SIX ― Barry
BARRY EST DE BONNE HUMEUR DEPUIS LE DÉBUT DE LA SOIRÉE.
Le barman tape du pied derrière le comptoir. Le bar situé juste en face de la scène, le brun profite tous les soirs de la musique. Encore mieux placé que certaines tables, Barry profite d'autant plus de toute la place derrière le comptoir tandis que les clients ne peuvent pas circuler tranquillement.
— Nous allons maintenant interpréter Virtual Insanity de Jamiroquai, annonce le chanteur.
Les reprises du groupe de ce soir plaisent au jeune homme. N'étant pas difficile en terme de musique, Barry écoute tous les genres. Son goût musical s'est renforcé avec les diverses personnes qui jouent chaque soir au Moonlight. Ils reçoivent couramment des rappeurs, des chanteurs spécialisés dans le rock ou l'électro, voire même des styles moins populaires, même si la pop est la plus représentée.
Barry enchaîne la confection de cocktails sans alcool et des spécialités du Moonlight. Jamais il ne prend une seconde à lui pour souffler ou se reposer, il est tous les soirs de bonne humeur et énergique jusqu'à la fermeture du club. Avec le temps, il a pris l'habitude de porter les chemises bien que ce ne soit pas le vêtement le plus confortable pour bouger autant. Barry n'a jamais vraiment aimé les chemises. Ce n'est que depuis peu qu'il s'habitue à en porter. Elles collent à la peau, ne permettent pas d'être totalement libre de ses mouvements, et le pire reste pour la transpiration. Mais le Moonlight a un code vestimentaire strict pour son personnel. Chemise blanche, pantalon foncé de préférence, badge accroché au niveau du torse, et tablier pour les serveurs.
Ses vêtements quotidiens se composent pour la plupart d'un pull uni avec un simple jean. Parfois, il s'accorde une chemise lors de grandes occasions, de fêtes ou des premiers rencards. Avec les années, son goût vestimentaire a beaucoup évolué - et dans le bon sens du terme. Il a troqué sa casquette de travers et son look rebelle d'adolescent pour des tenues plus respectables pour un adulte.
Malgré le code vestimentaire du club, Barry sait garder sa petite touche personnelle. Sa demi-lune dessinée sur son cou est son signe distinctif. Tatouée quelques années avant d'obtenir ce travail, Barry s'est amusé de cette coïncidence lors de l'entretien d'embauche - tout comme son employeur qui a sûrement pris ce détail en compte. Pour lui, son tatouage était un signe pour l'obtention de ce boulot. Et depuis les trois ans où il travaille au Moonlight, elle lui porte chance. Dans d'autres clubs ou restaurants chics pour lesquels il a postulé, la règle est de cacher ses tatouages. Absurde, répond-il. C'est sa peau, il en fait ce qu'il veut. Le regard des autres, il s'en fiche, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Au moins au Moonlight, il n'a pas besoin de cacher qui il est.
De son côté du comptoir, le jeune homme sort quatre verres à martini. Barry maîtrise tous ces cocktails sur le bout des doigts. Même les yeux fermés, il sait comment agir et où trouver ses ustensiles et bouteilles. De ses gestes habiles, il verse l'alcool dans les verres en laissant couler la boisson entre chaque récipient mais sans mettre une seule goutte à côté. Il termine par une olive verte puis dépose les cocktails sur un plateau.
Aussitôt, il sort de sa zone privative et rejoint la foule. Il s'avance vers une table occupée par quatre étudiantes, circulant avec autant d'agilité que les serveurs entre les clients. Discrètement, il dépose les verres sur leur table haute.
— Tenez, mais ne dites rien, leur chuchote-il.
Un sourire parvient sur les visages des jeunes filles. Avec son refus catégorique de leur préparer des boissons alcoolisées quelques minutes plus tôt, elles ne pensaient pas qu'il allait changer d'avis. Mais Barry ne veut pas décevoir des clients ce soir, ces jeunes femmes ont elles aussi le droit de passer un bon moment.
— C'est vrai ? s'étonne la jeune fille aux cheveux rouges.
— C'est adorable ! Merci beaucoup ! renchérit la blonde à la veste pailletée.
Barry met son plateau ovale sous son bras alors que les étudiantes tirent vers chacune d'elles un des verres. La brune à la robe noire et aux tresses lui adresse un dernier regard, tout sourire.
— Merci, ajoute-elle.
Ce sont ce genre de réactions que Barry aime. Quand les clients sont heureux de recevoir leurs boissons, d'entendre leur musique préférée jouée par les merveilleux musiciens, de danser avec des inconnus jusqu'au bout de la nuit. Il ne se lassera jamais de voir leurs sourires, rires et pas de danses - pour certains très maladroits mais qui amusent et ne leur procurent aucune honte.
Les danseurs capturent en vidéos le solo de piano avant le dernier refrain. Derrière son comptoir, Barry rit. Les paroles de la chanson sont en étroite connexion avec le comportement des clients. Ceux-ci sont, pour la plupart, le nez sur leur téléphone, ou non très loin s'ils ne le tiennent pas en main. Ils quittent cependant peu à peu leur appareil mobile, se laissant transporter par la musique.
Dans ce monde si difficile, le Moonlight semble être une autre planète. Loin de la technologie, où l'instant présent est apprécié comme s'il était le dernier. La joie est de rigueur. La tolérance et la bienveillance sont les maîtres mots. Un espace où l'on peut être qui on est véritablement. Sans peur. Sans gêne. Libre. Juste libre.
En parlant de liberté, Barry remarque un client enfermé dans ses pensées. Un contraste se forme entre son visage contracté et les expressions joyeuses des personnes autour de lui. Tandis que les danseurs se déhanchent sur le titre joué, il ne donne pas la sensation d'avoir envie de s'amuser. Installé au bar, ses doigts tapotent le bois du comptoir au rythme de la mélodie. Parfois, ses mèches bouclées se balancent sur son front lors de ses mouvements de tête. Mais aucun sourire n'apporte de la chaleur sur son visage et dans son cœur.
— Vous ne voulez toujours rien à boire ? l'interroge Barry.
Le garçon à la peau mâte refuse d'un hochement de tête.
— Ce n'est pas que je ne veux pas, mais je ne peux pas, rectifie-t-il.
Ses yeux plongés dans les siens, Barry guette ses timides réactions. Les lumières roses et bleues se reflètent dans ses iris marrons, tirant sur le noir profond, et mettent en avant des pupilles brillantes.
Je ne peux pas le laisser comme ça, songe Barry. Comme s'il était responsable de chaque client et de leur bonheur, le barman se sent dans l'obligation de lui apporter un peu de joie. Ainsi, il attrape un shooter dans lequel il verse le premier alcool fort qu'il a sous la main. Le verre rempli, il pousse la tequila vers son client.
— Prenez, ça vous réconfortera.
Les yeux du jeune homme brillent de plus bel. Bien que touché par sa gentillesse, il ne prend pas la boisson. Sa main s'élance vers le verre mais il la pose avant de le toucher.
— Merci, mais je ne peux pas accepter.
Il repousse aussitôt le shooter vers le barman sous le regard ébahi de ce dernier. Pour le nombre de clients qui tueraient pour obtenir une boisson gratuite, c'est la première fois que quelqu'un refuse ce cadeau. Il ne peut retenir un léger rire nerveux.
— Vous ne pouvez pas accepter ou vous ne voulez pas ? sourit Barry. C'est offert.
— Vraiment ? C'est... c'est-
Le jeune homme ne poursuit pas sa phrase, mais le sourire sur ses lèvres répond à sa place. Il s'autorise alors à prendre le shooter et à l'apporter à ses lèvres. Il boit doucement, comme pour savourer l'alcool et cette gentillesse du barman.
— Vous n'avez pas l'habitude de recevoir de l'aide ? questionne Barry.
— Pas vraiment. Les immigrés mexicains, ce n'est pas vraiment à eux qu'on souhaite le plus la bienvenue.
Son ton est ironique mais Barry perçoit une véritable blessure derrière. Il comprend qu'il doit vivre difficilement dès que le jour revient, comme bien trop de monde. Le soleil éclaire autant New York que les problèmes de chacun. Mais Barry sourit, le Moonlight ne fait aucune discrimination. La nuit, la lune n'est ici que pour les guider vers un nouveau chemin.
Barry se rappelle de son premier jour de travail au Moonlight. À cette époque, tout n'était pas si facile dans sa vie. Il n'était encore qu'un jeune homme qui cherchait sa place entre la continuation de ses rêves d'adolescents et de la vie d'adulte qui l'appelait. Cette transition dans sa nouvelle vie fut longue, mais elle a débuté ici. Quand il a foulé la porte du Moonlight, c'était avec une certaine angoisse qu'il redoutait le service du soir. Le nombre de clients lui faisait peur, mais il se sentait relativement rassuré d'être accompagné d'un barman expérimenté.
L'heure défilait alors qu'il n'avait pas terminé de préparer le bar. Plusieurs commandes de boissons n'ont pas été rangées alors que le club allait ouvrir d'un instant à l'autre. Dans la précipitation, il souleva par les bords une dernière caisse d'alcool pour l'amener derrière le comptoir. Tout à coup, ses mains ripèrent et la caisse tomba par terre. Toutes les bouteilles explosèrent en milliers de morceaux, étalant les boissons sur quelques mètres. Barry eut juste le temps de reculer pour protéger ses pieds des bouts de verre.
Le rouge lui monta aussitôt aux joues. Les serveurs témoins de la scène applaudirent avant d'éclater de rire. Ils le rejoignirent aussitôt pour l'aider à tout ranger, sans même se plaindre de sa bêtise.
— Déstresse ! s'exclama son collègue barman en tapant amicalement son dos. Tout va bien se passer, tu vas voir.
Bien que Barry douta sur le moment, son collègue avait raison. Sa honte se dissipa tout au long de la soirée. Il servit les clients avec plus en plus d'aisance, oubliant parfois le second barman qui cessa de lui donner des consignes. Ses gestes furent de plus en plus assurés, il apprit où étaient les bouteilles, quels verres choisir pour chaque boisson, et comment dresser un cocktail. Avec le rythme qu'il chercha à tenir entre toutes les commandes, il n'eut pas le temps de penser à la fatigue. Seules les musiques défilantes lui donnèrent une idée du temps qui passa.
Les clients furent tous bienveillants. Les habitués lui souhaitèrent la bienvenue et se renseignèrent un peu plus sur la personne qu'ils côtoieront pour les trois années à suivre. Les nouveaux clients, eux, furent très patients et ne prêtèrent pas attention à son jeune statut de barman. Ils ne virent qu'un jeune homme avec une forte envie d'apprendre et de faire plaisir.
C'est cette nuit-là que Barry a compris ce qu'il souhaitait réellement dans la vie. Pas avoir un métier stable, mais plutôt vivre au plus proche des humains. Parler de choses positives, rire avec eux, les faire sourire. Le Moonlight lui a offert un équilibre. C'est dans ce rythme de vie que Barry se sent à sa place.
— C'est très gentil, merci encore, remercie une nouvelle fois le jeune homme.
— Servir des boissons, ce n'est qu'une part de mon boulot. Le plus important, c'est de prendre soin des autres, sourit Tom.
Barry entend des clients l'appeler, des voix dissimulées par la musique que lui seul peut reconnaître. Avec les années, son oreille s'est autant habituée à tous les genres musicaux qu'aux paroles étouffées.
— Vous m'excusez ?
— Pas de soucis, assure le mexicain.
C'est avec le sourire aux lèvres que Barry se dirige vers les nouveaux clients. En traversant le comptoir, il regarde vers la quarantenaire avec qui il a brièvement discuté. Elle a quitté le bar pour se mêler à un groupe de jeunes filles. Fier qu'elle ait suivi son conseil, il garde un œil sur elle, tel un parent regardant son enfant grandir. L'ouverture aux autres n'est pas une chose facile - le jeune homme le sait mieux que quiconque - mais il sait aussi que pour surpasser ses peurs, il faut se lancer vers l'inconnu. S'il a réussi à s'ouvrir autant à autrui, il sait que tout le monde en est capable, d'autant plus que le Moonlight est propice aux ondes positives. C'est cette atmosphère qu'il aime.
Peut-être que la pleine lune y joue un rôle, mais Barry sent que cette soirée sera magique.
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