Clarmonde
Je suis arrivée au Tournel à l'âge de quatorze ans. Ma mère venait de mourir ; je rejoignis mon père et mon frère, qui s'étaient engagés comme mercenaires du Tournel. Martì était frère d'armes d'Astorg le Jeune, en sorte qu'il m'obtint un emploi à la Tour Nelle. Pendant un an, je fis des courses de ci de là, j'allumai des feux et nourris les cochons. Bientôt, la Baronne me choisit pour servir dans la chambre haute de la Tour, car sa vieille camériste n'avait plus assez de bras pour porter l'eau de ses bains. Elle me dit un jour qu'elle m'avait choisie de préférence à toute autre fille du bourg parce qu'elle me savait helvienne et, par là, probablement étrangère au culte terreflammes. Elle avait la conviction (fondée, il faut le dire) que ce culte, quoique banni, régnait encore dans les cœurs des Tournellois et qu'à ce titre, elle ne saurait remettre sa personne entre des mains impies. Elle tenait son époux pour différent de son peuple, plus éduqué, plus raisonnable, et leurs enfants tout à fait innocents de cette ancienne religion ; comme elle se trompait !
Mais de ses trois enfants, Astorg le Jeune, Arturus et Eufrasia, Astorg était sans doute le plus raisonnable en matière de religion. Plus d'une fois j'ai couvert les pratiques imprudentes d'Arturus ou d'Eufrasia, qui étaient encore jeunes, à l'époque ! Mais Astorg n'avait pas besoin de mon aide.
J'ai toujours aimé Astorg le Jeune. Je l'aime comme on aime son maître, avec bonté et discrétion. Je l'aime comme on aime un homme, avec le cœur et les tripes. Je l'aime comme on aime son fils, avec condescendance pour ses fautes et regret quand il s'éloigne. Par dessus tout, je l'aime à en préférer son bonheur au mien. Je n'ai pas la jalousie habituelle des amantes. Mon amour est plus haut, plus pur, il n'est pas possessif. C'est ce que je crois et c'est ce qui me permit de tout supporter à ses côtés. Nous avons traversé bien des tourmentes, mais nous avons eu notre part de bonheur.
Du vivant de ses parents, il dormait dans leur chambre du haut de la Tour, comme son frère, comme sa sœur. Ils avaient des matelas de paille et une grande quantité de couvertures, entre deux braseros. Je dormais là également, en tant que camériste de la Baronne. Pour toute paillasse, j'avais droit au tapis moelleux devant l'âtre, fait de peaux de mouton portant encore leur laine. Je glissais les doigts entre les boucles de laine et songeais à mon Helvie, presque tous les soirs, guettant le moment où le souffle régulier du baron et de la baronne trahirait leur sommeil. Parfois, au contraire, leurs souffles s'activaient et les planches de châtaignier craquaient. Mais je dois dire que c'était rare ; la Baronne n'était plus en âge d'enfanter. Ce fut, pendant mes quinze premières années, ma seule notion des relations entre un homme et une femme : le devoir.
Une nuit – j'avais tout juste quinze ans – , alors que le baron et la baronne dormaient depuis longtemps, j'écoutais le vent dans les volets chanter sa mélodie. Depuis peu, Arturus et Eufrasia étaient partis vivre au château de Mont-Gelos, où résidait leur tante Eulalie du Tournel. Devant mes yeux, les flammes crépitaient vigoureusement, car le vent accentuait le tirage de la cheminée. Astorg se leva pour mettre une bûche dans le feu et je ne vis, d'abord, que ses jambes nues. Quand il se rassit, ce fut à mes côtés. Son regard gris chercha le mien et il me sourit. Jamais je n'oublierai ce sourire-là ! Il n'aurait pu être plus beau. Il avait dix-neuf ans, encore imberbe. Il était aimable, attentif, désirable, et sa seule présence m'était mille soleils. Assis tout près de moi, il était nu sous sa chemise. Je l'observai un instant jouer du bout du pied avec les boucles du tapis. Un bandage traversait son visage. Martì lui avait ouvert l'arcade le matin même, d'un coup de crosse délibéré pendant leur l'entraînement. Je ne me sentais forcée à rien, alors je lui ouvris les bras, pour réparer de ma douceur les douleurs infligées par mon frère. Au dehors, la tourmente s'était levée. Les gardes sonnaient le tocsin pour guider les voyageurs. Astorg me rejoignit sous ma couverture. Blottis devant le feu, nous nous découvrions. La cloche donnait le rythme. Comme les voyageurs perdent leurs repères dans la tourmente, nous perdions l'esprit l'un en l'autre. Jamais il ne me le confirma, mais je veux croire que cette nuit fut, pour lui aussi, la première fois. Ses parents dormaient si bien que ni la cloche, ni les craquements du plancher ne les avaient réveillés.
Bien sûr, il arriva un jour où, à force de tenter le sort, nous fûmes découverts. La notion du seigneur héritier batifolant avec une servante se répandit comme poussière au vent et reçut un accueil variable : alors qu'Astorg le Jeune semblait être devenu l'homme que son père espérait et recevait des louanges grivoises sur le champ clos, mon frère se montra maussade et colère, comme s'il n'imaginait pas que sa sœur pût subir le sort qu'il n'hésitait pas à infliger aux filles du bourg. Je n'avais, du reste, aucun regret pour ce qui nous arrivait ; c'était une bénédiction que rien ne pouvait amoindrir, pas même la rage dans laquelle cette liaison mit la Baronne. Pendant quelques semaines, elle me fit dormir dans la petite pièce attenante plutôt que devant la cheminée, sans paillasse et sans plus de couverture que ma cape. J'eus froid, mais j'y survécus. Le printemps mit fin au froid ; le départ de la Baronne acheva mon exil. Le Baron avait prit le parti de son fils contre sa femme. Ce n'était pas pour me défendre ; c'était une querelle qui avait de profondes racines dans la discorde entre les Pictes et les tenants des terreflammes. Il n'avait fallu que le redoux pour dégager la route par laquelle Blandine de Sénaret tourna pour toujours le dos à cette terre dont elle était la dame. Elle n'emporta pas de pigeons du Tournel et les nouvelles d'elle se firent aussi rares que le givre en mai.
Je pus dormir à nouveau dans la chambre baronniale. Astorg le Jeune reçut une dignité militaire de son père et je devins sa servante. Arturus se maria, Eufrasia se maria. Astorg ne se maria pas. Pendant dix ans, je fus son amante.
Lorsqu'Odile de Grèzes survint dans nos vies, le jour de cette tourmente, Astorg commença par agir avec la même dignité que je lui connaissais. Il la sauva, la fit soigner, fit des offrandes au souffle-esprit pour avoir permis qu'ils échappassent au vent de la tourmente. Il dîna avec ses hommes, il écouta les grivoiseries de mon frère Martì. Il parla peu à la noble dame, et toujours pour des choses utiles. Il la traita avec autant sinon plus de hauteur qu'elle-même n'en mettait dans ses paroles. C'était une Grèzes et par la faute des Grèzes, le Tournel était exsangue.
Je ne sais ce qu'il se passa lors de la nuit qui suivit, une fois qu'il l'eût convaincue de se plier aux règles de l'hospitalité de la Tour Nelle, mais ils en ressortirent l'un et l'autre changés. Alors que les jours passaient et que mon sang menstruel revenait, leur attachement devint évident. Flore regardait cela d'un œil pénétrant ; moi je n'en voyais rien de bon. La flamme vigoureuse qui agitait le regard de mon seigneur et maître se faisait moins aiguë à mesure qu'il s'ouvrait à Odile de Grèzes.
Je sais ce que vous direz, et vous aurez contre mon maître de mauvaises pensées : il ne peut avoir connu le giron d'Odile de Grèzes cette nuit-là, ni aucune autre nuit, je l'aurais su. Avec Marta, nous dormions à même le sol, devant le feu, dans la chambre du Baron, tant pour la chaleur que pour être au plus près de lui, disponible à toute heure. Cette nuit-là, j'ai peu dormi, car mon ventre me faisait terriblement souffrir. Pourtant une chose, un songe commun, ou que sais-je, les a rassemblés. Le Baron sortait moins au grand air et restait à ses côtés, et je ne pouvais croire que c'était seulement pour veiller une malade. Ils discutaient de religion, de métayage ou de textes anciens que jamais je ne lirais. Il lui offrit des robes qui avaient appartenu à sa mère, pour le moment où elle serait capable de se lever, de marcher et de paraître en l'aula magna. Elle le remerciait avec un excès d'émotion, coulait vers lui son regard en amande, vert comme les ailes d'une mante religieuse... C'était bien vrai qu'il était une mouche captive de la toile soyeuse d'une grande araignée. Elle se fâchait avec lui, souvent, et il cessait de parler pendant des heures, et elle le rappelait, douce et mielleuse. Même lorsque, la voyant trop heureuse sans augmenter pourtant le bonheur de mon seigneur, j'avais eu la malice de lui dire ce qu'il était advenu de Gofroi, son destrier, c'était moi qu'elle avait giflée ; elle n'en avait, en revanche, pas fait d'histoires à mon seigneur et maître. Lui seul, pourtant, avait pu commander qu'on cuisinât la viande, et Odile ne pouvait l'ignorer. Mais elle ne lui témoignait jamais de rancœur, et lui, chaque jour, montra un peu plus à quel point il tenait à elle. Ce fut plus vrai encore lorsque le chemin vers le bourg fut dégagé et que les vassaux du Tournel quittèrent la forteresse, où ils étaient venus célébrer l'avènement d'Astorg le Jeune. La plupart repartait pour la guerre, au nord, dans la marche de Mercor, emportant quelques pigeons et des centaines d'hommes de la Tour Nelle et des forts de Capio, Mont-Gelos et Montmirat. Désormais la clameur de l'aula magna était moindre, et le Baron du Tournel ne faisait plus l'effort d'y paraître seul pour entretenir le moral de ses gens.
Un silence hivernal s'installa sur la forteresse, ponctué seulement de cris de volailles dans la cour, d'un bêlement ou du rire gracieux d'Odile, qui du haut de la Tour Nelle tombait dans toutes les oreilles qui s'agitaient en contrebas. Il n'était plus question de la renvoyer avant la fin de l'hiver à Grèzes. Il n'était plus question de la renvoyer du tout. L'homme d'action que je connaissais, que j'aimais, s'effaçait au profit d'un homme de paroles.
Le premier jour où Odile de Grèzes fut assez remise pour se lever et se vêtir, elle me commanda de lui préparer un bain chaud, là, dans la haute pièce de la Tour Nelle, et ce fut, dès lors, une habitude quotidienne de monter les seaux d'eau froide, les chauffer dans l'âtre sculpté et emplir un baquet où elle plongeait toute entière.
Ensuite, malgré ses protestations religieuses, je massai ses pieds et ses mains d'huiles préparées par Flore comme on le faisait au Tournel. Le froid de la tourmente les avait tout à fait quittés, et ils étaient joliment blancs et frais. Sur sa chainse, elle enfila une houppelande bleue pâle, fourrée de lapin blanc. Je l'avais vue portée maintes fois par l'ancienne baronne, mais elle prenait une vie nouvelle avec Odile de Grèzes. La couleur bleue avait passé avec le temps et sa douceur actuelle s'accordait bien au teint marmoréen de la jeune femme. Elle fixa ensemble les panneaux du devant par des agrafes en forme d'épi de blé, récupérées sur son manteau de voyage – le symbole de sa famille. Après cela, je déposai sur ses joues et son nez des onguents gras et parfumés et ceignis son chef d'un ruban à trame d'or, d'où pendait sur son front un joli petit bijou. Elle eut alors tout à fait l'air de la princesse qu'elle était, et je devais lui reconnaître une beauté que je n'aurais jamais.
Petit à petit, ses forces s'affirmèrent. Le Baron passa les jours suivants à lui faire visiter la forteresse, à l'asseoir à sa droite, et céder à toutes ses demandes. Un après-midi, alors que je chassais dans l'escalier de la Tour Nelle une souris que j'avais surprise à l'étage, je fus bloquée dans ma traque par mon seigneur et maître, debout là, dans l'escalier, au bord d'une fenêtre. C'était tout juste une fente dans la paroi épaisse, qui donnait une vue sur l'arrière du château, du côté pentu de la montagne ; nous la colmations la nuit pour nous garder du froid, mais de jour, elle permettait un brin de lumière dans l'escalier. En contrebas, toutefois, se trouvaient les jardins de la Tour, qu'Astorg du Tournel contemplait.
Odile de Grèzes s'y promenait. C'était le premier jour que Flore lui autorisait fors les murs de la Tour. Le soleil brillait et Marta l'avait guidée là, dans cet enclos de fleurs ensommeillées où nul n'allait en hiver. La neige étouffait toutes choses d'un voile que le soleil faisait scintiller. Aux rameaux des rosiers nus pendaient des stalactites qu'Odile montrait, émerveillée, telle ou telle forme étrange dans la neige ou la glace. Malgré la hauteur, le vent portait les rires joyeux de la jeune femme et les petits cris surpris de Marta.
« Ma grand-mère aussi était rousse, me dit soudain Astorg.
Il avait perçu ma présence, bien que n'ayant pas détourné la tête de sa contemplation.
-Vous parlez de la mère de votre sire père ?
-Òc. Tu ne l'as pas connue. Son père était le dernier seigneur de Mercor. Parfois je me dis que c'est en mémoire d'elle que mon père a consenti tant d'efforts pour la guerre... Pour qu'il y ait de nouveau des seigneurs à Mercor. »
Je ne vis pas d'abord le rapport avec Odile de Grèzes. J'avais perdu tout espoir d'attraper la souris qui m'avait précipitée dans l'escalier. Près de mon seigneur et maître, je retenais mon souffle, j'attendais la suite. Mais il n'y eut pas de suite. Après un silence, le Baron sembla prendre conscience que je venais d'un endroit et que j'avais une destination. Il s'aplatit contre le mur pour me laisser passer, et j'y reconnus une invitation à poursuivre mon chemin. Alors que nos deux corps se pressaient l'un contre l'autre (car je n'avais pas d'autre choix, de par l'étroitesse de l'escalier), je sentis l'odeur de ses cheveux, la chaleur de son corps. Je voulus lui demander de m'accompagner, de venir passer du bon temps avec ses hommes, avec ses gens, ou de sortir chasser le loup comme il aimait le faire – toutes choses qui l'auraient arraché à sa sombre contemplation.
Mais ses devoirs ni ses loisirs ne l'intéressaient plus. Nous étions tous inquiets, et moi plus que jamais, qui le côtoyais de près. Je voyais la lueur de ses yeux se faire moins vive de jour en jour. S'il n'y avait eu cela, j'aurais accueilli Odile comme une sœur et l'aurait bénie de rendre mon seigneur Astorg heureux. Mais cette situation nouvelle transfigurait mon maître. Pour comprendre ce qui le rongeait, il me fallut surprendre une conversation entre Flore et lui, une nuit. La nuit, la plupart de nous se lève une heure ou deux pour se dégourdir les jambes du froid, discuter de nos songes ou renflouer le feu de bois. En hiver plus que jamais, cette pratique a cours, car les nuits sont longues et glacées. Je remontais de l'eau du puits pour préparer un bain à Odile de Grèzes, en haut de la tour, et passant devant l'étage où logeait Flore, la porte restée entrebâillée me livra les préoccupations de mon seigneur et maître.
« ... Deux fois encore, j'en ai rêvé, Flore. Cette main blanche qui se tend et me poignarde. Une main de femme, d'abord, puis les phalanges forcissent, les os sont plus saillants, un duvet pousse. C'est la main d'un homme qui me poignarde.
–Quel sens lui donnez-vous ?
–Quel message le souffle-esprit m'envoie-t-il ?
–Le souffle-esprit nous envoie des visions, ce qui fut, ce qui est ou ce qui peut être, mais c'est à nous de les lire. Ce qui importe, c'est le sens que vous donnez à cette main, ou à ces deux mains, répondit Flore de sa voix douce et posée.
–Je ne vois qu'un sens, et je veux me tromper. Cette main, ce sont les Grèzes, Odile qui me la tend, et son frère qui saignera mon nom pour une nouvelle génération. Je ne peux pas l'épouser, alors que dans une lune et demie, il en sera fini de la dot militaire de ma sœur. Cette guerre nous épuise, je ne peux remettre ça avec Odile.
–Cette guerre a déjà pris bien des nôtres, et votre père avec.
–Mon père, justement... Comment vais-je faire ? Son corps attend nos rites, mais je ne peux... Odile ne comprendrait pas...
–Vous sentez votre foi entravée par la sienne ? Est-ce le sens de votre rêve ?
–Je... Non, je ne crois pas... Mais je me demande s'il ne serait pas plus simple de confier mon père à l'Out.
Là, j'entendis Flore soupirer ; mon sang à moi était en ébullition.
–Mon sieur, la foi est une chose profonde qui nous vient de nos aïeux. On n'en change pas par amour. Ma vie est vouée à l'esprit et, à cet égard, j'ai peu d'intérêt pour ce que deviennent les corps quand l'esprit les a quittés. Mais je sais qu'on n'a jamais confié le corps d'un baron du Tournel à l'Out. Votre peuple vous pardonnerait peut-être d'être amoureux d'Odile de Grèzes, mais il ne pardonnera pas d'insulte à l'homme qu'était votre père.
–Le peuple ! C'est bien parce que je me soucie de lui que mes rêves me tourmentent. Il n'y a pas une âme au Tournel qui ne redoute d'être à nouveau mariée à la guerre et la mort, et...
–S'il n'y avait votre peuple ? Oubliez votre tortil, sieur... la nuit, c'est moi qui le garde. N'y a-t-il pas des rêves qui vous sont favorables ?
–J'ai rêvé que nous étions heureux, nous n'étions qu'un, la marche de Mercor était gagnée, la vie avait le goût des roses d'amour... Mais ce n'était qu'un rêve, conclut-il brusquement.
–Pourquoi le dénigrer lui, pourtant si limpide, quand les autres, sujets à tant d'interprétations, tu les prends au sérieux, et dans le sens qui te soit le plus funeste ? Où places-tu ton bonheur, jeune Astorg ? »
Je réalisai alors que je ne voulais pas entendre la réponse. Flore avait adopté le ton maternel et autoritaire qu'on lui connaissait parfois, quand elle posait les vraies questions, quand elle fouillait dans nos cœurs. Jamais je n'aurais sa lucidité, mais je savais ce que répondrait mon seigneur et maître. Cela faisait déjà plusieurs semaines que je souffrais de ses sentiments pour elle. S'il ne voulait pas nous protéger, il l'aurait déjà faite sienne. Ce n'était pas une passade.
Je montai mes seaux d'eau à l'étage. Depuis qu'elle m'avait giflée, je n'avais plus démontré d'insolence à l'égard de la noble dame. Je l'avais servie docilement, impeccablement. Toutefois, mon aversion pour elle croissait quotidiennement, sans qu'elle n'eût rien fait pour la mériter. Chaque fois que, frottant son dos et son cou, j'avais sous mes mains fortes sa peau si fragile, sa nuque si fine, je rêvais de lui tordre le cou comme à une poule et tous nous sauver. Mais je n'avais pas le courage de mes pensées ; alors je frottai, consciencieusement, le dos d'Odile de Grèzes, avant de lui nettoyer les ongles avec une petite brosse. Ses mains étaient si belles... De longs doigts fins, blancs, aux ongles bombés comme il le fallait. Ces mains devaient être agiles à tisser des tapisseries ou pincer les cordes d'une harpe, mais je gageais qu'elles n'avaient pas souvent trimé sur la corde d'un puits ou cueilli des orties pour la soupe.
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