16 - La Déesse sombre (1/3)
1
Il ne fallut guère plus d'une poignée de secondes pour qu'Alessia comprenne que tout ceci n'avait rien de réel. Mais au contraire que bien des rêves qui avaient précédé, une impression tenace s'empara d'elle, gratta le long de son épiderme pour se frayer un passage jusqu'à son cerveau. Celle d'avoir été catapulté dans un autre monde tout en conservant la maîtrise de sa propre conscience. Un songe æthérique. Son être irradiait d'une douce énergie lumineuse, son corps astral en déduit-elle. Ce n'était pas la première fois que cela lui arrivait mais jamais dans un tel endroit. Cependant cette fois-ci, elle fut incapable de regagner son enveloppe charnelle d'une simple flexion de sa psyché, son Don inaccessible.
Peu à peu les ténèbres se dissipèrent, laissèrent place à un tunnel aux proportions gargantuesques. L'air chaud et humide flatta les chairs de la rêveuse. Les murs, tapissés d'un agglomérat luisant de peau, de muscles et d'os, semblaient vivants, s'étendaient et se repliaient au gré du passage d'un souffle lointain. Elle se mit à avancer, son pied s'enfonça dans une étrange matière visqueuse recouverte en partie d'un fluide rosé. Une puissante odeur de musc fruité émanait des parois de muqueuses.
Alessia poursuivit son chemin, s'imaginant fouler les entrailles d'un géant assoupi. De temps à autre se détachait sur les flancs de grandes ouvertures barricadées d'os entrecroisés. Pas une fois elle ne s'arrêta pour céder à la tentation de regarder ce qui se trouvait de l'autre côté. Ce qu'elle en entendait suffisait amplement, des étreintes bestiales où s'entrechoquaient les corps nues, ponctuées de plaintes lascives et suggestives. De la lumière commença à émerger de l'autre bout du tunnel, Alessia accéléra pour échapper au plus vite de l'étrange prison de chairs. Elle l'atteignit plus rapidement qu'elle ne l'escomptait, comme si elle venait de parcourir plusieurs centaines de mètres en une poignée de secondes. Était-ce sa perception du temps ou des distances qui se fourvoyait ?
Une fois dehors, le spectacle qui s'offrit à elle ne fut guère plus réjouissant. Elle se retrouva à l'intérieur d'une immense structure en cercle, semblable à un amphithéâtre Nérevanir, où la pierre faisait place à un amalgame d'os et de muscles. Le plafond, telle une gueule entrouverte garnie de dents, laissait filtrer les quelques rayons mordorés qui émanaient de l'empyrée pourpre déchiré par l'orage.
Face à elle, une procession grotesque, théâtre de chairs, se livrait au plus vil des instincts. Des créatures à forme et d'aspects humanoïdes forniquaient, une marée inhumaine à la peau pâle et glabre, aux membres parfois pourvues d'horribles déformations ou tout simplement manquant. Ils s'emboîtaient les uns dans les autres, quittaient l'un pour rejoindre un autre tandis que les moins chanceux se vautraient dans les flaques rouges en attente d'un compagnon de jeu. Certains, plus fougueux et téméraire, se dévoraient entre eux, arrachant la chair à l'aide de leurs griffes et de leur mâchoire. Douleur et plaisir unis en une spirale infernale.
Des gradins s'échappaient des jappements et des cris gutturaux d'extase, ceux de silhouettes sombres aux formes diverses et variées, engeances d'un autre monde. Nombre d'entre eux se contentaient de rester simple spectateur tandis que d'autres s'adonnaient à leur tour aux plaisirs de la chair. Mais ce ne fut pas ce qui capta le plus l'attention d'Alessia. À l'arrière de l'amphithéâtre se détachait une immense statue dont elle réussit à distinguer l'inscription qui ornait le piédestal. Des runes démoniaques qu'elle fut incapable de déchiffrer.
La sculpture dépeignait une femme au teint translucide et au buste parcouru d'arabesque violette et pourpre tels des tatouages rituelles qui serpentaient autour de sa triple poitrine. De figure noble et de traits fins, des cornes s'enroulaient au-dessus de son front garni d'un troisième œil. Deux grandes ailes s'étendaient dans son dos, majestueuses et garnies d'épines tandis que son chef se voyait recouvert d'une crinière écarlate assez longue pour flatter les courbes de ses hanches.
A'Slaan ash undarlur, nythra ul'gavath. Les runes s'imposèrent dans son esprit sans qu'elle ne puisse rien y faire comme une mélodie lancinante. Le troisième œil de la statue s'ouvrit. Alessia se pétrifia d'horreur.
2
La jeune femme se réveilla en sursaut, le front et le dos recouverts de sueur, le regard hagard, son esprit perturbé par les horribles visions qui avaient assaillis son sommeil. À ses côtés, Marjolaine fit pression sur son poignet pour la faire revenir à la réalité.
— Tout va bien, Alessia ? lui glissa la cabrioleuse, inquiète.
— Ce n'était rien, juste un cauchemar, répliqua la Foudre de guerre tout essayant de chasser les images de sa tête.
S'agit-il d'une conséquence de mon contact avec le dæmon de Daguefilante ? L'engeance avait-elle réussi à pervertir son esprit, la condamnant à une sort funeste ?
— Je m'en doutais vu comment tu t'agitais dans tous les sens. J'ai bien essayé de te réveiller mais tu semblais totalement ailleurs.
— Tu n'y pouvais rien. Il n'est pas trop tard ? ajouta Alessia constatant l'avancée de la matinée grâce aux nombreux rayons de soleil qui outrepassaient les volets clos.
— De toute façon qu'aurions-nous pu faire ce matin ? De ce que j'en ai aperçu depuis la fenêtre, les serviteurs sont dans tous leurs états, et courent sans cesse à droite à gauche dans la propriété. Moi je suis réveillée depuis l'aube mais j'ai préféré te laisser te reposer.
Alessia finit par se lever et se prépara à la journée qui l'attendait. Elle remarqua qu'on avait mis à leur disposition tout le nécessaire pour la toilette digne d'une parfaite citoyenne : un bassin circulaire remplie d'eau, un miroir en bronze, un strigile, une éponge ainsi qu'un aryballe, petit vase à panse globulaire qui contenait de l'huile parfumée. La jeune femme s'exécuta sans rechigner à la tâche, consciente qu'elle ne disposerait pas tous les jours de ce genre de confort personnel. Marjolaine l'observa en silence, curieuse de l'utilité du racloir en fer recourbé. Alessia enfila ensuite de nouveau l'horrible robe de paysanne et se recoiffa avec précision.
— Ces gens ont plutôt l'air honnête, dommage qu'ils aient croisé notre route... énonça la cabrioleuse tandis que la jeune femme finissait tout juste de se préparer.
— Je croyais que les Foudres de guerre ne s'embarrassaient pas de ce genre de bon sentiment.
— Ne nous rangent pas tous dans le même panier qu'Ivar et ses souffres-fifres. Je préfère m'attaquer à ceux qu'ils le méritent vraiment. On nous a accueillis à bras ouvert. Ici les serviteurs semblent traités avec respect et cette Valderiate ne reste qu'une pauvre femme solitaire et délaissée par son mari.
— Tu n'as qu'à les rejoindre, la railla Alessia. Je suis sûre qu'Arminia pourrait t'apprendre toutes les manières qui sied à une dame. Promis, je n'en révèlerais rien à Vaiyn.
Le visage de Marjolaine se durcit, peu coutumière des piques sarcastiques qu'Alessia lançait volontiers à ces nouveaux compagnons.
— Garde tes moqueries pour toi. Jamais je ne retournerais au service de quiconque.
— Mais tu sers bien Gerald le Noir.
— Ce n'est pas pareil, les bonnes gens du Korvalys ne voyaient qu'en moi un monstre de foire, juste bon à effrayer les foules. En tant que Foudre de guerre, je peux être la personne que je veux.
On vint les quérir peu de temps après pour le prendre le repas du midi. Ils se retrouvèrent à nouveau dans le séjour en compagnie d'Ervin qui paraissait en grande forme. Là ils se restaurèrent allégrement de pains, de fromages et de quelques fruits tandis que la maîtresse de maison ne daigner montrer le bout de son nez. Alessia questionna l'un des serviteurs à ce propos. On lui expliqua que la dame Valderiate avait préféré rester dans ses quartiers afin d'écrire une missive à son époux suite à l'incident de cette nuit. Quand elle essaya d'aborder ce dernier, l'intendant se contenta de rester évasif, qu'on viendrait les informer au moment venu
Alessia n'eut guère longtemps à patienter car dès le repas achevé, Simus émergea du hall de la villa pour saluer les invités. L'eques imperatii revêtu de son uniforme s'approcha de la jeune femme.
— J'ai une fort bien mauvaise nouvelle à vous annoncer gente dame. Un incident s'est produit cette nuit.
— J'ai entendu le personnel évoquer la chose. Pas quelque chose de grave, j'espère ?
Le chevalier fronça les sourcils, visiblement contrarié. Il se mordit la lèvre supérieure.
— Je crains que si, vous feriez mieux de venir voir par vous-même.
Alessia se hâta de gagner l'extérieur, accompagné d'Ervin, tandis qu'elle ordonnait à Marjolaine de rester dans la villa. Ici, la cabrioleuse aurait tout loisir de laisser trainer ses oreilles sans se faire remarquer. Ils suivirent Simus jusqu'aux portes et les traversèrent. Les restes carbonisés du chariot les attendaient là, collés contre la petite muraille. La jeune femme joua son rôle à la perfection, ne tomba ni à genoux et ni n'éclata en sanglots, tout en retenue. Seul son visage affichait l'étendue de sa détresse émotionnelle. Le chevalier posa une main compatissante sur son épaule et l'attira à l'écart.
— Nous l'avons découvert ici en pleine nuit et recouverte par les flammes.
— Avez-vous arrêté les individus responsables de ce malheur ?
— Non, mais les traces démontrent que plusieurs individus sont à l'œuvre, sans parler de la force nécessaire pour tirer un chariot accidenté. Des bandits de grand chemin à n'en pas douter. Ceci est un avertissement pour Sire Valderiate.
— Heureusement que dans sa bonté, votre seigneurie nous est permis de mettre nos marchandises à l'abri entre vos murs. Si jamais elles aussi eurent...
— C'est tout à fait normal, madame. Je m'en veux terriblement, j'aurais dû insister pour rapatrier votre voiture à l'intérieur.
— Vous avez déjà assez fait, messire. Maintenant tout espoir de se rendre à Stuch est réduit à néant...
— Ne vous en faîtes pas, Sire Valderiate souhaitait déjà mettre à votre disposition l'un de ses chariots pour faire l'aller-retour jusqu'à la cité. Cependant avec l'incident, il ne serait guère prudent de prendre la route, et je ne peux me passer d'aucun hommes. Vous risquerez d'être prise en embuscade au premier tournant. Attendez quelques jours, vous louperez les nundines mais notre seigneurie vous introduira auprès des bonnes personnes. Ils achèteront vos biens à un prix équitable.
Une fois de plus, Alessia dût abonder en remerciements auprès de l'eques imperatii. Lui revint à l'esprit les paroles de Marjolaine de ce matin. Ces gens se montraient beaucoup trop généreux envers de simples inconnus. Cette Arminia nous cache quelque chose, j'en suis certaine. Ils retournèrent ensuite à l'intérieur, Simus lui exposant qu'ils allaient devoir entreposer leurs marchandises dans la grange pour les mettre en sûreté. Contrainte d'accepter, la chose ne plaisait guère à Alessia, rendant l'accès aux armes qu'ils avaient cachés à l'intérieur des sacs de grains plus difficile. Ervin épaula les serviteurs dans leur tâche une fois de plus. Tandis que tous s'affairaient, la jeune femme prétexta une envie pressante pour regagner la villa. Au lieu de passer par le sentier intérieur, elle fit le grand tour et longea la muraille.
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