
3. Disruption
"Il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les poètes sont seuls à avoir rêvées" - Nietzsche
***
Lorsque je me réveille, toute ma rage semble avoir disparue, évaporée par une froide détermination. Je sais que la colère ne tardera pas à revenir. Elle revient toujours.
Je me regarde dans le miroir accroché au mur. Mes yeux sont légèrement rougis par les pleurs. Je file jusqu'à la salle de bain. Il s'agit d'un grand module commun, pourvu de petites cabines. L'eau est extraite par la glace présente dans le sol de Mars.
Là, sous une douche à peine tiède, je prends une décision.
Mes parents ont pu réaliser leur rêve, fonder une famille sur Mars. Je réaliserai le mien. Aller sur Terre.
Je me rend à la salle de communication, une petite pièce adjacente aux laboratoires. Christopher, qui gère notre liaison avec la planète bleue, me sourit en me voyant arriver.
— Salut, l'extra-terrestre !
Je lève les yeux au plafond. J'en ai assez de cette bonne humeur constante dans laquelle ils semblent tous baigner. Ça m'écœure. Il n'y a rien d'heureux dans le fait d'être sur cette planète pourrie et hostile.
— J'aimerai parler à Davis. En privé.
Le sourire que Chris aborde fond comme neige au soleil - enfin, je présume. La neige, encore un élément sur la longue liste des choses que je ne verrais jamais ailleurs que dans les films.
— Est-ce que tout va bien, Harmony ? Tu as l'air... triste.
— Non, tout va parfaitement bien.
Il hausse les épaules.
— Alors ? Je peux ?
— C'est la nuit à New York. Reviens dans quelques heures.
— Je dois lui parler ! Maintenant !
— Pourquoi ? Si ça concerne tes vidéos, je pense que ça peut attendre, tu ne crois pas ?
Mes lèvres s'entrouvrent, mais je ne trouve pas la force d'expliquer le mal qui me ronge. Chris, comme tout les autres, est infiniment heureux d'être là. Je ne peux pas lui gâcher ce plaisir en lui soumettant mes problèmes - passagers, je l'espère - d'adolescente.
— Tu as raison. Je reviendrai.
Je tourne les talons. Jason, Sélina et Héméra, trois des quatre autres enfants martiens de respectivement sept, six, et trois ans, s'élancent vers moi.
— Tu restes avec nous, aujourd'hui ?
— Non. Je travaille.
— Mais tu m'avais promis ! Et puis ça ferait des belles images, non ? Tes amis les terriens seront contents.
Je pousse un long soupir et accepte. Jason m'entraîne vers une table, et me place d'autorité une pomme sous le nez. A chaque vague de colons, des restes de provisions du voyage spatial nous parviennent. Le reste, c'est nous qui le produisons dans de gigantesques serres. Fruits, légumes, blé. Je donnerai n'importe quoi pour manger un hamburger comme on en voit dans les films. Un bon steak. Un vrai, pas ces immondes galettes de soja.
***
Je contemple un long moment les traits débonnaires de Davis. Son sourire fait naître des pattes d'oie aux coins de ses yeux.
Six longues minutes. C'est le temps qu'il faut pour que ses paroles traversent l'espace.
— Tu voulais me parler, Harmony ?
— Oui. Je...
J'hésite, puis considérant le temps de latence, je décide de ne pas tourner autour du pot.
— J'aimerai aller sur Terre.
L'avantage de ce délais de communication, c'est que mon interlocuteur ne m'interrompra pas dans l'immédiat.
— J'ai eu de longues années pour y réfléchir. Dix ans d'années martiennes. Dix huit ans terrestres. Mes parents ont choisis de s'exiler ici. De cultiver des légumes dans des serres, d'analyser des cailloux, de devenir les premiers parents martiens de l'histoire de l'humanité, et que sais-je encore. Ils ont rêvé et choisi cette vie, ils ont choisi cette planète en sachant qu'il n'y aurait pas de retour possible, qu'ils condamneraient des enfants à vivre dans un monde étriqué et scientifique. C'était leur souhait, pas le mien. Moi, je veux des océans, des forêts, des villes. Je veux neuf milliards d'être humains autour de moi. Alors j'aimerai, je vous en supplie, que vous considériez ma demande. Faites-moi retourner sur Terre.
Je me tais, n'ayant pas grand-chose d'autre à dire pour ma défense.
La réponse me parvint à peine quelques minutes plus tard. Pour que cela soit aussi rapide, il a dû commencer à objecter dès qu'il a entendu ma première phrase.
— Harmony, tu sais bien que c'est impossible ! Tu sais que ce qui coûte le plus cher dans un voyage spatial, c'est le retour. Ça nous coûterai une petite fortune !
— Mais vous êtes milliardaire ! Je vous ai fait gagner des millions et des millions !
—... supposer que nous arrivions à élaborer un engin capable de faire le trajet jusqu'à Mars, d'y atterrir ou d'y larguer un lanceur, puis de te soustraire à l'attraction de la planète et de te ramener dans de bonnes conditions sur Terre, cela prendrait un temps considérable. Ce n'est pas possible. Comprends-tu ?
— Le temps ne me pose pas problème. J'ai toute ma vie devant moi.
Il y a douze longues minutes de délai. Douze longues minutes que je passe à contempler le visage figé du terrien. Son sourire de façade se crispe lorsqu'il reçoit ma réponse.
— Je suis navré, Harmony. Nous ne pouvons déployer de tels moyens pour une seule personne.
— Davis... Je vous en prie. Ça ferait avancer la recherche, la science. Vous pourriez... je ne sais pas, créer un club de vacances sur Mars, n'importe quoi! Ça pourrait vous être bénéfique... S'il vous plaît ?
Bien des minutes plus tard, il secoue la tête.
— Je suis le fruit de votre projet et vous êtes dans le devoir de m'aider ! Je n'ai rien demandé de tout ça ! J'en ai assez de Mars, j'en ai assez !
J'ai fini ma phrase en hurlant.
Je n'attends pas sa réponse. J'appuie sur le bouton mettant fin à la communication.
Je sors de la salle de communication, secouée de sanglots.
— Harmony ! lance Chris.
La salle commune est pleine. Je la traverse en courant, ma vue brouillée par les larmes, et me réfugie dans ma chambre. Je me recroqueville dans mon lit.
Ma porte s'ouvre quelques secondes plus tard, dévoilant la silhouette de ma mère. Ses cheveux bruns caressent ma joue quand elle se penche sur moi.
— Ma chérie, qu'y a-t-il ? Qu'est-ce que tu as ? Tu veux que j'aille chercher Millie, ou Travis ?
— Je n'ai pas besoin d'un médecin, maman.
— De quoi, alors?
Des larmes embuent à nouveau mes yeux.
— J'aimerai... j'aimerai aller sur Terre.
Sa main se pose sur ma joue.
— S'arracher à la force gravitationnelle de Mars est très difficile, mon cœur. Et puis, quand bien même Mars Utopia t'en donnerait les moyens... Comment ferais-tu, là-haut, toute seule dans l'espace ? Que ferais-tu, seule sur Terre ?
Mon cœur se serre si violemment que j'en ai mal. Je me redresse. Seule.
— Seule ? Mais tu viendrais avec moi... ? Maman, tu viendrais avec moi n'est-ce pas ? Toi, et papa, et tous les autres...
Ses yeux s'écarquillent lorsqu'elle se rend compte de l'atrocité de ce qu'elle vient de dire.
— Bien sûr. Je serai avec toi, toujours.
Mais je vois bien qu'elle ment. Sa vie, c'est Mars, c'est Utopia Planitia.
— Harmony, nous sommes heureux, ici. Regarde autour de toi.
Je sais qu'elle a raison. Et pourtant, je secoue la tête, frénétiquement, et des larmes brûlantes roulent sur mes joues.
Je suis seule. Seule. Toujours, encore.
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Disruption : Dislocation d'un corps céleste sous l'effet d'une force de marée trop puissante.
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