mère lui raconter, comme autrefois. Un tendre chagrin quand elle se rappelait comme Vadim était attiré par ce livre.
Le prochain conte plus particulièrement l'avait fortement intrigué : le Lac de Cristal. Ou le Coda Leolan, là d'où viendrait la larme qui pendait à son cou.
Tournant une autre page en espérant tomber sur ce deuxième conte, Jaya s'arrêta soudain et fronça les sourcils. Elle ne trouva aucune illustration, seulement le texte. C'était étrange, chaque histoire en possédait une, pourtant...
Glissant un doigt sur le centre des pages, Jaya remarqua un détail : la page avait été déchirée. Elle n'y avait jamais fait attention, ça faisait des mois qu'elle ne l'avait pas ouvert. Qui aurait pu déchirer cette page ? Vadim, peut-être ? Mais pourquoi l'aurait-il fait et surtout, sans lui dire ? Et où avait-il mis cette page ? Une pointe de confusion se posa sur le bout de sa langue, avant qu'elle ne pousse un soupir.
Elle balaya ces questions inutiles en refermant le livre qu'elle jeta nonchalamment à côté d'elle. La jeune femme n'avait pas l'énergie, ni l'envie de se prendre la tête à une heure pareille. Et puis, qu'est-ce que ça pourrait changer ? Cette page était forcément perdue, désormais.
Entre ses draps de soie, Jaya s'allongea en tête à tête avec sa solitude. Serrée à sa cape de fourrure étalée sur le lit, elle se ressassa les images du corps musclé et rassurant de Vadim. Toutes ces nuits où il avait été auprès d'elle, dans l'intimité de leur cocon, ce lit au Beffroi qui était leur monde. Sa chaleur quand il la prenait dans ses bras où elle finissait toujours par s'endormir. Son estomac se noua.
Son absence lui pesait tellement, si fort qu'une minime pensée faisait autant ressortir le feu que les larmes.
Elle laissa ses doigts s'aventurer sur son abdomen, toute barrière morale étant oubliées pour l'instant. La sensation fantomatique des mains de Vadim sur elle était bien trop agréable, un souvenir interdit qui la noya dans un passé brûlant.
Elle en avait tant besoin...
La jeune femme trouva rapidement le chemin de son intimité. Si douce et humide, elle tâta et massa sans vraiment savoir pourquoi, mais faire naître ce plaisir qu'elle n'avait pas éprouvé depuis des mois lui faisait grand bien et c'était ce qui comptait. Fermant les yeux, Jaya soupira lascivement. Le néant n'était plus depuis qu'il y avait posé ses échos.
Dans la pénombre de la chambre, son corps perverti se tordit sur le matelas, se cambra, dévoilant une part de sa nudité sous son peignoir qui glissa de sa peau. Elle ressemblait à un spectre, ses longs cheveux éparpillés autour d'elle. Ses courbes sensuelles se dessinaient dans la soie. Le rouge lui monta aux joues quand l'imagination s'y mêla.
Une main douce caressa et empoigna tendrement son sein dont le bout grimpait vers les cieux.
Vadim...
Un gémissement lui échappa pendant ses allers-retours sur cette faille érogène de son anatomie. L'image d'un corps d'adulte qui endiablait ses envies, d'un passé ardent qui se penchait sur elle pour la recouvrir de baisers.
Vadim...
Elle le voyait sous ses paupières, cet homme si précieux, il la convoitait, la fixait de ses deux pierres turquoises dans lesquelles elle se serait noyée sans hésitation. Elle y voyait une flamme incandescente.
Vadim...
Une nouvelle lamentation, une sensibilité accrue au plus profond de ses entrailles quand il coucha ses lèvres sur ses cuisses ouvertes, dépourvues de honte. Il exacerba son envie d'un coup de langue et la montée de plaisir qui assaillait la brune lui compressa la poitrine.
Le souffle haché, Jaya s'activait sans relâche sur ce bouton sensible. Le bout de son index formait des cercles sur le monticule de chair, ce mouvement étant le plus agréable pour elle. Le froid n'existait plus. C'était comme si l'été renaissait dans son bas ventre et l'inondait de ses rayons chauds.
Elle serra les dents, gorgée de fourmis.
Vadim...
Bientôt, ses gestes s'accélérèrent au point où elle ne put retenir un gémissement aigu et plaintif. Sa tête se balança en arrière quand il l'embrassa, la goûta. Elle gigota, se déhancha, son corps en demandant toujours plus, affamé de ces sensations.
« Jaya... »
Sa voix perça le vide, un souffle à son oreille. Son dos s'arc-bouta, elle trembla, convulsa, son souffle se bloqua soudainement alors que sa rose se contracta et se décontracta au rythme de ses battements cardiaques.
— Vadim...
Une puissante et incommensurable vague de bien-être vint s'emparer d'elle. Elle l'avala toute entière pour la recracher vers le ciel.
Sa gorge sèche, elle déglutit une salive collante en resserrant ses cuisses frémissantes autour de sa main. Elle venait de s'envoler et de retomber dans son lit, secouée et déboussolée. En manque d'air, elle respirait bruyamment en tentant de se raccrocher à la réalité.
Son sourire, son regard, son corps...
Ils disparaissaient...
Son esprit partait dans tous les sens avec une volonté de le retenir, d'effacer la mort et tout ce qui s'était passé pour reprendre le fil magique de leur histoire.
La chaleur se dissipait peu à peu...
À peine remise de ces émotions, Jaya rouvrit les yeux. Elle était seule... si seule. Cette chute dans la réalité était plus douloureuse qu'un coup de couteau dans le ventre.
Il n'était pas là... Il était parti et elle était restée, tristement.
Désormais roulée en boule dans ses draps, Jaya se ternit. Sa main agrippa la cape de Vadim, près d'elle. Cachée derrière un plaisir solitaire et les soupirs d'une nouvelle et interminable nuit, elle rumina.
À quoi cela avait-il servi ? Le désir assouvi agissait sur l'instant, détendait une seconde, mais partait toujours trop vite.
Tout partait toujours trop vite...
Une larme coula sur sa joue et tomba sur la cape de fourrure portant encore son parfum marin. Puis une autre. Un sanglot habilla la triste chambre, la souffrance et le manque étaient bien trop profonds pour oublier.
Bạn đang đọc truyện trên: Truyen247.Pro