
[08]
« Sauvé par le gong » aurais-je voulu murmurer lorsque le portable de Chris s'est mis à sonner. Ce dernier a décroché en fronçant légèrement des sourcils avant de se lever et de s'éloigner de la table de plusieurs pas. Il s'est alors mis de dos et il m'a été impossible de lire sur ses lèvres. La conversation n'a duré pas plus d'une minute, bien qu'elle m'ait semblé pourtant bien longue.
Lorsque mon nouvel ami se retourne, je décèle une forme d'embarras sur son visage, mais impossible de comprendre ce que son interlocuteur a bien pu lui dire.
— Que se passe-t-il ? demandé-je calmement en déposent mes ciseaux sur la table.
— C'est mon manageur, déclare-t-il d'une voix agitée, il semblerait que je ne sois pas passé inaperçu et il ne faudra pas longtemps avant que tout le monde sache où je suis.
— J'imagine que ce serait une mauvaise chose, supposé-je en me lèvent, vu que tu cherchais un peu de tranquillité.
Ma voix, pourtant calme, révèle tout de même à quel point je suis perdue face à une telle situation, d'autant plus que Chris fait mine d'avoir oublié ma question. Il m'a une fois berné en se faisant passer pour un étudiant californien, pourquoi ne le ferait-il pas une seconde fois ?
Un nombre incalculable de questions s'imposent à moi et il me faut une volonté de fer pour les rejeter : ce n'est pas le bon moment pour perdre la tête.
— J'ai l'habitude des rumeurs et des presses à scandale, je préfère éviter qu'il ne s'attaque à toi, avoue-t-il d'un ton rassurant.
Joue-t-il la carte de la protection ou a-t-il simplement honte de ce que je suis ? Une simple fleuriste anglaise qui peine parfois à payer ses factures ? Encore une nouvelle question que je vais devoir mettre dans un coin de ma tête : ce n'est clairement pas le moment de lui faire subir un interrogatoire. J'ai très bien compris qu'il va devoir partir dans la minute.
— Je suis désolé, dit-il sincèrement en attrapant sa casquette et sa veste.
Il l'enfile avant de s'approcher de moi et de m'embrasser sur la joue.
— Connecte-toi ce soir, s'empresse-t-il d'exprimer avant de sortir de l'arrière-boutique en se munissant de sa casquette.
Je me laisse tomber de nouveau sur la chaise en laissant un long et douloureux soupir sortir d'entre mes lèvres. Cette matinée se termine aussi bizarrement qu'elle a commencé. Heureusement, j'ai pu compter sur une journée chargée de clients pour m'empêcher de trop réfléchir, ce qui est pourtant quasiment impossible avec moi.
J'ai un effet de rêve depuis qu'il est parti. C'est comme si j'avais imaginé tout ça, que mon esprit avait tout inventé pour m'apporter un peu de rebondissements. Mais quand Lily débarque quelques heures plus tard, je dois bien me résoudre à l'idée que tout cela était réel.
J'aurais préféré rentrer chez moi afin de me retrouver seule mais, le soir même, j'ai dû me rendre au dîner familial : une vraie torture. La moitié du temps, je n'ai pas écouté ce qu'ils disaient et du coup mon esprit s'est braqué automatiquement sur Chris. Et lorsque j'écoutais, c'était pour entendre ma mère faire l'éloge de ma grande sœur et me faire des remarques acerbes, sur le vin en particulier. Ce dernier a rendu mon père de très bonne humeur et il a parfois lancé des regards à ma mère pour tenter de la calmer. Il ne fait jamais ça et sa réaction, qui aurait dû me rendre le sourire, ne fait que m'attrister d'autant plus. Dois-je réellement acheter mon père pour qu'il me considère ? Pour qu'il me protège ? Pour qu'il m'aime un tant soit peu ?
En rentrant chez moi, je me suis affalée sur mon lit, ne prenant même pas la peine de me changer, et j'ai pleuré de longues heures, jusqu'à m'assoupir.
Ma vie est loin d'être celle que j'aurais voulu : malgré le silence de mes parents, je me sens comme un accident. J'ai à la fois l'impression d'être un fantôme et que ma vie n'est qu'un mensonge tout entier. Tous les efforts que j'ai faits pour me faire aimer ne m'ont donné que le sentiment inverse. Et quand j'ai tenté de me faire des amis, je me suis rendu compte qu'il n'y avait rien de sincère dans ces relations. J'ai l'impression d'avoir fichu ma vie en l'air et cette pensée enthousiasmerait ma mère si elle le savait.
Les jours qui ont suivi cette sombre journée ont été des plus pénibles. Surtout pour Lily qui m'a vu me morfondre et que j'ai rejetée à chaque fois qu'elle a tenté de me remonter le moral.
— Aby ? m'appelle Lily sur ses gardes.
Je relève la tête et la vois à l'entrée de l'arrière-boutique. Je ne réponds pas et baisse les yeux vers les pétales de fleurs déchirées qui gisent sur le plan de travail. J'entends Lily faire quelques pas vers moi et déposer quelque chose au-dessus de mon désastre floral. Il s'agit d'une petite boîte dorée entourée d'un nœud rouge.
— Je suis désolée, dis-je d'une toute petite voix.
Si Lily m'offre des pralines, c'est que ça ne va pas du tout et je ne comprends cela que maintenant. Je relève à nouveau le regard vers elle avec des yeux qui commencent à s'embuer.
— Je ne veux pas être désagréable, je lui assure alors qu'une larme coule sur ma joue gauche.
— Je sais, répond-elle d'une voix rassurante, je ne pensais pas que la rencontre avec Chris pouvait t'avoir autant impactée, m'avoue-t-elle ennuyée. Pourquoi ça te met dans un tel état ?
— J'ai l'impression que chacune de mes relations est là pour me faire souffrir, je réponds simplement. Hormis la tienne, évidemment. Je veux dire, regarde ma famille. Ils sont là à être hypocrite et condescendant. Chris me ment. La plupart des personnes que j'ai côtoyé m'ont également menti ou manipulée. Et je ne préfère même pas parler de mon ex...
— Alors quoi Aby ? me rétorque Lily avec force. Tu vas te renfermer sur toi-même définitivement ?
— Ce serait peut-être plus simple non ? Regarde-moi Lily ! Je me suis dit que les relations Internet ne pouvaient pas me faire souffrir et regarde ce qui m'est tombé sur la gueule ? Le plus triste dans tout ça, c'est que je sais que des filles tueraient pour être à ma place. Mais je ne me sens pas chanceuse. Y a quelque chose qui cloche chez moi.
— Rien ne cloche chez toi ! m'engueule-t-elle fermement. Tout le monde a des réactions différentes face à des situations complexes... ou même très simple à vrai dire. Tu m'as dit qu'il avait une notion étrange de la normalité, mais toi aussi. Il n'y a pas de normalité. C'est un mot qui a été inventé pour nous mettre dans des cases ou nous forcer à y entrer. Être normale, c'est être soi-même avant tout. Écoute, tu ne peux pas continuer comme ça Aby. Il faut que tu te prennes en main une bonne fois pour toutes. Même si cela va dire qu'il faut que tu affrontes tes parents, même si pour te sentir bien dans ta peau tu dois... te teindre les cheveux en rose ! s'exclame-t-elle en rigolant.
Je me mets à rire aussi : les idées loufoques de Lily, pour moi en tout cas, ont toujours pu me rendre le sourire et me remonter le moral, heureusement tout cela est hypothétique. Sinon je me serais retrouvée avec une meilleure amie tatouée des pieds à la tête, avec un piercing dans le nombril, gardienne de prison ou avocate. Cette dernière idée me fait penser à ma sœur, Candice, mais le sourire de Lily me rappelle que je ne dois pas me laisser bouffer par sa réussite ou par les commentaires de mes parents.
— Je n'aurai plus que toi, lui rappelé-je tristement, lorsque j'aurais affronté mes parents. Dans le cas où j'y arriverais.
— Aby, commence-t-elle d'une voix embêtée, je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie, mais... Tu n'as toujours eu que moi. Où était ta famille quand tu as fini à l'hôpital ? Quand tu as eu ton diplôme ou quand tu as ouvert ta boutique ?
L'entendre de sa bouche est comme un choc électrique et me brise le cœur.
— Je ne veux pas être méchante, tente-t-elle de s'excuser. Mais je veux dire : qui t'a soutenue lorsque tu as décidé de devenir fleuriste ? Qui t'a poussé à enfin avoir ton appartement ? Quand t'ont-ils apporté leur soutien pour la dernière fois ? Ou même pour la première fois ? Ce n'est pas comme ça que doivent se comporter des parents Aby, tu ne leur dois rien.
J'ouvre doucement la bouche, prête à répondre et à lui prouver qu'elle a tort. Malheureusement, elle a raison.
Je dois arrêter de penser que tout va s'arranger, que tout changera en l'espace d'une seconde. Je dois grandir.
Après la conversation avec Lily, je me suis mis deux objectifs en tête : le premier est de couper les ponts avec ma famille. Le second, d'être enfin heureuse. La vie que je veux exclut les mensonges et les complications que je peux éviter. Célébrité ou simple étudiant, ma vie idéale n'admet pas Chris « Connor » Evans.
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