Chapitre 2
Le week-end est passé à une vitesse folle ! Inspirée par les mots de Françoise, les miens se sont diffusés jusqu'au bout de mes doigts, les faisant jouer une douce mélodie sur le clavier de mon PC des heures durant. J'ai vécu ces deux jours dans la peau de cette mamie au grand cœur, mais en ce lundi matin, alors que mes pas foulent le bitume, revêtir ma casquette de journaliste me donne le sentiment d'enfiler un vêtement étriqué, inconfortable. Le quotidien reprend ses droits...
— Salut, la miss.
Surprise par cette voix dans mon dos, je sursaute en faisant face à mon collègue.
— T'es con, Ethan, tu m'as fait peur !
— Je vois ça, oui, répond-il en se moquant ouvertement de moi.
Nous nous remettons en route tandis qu'il poursuit :
— T'as l'air dans le gaz ce matin, ça va ?
— Ça va. Il va juste me falloir une bonne dose de café avant de me mettre au boulot. Et toi, bon week-end ?
— Tranquille. J'étais chez un ami, explique-t-il sans me regarder.
— Ah, c'est donc ça qui t'a fait partir tôt vendredi ! Je vois, je vois, le taquiné-je.
Malgré tous ses efforts pour ne pas en faire état, j'ai rapidement compris qu'Ethan est davantage attiré par les hommes. Il sait que je l'ai percé à jour, mais nous n'en avons jamais discuté. Je me le permets ce matin, après tout, je crois pouvoir dire que nous sommes assez proches pour aborder le sujet.
— Tu peux croire ce que tu veux, mais rien à voir ! C'est juste un pote, se renfrogne-t-il.
— OK. Mais... tu préférerais... « plus » ?
— Non ! Et depuis quand on parle de ça ? Je te demande, moi, si t'as quelqu'un en ce moment ? s'énerve-t-il en accélérant le pas.
— Eh, calme-toi ! Je ne voulais pas me montrer curieuse ou quoi, juste faire la conversation. Faut se détendre, hein ! Oh, et puis merde !
Je le dépasse et rejoins le journal sans un regard pour lui. Je ne sais pas quelle mouche l'a piqué, mais visiblement mon ami n'est pas prêt pour ce genre de familiarité. J'en prends bonne note même si je reconnais qu'être éconduite à la première tentative de confidence me vexe un peu.
Je pénètre dans l'open space et salue mes collègues déjà présents d'un geste de la main, je dépose, en revanche, une bise rapide sur la joue de Sophie qui semble touchée par l'attention. Une fois installée à mon poste de travail, j'allume mon ordinateur et m'avachis au fond de mon siège. De manière inconsciente, je me berce sur mon fauteuil de bureau laissant mes yeux balayer cette pièce qu'occupent une petite dizaine de salariés. Chacun dispose d'un espace bureau relativement grand et du matériel informatique nécessaire à son job. Les murs d'un gris clair et les claustras blancs qui délimitent les box confèrent à l'ensemble une atmosphère assez froide, mais l'ambiance qu'instaure le rédacteur en chef avec l'ensemble de l'équipe est tout son contraire. Ici, convivialité et bonne humeur sont de rigueur. Enfin, ça, c'était avant... Avant de voir Ethan entrer à son tour, traçant délibérément jusqu'à sa place sans un bonjour, alors que mes collègues le suivent du regard, effarés par cette attitude qui ne lui ressemble pas.
Ça promet !
Ma prise de tête de bon matin avec Ethan m'aura au moins permis de me sortir de ma léthargie. Le café tant espéré attendra finalement le milieu de matinée, une fois cet article bouclé. Je reconnais avoir la plume facile et trouver les mots pour aborder n'importe quel sujet, mais celui-ci me demande davantage de concentration et de ménagement. Aborder la violence faite aux femmes soulève bien trop de souvenirs. Mais soit, je prends sur moi, calant mes écouteurs dans mes oreilles, enclenche ma playlist du moment et attaque mon papier.
En posant le point final, je me sens vidée, comme si l'effort fourni avait aspiré toute ma vitalité, mais suis convaincue que je viens de rédiger l'article le plus percutant de ma courte carrière. Bien sûr, la déontologie ne permet pas d'émettre le moindre jugement, cela dit, comment rester de marbre face à ce constat – un jour sur deux, une femme meurt sous les coups de son conjoint – qui me donne la gerbe et remue chaque cellule de mon corps ?
J'essuie une larme solitaire au coin de mon œil, m'étire et découvre avec étonnement les chiffres qu'indique la pendule centrale. 11h30, déjà ! J'ai bien mérité ma pause. Alors que je range mon barda, la réception d'un SMS vient parasiter la diffusion de ma chanson fétiche du moment, Control de Zoe Wees.
[On fait une trêve autour de la machine à café ?]
Ethan a dû lire dans mes pensées et je suis sincèrement touchée qu'il fasse le premier pas. Je finis de ranger mon bureau, je suis du genre à m'étaler pour travailler, me lève et trouve le regard de mon collègue qui comprend ma réponse à la seconde même où un sourire timide étire mes lèvres. Il s'avance vers moi, passe son bras autour de mes épaules et suggère :
— On oublie ça ?
— Ouais... Oublions ça. Mais c'est toi qui paies !
La gentillesse légendaire d'Ethan, comme sa bonne humeur retrouvée, gomme rapidement l'épisode malencontreux de ce matin, cependant, il ne m'enlèvera pas l'idée qu'un truc le chiffonne avec ce fameux pote. À moi de me montrer plus fine que lui pour percer à jour ce mystère, à moins que...
— Bon, Lu, je voulais te dire que je suis désolé pour tout à l'heure. J'ai dû me lever du mauvais pied et tu n'avais pas à en faire les frais.
— C'est bon Ethan, tu es tout excusé. Mais je n'ai pas compris sur le moment. Sophie et toi me reprochez souvent ma discrétion et pour une fois que je tente un truc un peu personnel, je me le reprends à la volée. Ça m'a refroidie, je dois bien l'admettre, confié-je.
— Désolé... Y a rien avec ce mec, vraiment. C'est un ami de longue date. Je ne sais pas ce qui m'a pris, il m'a un peu soulé ce week-end et ta question a été la goutte de trop, je crois. Mais sois certaine que malgré ça, j'apprécie que tu essaies de te montrer plus... amicale ?
— Oui, amicale est le bon mot. Je me rends bien compte de la distance que je mets entre les gens et moi. Mais toi, et d'autres d'ailleurs, vous êtes plus que « des gens ». Alors j'essaie. Rien que ça, c'est un sacré pas pour moi ! expliqué-je, rougissant à ma propre franchise.
— J'en ai bien conscience. Je te promets que de mon côté je tenterai de ne plus refroidir tes tentatives, conclut-il en appuyant ses dires par un clin d'œil.
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