
Ereb
-Will, il tenait ça dans sa main. Il y a ton nom dessus
-Merci
Les deux hommes se trouvaient dans un petit bureau bien encombré. La table était recouverte de parchemin de toutes sortes et les armoires étaient pleines. Seul une petite statuette représentant une allégorie de la paix, Ereb, semblait être rangé par tout ce capharnaüm. Sur le mur de gauche, une grande carte était affichée au mur. Elle était tellement détaillée qu'on pouvait y voir les moindres ruissellements des rivières, les rochers dans les forêts, les principaux courants marins du royaume d'Araluen. Un parchemin mis à jour tous les six mois par les rôdeurs. La carte d'Araluen, un mythe pourtant réel. Pourtant, les deux hommes ne s'intéressaient pas à ce parchemin.
Celui qui s'appelait Will devait avoir une quarantaine d'années. Bien bâti, l'homme était considéré comme le meilleur rôdeur d'Araluen. Grâce à lui, de nombreuses guerres avaient été évitées ou bien gagnées. Sa signature avait été apposée sur la plupart des traitées de paix ou pacte de non-agression. Si elle n'y était pas, il était tout de même l'un des protagonistes de l'entente cordiale des deux pays. Cela lui avait d'ailleurs valu le nom de rôdeur Will Traity, le loup d'Araluen.
Pourtant, ce loup solitaire, rusé et fort était comme paralysé. Il venait de revenir de mission, qu'il avait encore une fois réussi avec brio. Il avait attrapé les marchands d'esclaves qui enlevaient des enfants. Pour faire un exemple, il devait traverser des villages pour montrer à tous ce qu'il en coutait d'essayer de briser la paix du pays.
Will avait l'habitude des chuchotements sur son passage, les rôdeurs étaient si étranges. Mais il avait senti que quelque chose n'allait pas. Avec une dizaine d'hommes à sa charge, il ne pouvait pas écouter les ragots et comprendre, ce qu'il détestait par-dessus tout. Pourtant, il avait bien senti que quelque chose s'était passé. Tous s'écartaient devant lui, non plus par crainte, mais par pitié, avec ce drôle d'air qui habillait les visages. Alors Will avait accéléré le rythme et était arrivée en fin de matinée devant aux portes du château d'Araluen. Il avait confié les prisonniers aux soldats et Folâtre au premier palefrenier qu'il avait trouvé. Il était monté dans la chambre royale, la chambre de son meilleur ami. Il le savait malade, d'une maladie incurable. La peur lui tenaillait le ventre, espérant que son intuition se trompait.
Malheureusement pour lui, il avait rarement tort. Il arriva en courant à la chambre du roi, tous s'écartaient devant son passage. Mais ça, il ne le voyait pas. La porte était ouverte, ainsi que les fenêtres. La lumière tombait sur le lit à baldaquin au milieu de la pièce, les rayons essayant de réchauffer le corps déjà froid du roi. Allongé sur le lit, Horace semblait dormir, un petit sourire sur les lèvres. Ses cheveux étaient gris et sa peau blafarde.
Will le regarda longtemps, agenouillé à son chevet. Il n'entendait pas ce qu'il se passait autour de lui. Il ne voyait pas les gens bouger. Il se sentait seul, terriblement seul. Soudain, le décor autour de lui changea, laissant place à une série de couloirs. Il arriva à un bureau. Quelqu'un le fit s'asseoir sur une chaise. Peu à peu, l'homme reprit ses esprits. Il remarqua alors la carte accrochée au mur et la statuette posée sur l'étagère. L'homme comprit qu'il se trouvait dans le bureau de Gilan, le rôdeur en chef de l'ordre.
Le rôdeur en chef regardait son meilleur élément. Il avait peur de voir son regard se briser une nouvelle fois. La première fois fut lors de la mort d'Alice, l'épouse de Will. Ce dernier n'avait failli pas s'en remettre. Mais comme toujours, il s'était relevé. Le second coup, fut lors d'une bataille. Will devait entrainer un adolescent. Le gamin ressemblait à n'importe quel bon apprenti et bon futur rôdeur. Le gamin était courageux et curieux. Cependant, son entrainement était à peine commencer. Will avait relâché son attention pendant une seule seconde et n'avait pu que voir une lame se planter dans le torse de ce gamin. Cela ne devait être qu'une mission de routine, une mission d'entrainement.
Pourtant, le pire arriva par la suite. Ils se trouvaient près du château de Montrouge, là où résidait l'ancien rôdeur Halt. L'homme avait dû entendre les cris, ou bien son sixième sens, qui avait fait de lui l'un des meilleurs rôdeurs de l'ordre, l'avait prévenu. Dans tous les cas, il arriva sur le champ de bataille. Will était submergé, tentant tant bien que mal de protéger le gamin et sa vie. Halt arriva au galop, suivit par une horde de chevalier. Le groupe gagna le combat. Mais la faucheuse n'avait pas attrapé de rôdeur et il en voulait un dans sa collection. L'un des brigands, un que tous croyaient mort, se redressa légèrement et fonça sur Will. Le coup était mortel, pourtant, ce ne fut pas lui que ce le prit ce jour-là, mais Halt, qui s'était interposé. Il fut enterré plus tard avec les honneurs, ainsi que le garçon qui avait succombé à ses blessures. Le rôdeur Will se retira dans la forêt pendant plusieurs années, laissant l'entrainement de la princesse à Gilan.
Mais comme à chaque fois, il était remonté en selle. Il était revenu. Il avait assimilé de nouvelles compétences, le plaçant bien au-dessus des autres. Malheureusement, il avait fermé son cœur, restant toujours seul, sans femme, ami ou apprenti. Il gagna le surnom du loup solitaire, ombre de la forêt. Pourtant, la vie ne l'avait pas épargné, encore. En revenant, il apprit la maladie de son ami. Il décida alors de partir explorer le monde, à la recherche d'une solution miracle. Celle-ci n'existait pas, ou alors, dans les pays par-delà la mer.
Lorsque Gilan était venu voir le roi le matin de son décès, sa première réflexion, en le voyant mort, fut pour son petit frère, il avait peur de sa réaction. Comment réagirait-il à la mort de son meilleur ami, de son roi ? Il avait fait venir le médecin, pour annoncer l'heure du décès. Avant l'arrivée de la famille, il avait pris la lettre que tenait Horace. Elle était au nom de Will. Il aurait pu la lire, mais il savait que cela était important et personnel. Il avait donc attendu l'arrivée de son meilleur homme, cachant l'existence du parchemin.
Gilan avait été prévenu par l'un de ses hommes de l'arrivée de Will. Comme il s'y était attendu, il le trouva au chevet du mort. Il l'emmena dans son bureau et attendit qu'il reprenne ses esprits. Will agissait en trois phases : la stupéfaction, le calme et la colère. La seconde phase durait très peu de temps, le seul moment où l'on pouvait discuter Will avant qu'il ne se braque. C'était le meilleur moyen de lui confier la lettre. Le chef lui dit :
-Will, il tenait ça dans sa main. Il y a ton nom dessus
-Merci, lui répondit Will
L'homme prit la lettre. Il lança un coup d'œil à son ami. Il était tellement facile d'ouvrir une lettre et la refermer sans que le destinataire le sache. Gilan leva les yeux au ciel et cela du convenir au rôdeur qui prit un coupe papier. Il déplia le parchemin et commença à lire, le visage impassible
« Will, mon cher Will,
J'ai tellement de choses à te dire et si peu de temps. Cela fait plusieurs mois que je cherche les mots. En fouillant un peu, tu trouveras de nombreux essais dans mon bureau. Comme tu le sais, je te considère comme mon meilleur ami, comme mon frère même et ça depuis que tu m'as sauvé la vie. Non, pour dire toute la vérité, depuis toujours. Même si nous nous chamaillions souvent, nous avons toujours été proche. Nous sommes comme les deux faces d'une même pièce. Nous nous opposons, pourtant, nous ne pouvons pas nous séparer. Nous avons besoin l'un de l'autre. Ça a toujours été toi et moi.
Mais ce n'est pas ce que je voulais te dire. J'ai tellement de mots en réserve qu'une lettre ne suffirait pas. Mais le temps me manque. Je sais que la fin est proche. Alors j'ai une dernière chose à te dire. Je voulais que tu saches que je t'ai toujours haï. Du plus profond de mon être. J'imagine que tu te demandes la raison ? Elle est pourtant si simple pour quelqu'un comme toi ! Je te jalouse. Tu as m'a tout pris, me laissant la seconde place à chaque fois.
Le premier à arriver au pensionnat, le premier à rencontrer Jenny, le premier à trouver sa voix, le premier à être félicité, le premier en tout ! Tu étais l'ombre du roc, se cachant du monde et pourtant bien présent. Tout le monde connait ton nom, alors que tu n'es qu'un rôdeur. J'ai essayé d'être la lumière pour t'éblouir, mais je n'ai jamais réussi. Tu te servais de moi. Tu me laissais faire, tout en me manipulant. Tu étais mon chef d'orchestre. Tu étais toujours devant moi, à quelques mètres. Tu m'attendais, me laissant croire que j'avais une chance de te rattraper. Je t'en veux et je te hais.
J'étais le roi, mais tu étais le marionnettiste. Tu avais le pouvoir, tu l'as toujours eu. Comme tous les rôdeurs d'ailleurs. C'est pour ça que tu te sentais à ta place. Vous laissiez croire au peuple que le roi dirigeait, mais vous aviez tous les droits. Tu croyais que je ne savais pas que tu avais falsifié des documents, reproduis ma signature. Mais tu es Will, alors on te laissait tout passer. Gilan a beau être le chef de l'ordre, tes décisions font lois.
Lors des batailles, tu menais la danse. Tu restais derrière moi lors des combats, mais tu me donnais les ordres. Tous écoutaient tes idées, comme un graal. Je n'étais que le bon ami un peu idiot soutenu par le superbe rôdeur.
Mon frère, pour la première fois, je suis complètement joyeux. Je vais enfin te dépasser dans un domaine, celui de la mort. Pourtant, je suis presque sûr que ta mort sera héroïque, contrairement à moi. Je suis mort d'une maladie banale, tandis que toi, se sera probablement sur un champ de bataille, en sauvant quelconque personnalité !
Même lors de mon mariage, j'étais le second. Cassandra m'a choisi par dépit, car tu n'étais pas là. Tu ne voulais pas d'elle, tu es parti accomplir ta vie. Elle s'est retournée vers moi, car je te connaissais et que j'étais ton meilleur ami. Si tu te rappelles, c'est à toi qu'elle a annoncé en premier qu'elle était enceinte. Pas à moi. Ma propre fille t'a toujours préféré, toi, son simple parrain !
Enfin, quand tu liras cette lettre, j'aurais déjà franchi le pas. Et sache que je ne t'attendrais pas. Je marcherais devant pour la première fois. Cependant, je ne peux pas m'empêcher de pensée que tu me rattraperas. Tu t'en sors toujours, par une pirouette ou une idée farfelu. Je ferais sans doute un bout de chemin seul jusqu'à ton arrivé. Nous marcherons côtes à côtes, ce que j'attends avec impatience.
La véritable aventure commencera après, rien que toi et moi, comme au bon vieux temps. Il n'y aura plus de titre, plus de métier, juste nous deux. Et nous pourrons faire la paix, comme Ereb l'a prédit.
Je t'aime comme un frère, toi qui est mon meilleur ami. Mais je ne peux pas m'empêcher de te haïr, Will Traity
Horace, l'orphelin de Montrouge »
Will garda la lettre dans sa main. La colère était montée pendant toute la lecture, cependant, elle c'était évaporée. La rivalité entre les deux amis datait et le rôdeur n'était pas surpris par les propos du roi. Pour la première fois, sa colère n'avait pas durée. Il n'en voulait plus au monde, comme lors de la mort d'Halt. Horace lui avait remis les idées en place.
Il ne savait pas qu'Horace pensait ça de lui et cela le fit sourire. Il pensait la même chose de son ami. Le premier, l'éblouissant, le héros. Celui qui était parti de rien et qui était devenu un roi. Le roi du plus important royaume du pacte. Celui qui se faisait appeler le sage, le brave, le courageux, le héros... Will n'avait pas eu d'enfant, sa femme était morte et son nom serait oublié après sa mort. Horace resterait dans les mémoires, comme le héros de la paix, le héros d'Ereb.
Will releva la tête et sourit à son ami. Gilan lut dans ses yeux de la tristesse, mais aucune haine. Le rôdeur resterait jusqu'à la fin de sa vie, à servir son pays. Will murmura en se levant :
-L'enterrement est pour bientôt. Il faut que j'aille préparer mon discours et donner mes condoléances à la famille royale
Gilan hocha la tête. Il était heureux que son homme soit de nouveau lui-même. En soupirant, il se repencha sur ses rapports. Avec la mort du roi, les ennemis de la couronne allaient s'en donner à cœur joie. Il fallait tuer le poussin dans l'œuf.
Un peu de temps passa, le temps de prévenir tous les dirigeants de l'alliance. Ils voulurent tous assister à l'enterrement. Ce fut Will qui introduit la cérémonie :
-Aujourd'hui, si nous sommes ici... Non. Ces phrases vides de sens n'ont pas leur place aujourd'hui. Pas lors de l'enterrement d'Horace. C'est, c'était mon meilleur ami, mon frère. Je lui dois la vie. Je ne compte pas le nombre de fois où il m'a aidé, où il m'a relevé.
J'ai tellement de choses à dire sur Horace, tellement d'anecdotes et tellement de combats. Je pourrais vous parler de lui pendant des heures. Je me souviens de notre dernière discussion. Il se moquait de moi. D'ailleurs, il m'a laissé une lettre avant de mourir. Vous n'avez pas à connaitre son contenu, j'espère Ereb veille sur lui.
Et je vous annonce quelque chose, le roi est peut-être mort, mais je ne laisserais pas ce royaume s'effondrer. Alors, prévenez tous les brigands, faquins, voleurs que vous connaissez. Ce royaume n'est pas à eux. Je m'occuperais personnellement de tous les fauteurs de trouble, j'en fais la promesse
Sur ces mots, Will descendit de l'estrade et quitta la salle sous les murmures apeurés de la foule. Il fallait dire que l'homme était impressionnant. Son visage était caché par le capuchon de sa cape, deux grands couteaux pendaient à son côté et un grand arc était accroché dans son dos. Ou peut-être la peur venait des vingt-quatre flèches que contenait le carquois. Tous connaissaient le talent des rôdeurs à l'arc, après tout, ne disait-on pas que le carquois d'un rôdeur contenait la vie de vingt-quatre hommes ?
Pendant les mois qui suivirent, le taux de criminalité baissa fortement. Une paix forte s'était installé entre les différents pays du pacte. L'alliance s'aidait mutuellement. Et un jour, le royaume de Nihon-jà appela les membres de l'alliance à l'aide. Un peuple venu du sud, monté sur des énormes animaux appelés éléphants attaquaient le pays. Cette bataille fut dirigée par le rôdeur Will. Elle fut dure, mais l'alliance gagna. Cependant, les pertes furent lourdes. Will fut blessé mortellement. Après c'être vaillamment battu au corps à corps, protégeant l'empereur du Nihon-jà, la lame de son adversaire lui transperça le ventre, le blessant mortellement.
Will sentait la douleur refluer. Elle était si intense qu'elle disparaissait peu à peu. Il savait qu'il allait mourir, plus rien ne pourrait le sauver. Il repensa à la mort de son meilleur ami, de son frère, à sa lettre. Au oui il le haïssait lui aussi. Mais il allait bientôt le retrouver et ils allaient faire route ensemble. L'homme sourit et ses yeux se figèrent. Un dernier souffle quitta sa poitrine. Au loin, le soleil se couchait sur le champ de bataille.
On raconte depuis lors, quand le soleil se couche sur la pleine, lorsque la colline est inondée de lumière, un loup se tiendrait en haut de la butte, le soleil dans son dos. On raconte que le loup veille sur l'alliance, protégé par le soleil couchant. Depuis, on les appelle Ereb.
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