
Chapitre 2
- Einar -
Une odeur de soufre flottait dans l'air, comme si le monde tout entier était prêt à exploser.
J'avançais d'un pas rapide, pressé, vers la salle de l'orbe. Mes solerets d'acier faisaient résonner chacune de mes foulées sur le sol en ardoise blanche. Depuis la fin de l'après-midi, j'avais un horrible pressentiment. En passant par les arcades menant à la Chambre, je regardais d'un air inquiet le soleil qui, lentement, inexorablement, se couchait sur la mer intérieure et, sans que je ne comprenne pourquoi, j'avais la dérangeante sensation qu'il fallait à tout prix que j'arrive avant la fin du crépuscule ou... Ou quoi d'ailleurs ? Je n'avais aucune idée de ce qui me dérangeait, mais mon instinct était en panique totale. Alors, j'avais préféré m'y fier et j'avais revêtu mon armure de templier et attaché mes rapières à ma ceinture. Je n'étais pas encore bien habitué à cette armure et les pièces de cuir me protégeant les épaules et les clavicules me gênait un peu dans mes mouvements. J'avais mal réglé le plastron et la plaque dorsale en acier aquatique, cet alliage étrange qui conférait au métal une résistance et une souplesse hors norme, me comprimait un peu la cage thoracique. Enfin, les protections placées sur les bras et les jambes étaient, au contraire, un peu trop lâches. La précipitation n'était pas mon fort.
En arrivant devant les massives portes de chênes gravées, alors que je m'apprêtais à entrer sans m'arrêter, je ralentis et, par prudence, ma main gauche attrapa machinalement la garde de Stamatios, placé sur mon flanc droit. Je poussai les lourdes portes et entrai. La Chambre était baignée dans une lumière orangée probablement causée par le coucher du soleil et qui pénétrait le lieu par les ouvertures dans les murs du sanctuaire. Les parterres de roses qui bordaient le chemin jusqu'à l'autel luisaient d'un macabre éclat rouge sanguin. Même la statue de Serana Aela qui tenait dans le creux de ses mains la Source d'Ivia semblait sans vie, elle qui rayonnait d'énergie magique d'habitude. Horace était devant elle, à genoux. En entendant les portes s'ouvrir, il prononça, lentement :
- Bonsoir, Einar. Tu es venu pour finir notre discussion comme je te l'ai proposé tout à l'heure, pas vrai ?
Les secondes s'enchaînèrent comme des minutes. Je n'avais qu'à dire "oui", deux misérables et simples syllabes, mais la tension paralysait tous les muscles de mon corps. Cette fois, j'étais persuadé que quelque chose ne tournait pas rond. Ma main restait collée à la garde de mon épée, et celui qui m'avait paru si amical et agréable quelques heures plus tôt éveillait maintenant en moi les instincts primaires de survie. Mouvement après l'autre, il se releva et se retourna pour me faire face. Je pus enfin les voir sur son visage : des larmes de Tezq, cette espèce de tristesse coupable, était clairement lisible dans ses yeux (nda : il s'agit d'une expression utilisée couramment par les habitants du continent de Barindia. La formulation est donc normale). Le baron reprit :
- Pardonne-moi, je t'en prie.
Rien qu'avec ces quelques mots, il venait de me troubler encore plus. L'odeur de soufre s'était renforcée depuis mon arrivé et il ne restait que quelques instants avant que le soleil ne se couche. Je voulais en finir au plus vite :
- Pour quelles raisons devrais-je vous pardonner ? Qu'avez-vous fait de mal ?
- Rien pour l'instant, mais ce que je m'apprête à faire ne va pas plaire, ni à toi, ni à personne dans cette cité. Sache seulement que je n'ai plus aucun autre choix.
- Mais... De quoi parlez-vous ? Expliquez-moi, s'il vous plaît. Je peux peut-être vous aider.
Il se contenta de regarder le soleil se coucher, gardant le silence. Je me forçais à faire un pas en avant, la main droite tendue comme si je m'apprêtais à essayer d'apprivoiser un loup sauvage. Mais, à peine après avoir fait deux pauvres pas, il prit une grande inspiration, se retourna et s'empara de l'orbe. Ce geste me pétrifia. Pour un templier, non, pour n'importe qui, oser toucher un des artefacts de notre idole Serana était considéré comme sacrilège et blasphème. Une personne rendue coupable d'un tel acte pouvait même être condamné à la peine de mort. En se retournant, il comprit immédiatement ce à quoi je pensais :
- Accompagne-moi et je t'expliquerai mes raisons. Tu dois me faire confiance.
Soudainement, les cloches d'Ivia se mirent à sonner toutes en même temps. Cela ne pouvait dire qu'une chose : Ivia subissait une attaque et les défenses avaient été pénétrées. Mon cœur sauta un battement alors que les paroles qu'avait tenues le baron cet après-midi me revinrent en tête. L'orbe protégeait Ivia. Je fis alors instantanément le rapprochement entre l'action du Grand Templier et le début de l'attaque. Voyant le doute apparaitre dans mes yeux, il me prit de court et s'exprima, calmement comme si l'alarme ne l'avait pas surpris le moins du monde :
- Me croirais-tu si je t'affirmais que je n'ai rien à voir avec cette attaque.
- Mais saviez-vous qu'elle allait arriver, prononçai-je d'un ton inquisiteur.
- Oui, avoua-t-il doucement après un léger silence.
- Pourquoi n'avez-vous rien fait pour l'empêcher dans ce cas ?
Il y avait dans cette question toute ma détresse. Lui qui avait été un modèle pour moi durant toutes ces années, qui représentait selon moi tout ce qu'il y avait de bien chez les templiers. Cet homme respecté, apprécié de tous. C'était comme si je découvrais un tableau vidé de toute sa beauté pour ne voir que ce qui avait pourri.
- Einar, m'interpela-t-il, écoute-moi, juste un instant. Les choses ne sont pas aussi simples que tu voudrais l'imaginer.
- Alors expliquez-moi, le suppliai-je.
- Non ! Pas tout de suite. Avant ça, je dois quitter cette ville. Si tu m'accompagnes, je jure que je te dirai tout ce que tu veux savoir.
Il rangea l'orbe dans une sac à sa ceinture et s'approcha lentement de moi. Je ne savais pas vraiment ce que je devais faire : l'accompagner ou l'arrêter. Je pris finalement ma décision. Ma main gauche serra fermement la garde de Stamatios et la sortit violemment de son fourreau. Je tendis la pointe de ma rapière en direction du visage couvert par la surprise du baron. Je m'exclamai d'une voix assurée et claire :
- Grand Templier Horace Tedabtri, Baron d'Arnedar, pour avoir dérobé l'orbe sacré de Serana et avoir laissé Ivia se faire attaquer sans rien faire alors que vous étiez au courant d'une telle attaque, je suis dans l'obligation de vous arrêter et de vous emmener au palais de justice, devant le gouverneur Théodore, mort ou vif.
- Je craignais que tu ne comprennes pas mes actions, soupira le traitre de dépit. Peu d'homme le peuvent, j'en ai bien conscience. Mais puisque tu as fait ton choix...
Il dégaina son épée à son tour. Je sortis Isokrates. Je vis un sourire se dessiner très brièvement sur son visage. Peut-être était-il curieux de voir le style de combat d'un épéiste ambidextre. Nous restâmes sans bouger et, le seconde d'après le duel s'engagea.
La dernière chose dont je me souviens avant de perdre conscience fut le violent coup au crâne qu'il me porta et l'abominable odeur de soufre qui me montait aux yeux.
- Solthia -
En cette fin d'après-midi, alors que le soleil semblait peiner à se coucher à l'horizon, je marchai allégrement au milieu du grand quartier marchand d'Ivia. N'étant jamais resté très longtemps dans une ville aussi impressionnante, je comptai bien profiter de la journée de libre que mon maître m'avait accordé. Malgré l'heure tardive, nombre d'étals colorés et parfumés étaient encore ouverts. Partout où j'allais, je voyais des gens sourire, rire aux éclats et discuter de tout et de rien. Même dans le plus lointain de mes souvenirs, je n'avais jamais vu un peuple aussi joyeux que celui d'Ivia. Même les templiers, pourtant réputés pour leur froideur générale et leur dévotion pour Serana, prenaient des pauses dans leurs patrouilles pour se rapprocher des habitants. L'hospitalité dont faisait preuve ces gens était si connue à travers le monde qu'elle avait donné naissance à l'expression "Être aussi bien que chez un ivien".
J'avais donc déambulé au milieu des rues, admirant les grandes maisons blanches aux colombages impressionnants. Je m'arrêtais parfois devant des échoppes pour acheter des fruits confits et autres confiseries. Voyant que mes achats faisaient des jaloux chez les plus jeunes, je décidai néanmoins de partager mes sucreries avec ces enfants. Cela me faisait tellement de bien de ne pas avoir à me soucier de l'entraînement pendant une pauvre petite journée. Occasionnellement, j'enviai ces habitants pour leur innocence, leur gentillesse et leur générosité.
En cette fin de journée, je me reposais sur le rebord de marbre d'une fontaine placé au milieu d'une petite place. Je grignotais d'un air satisfait mes myrtilles confites. J'écoutai paisiblement le bruit de l'eau couler derrière moi, observant les allées et venues des passants devant moi. Ils ne me prêtaient pas attention et ça me plaisait. Comme quoi être une femme reliquaire et avoir à porter un masque pour n'être reconnu que de ses proches avait ses avantages au final. Je me demandais comment Bjorn parvenait à supporter une telle célébrité. Personnellement, je comprenais l'engouement de la populace pour les reliquaires quand on sait qu'on leur rabâche les mêmes histoires héroïques encore et encore, mais je ne pouvais m'empêcher d'espérer qu'un jour, peut-être, j'allais pouvoir vivre comme eux, d'égal à égal. Mais apparemment, même à Ivia, capitale de la liberté et de l'égalité, l'image importait plus que la personne.
Petit à petit, je remarquai que le goût acide de mes myrtilles était gâché par une étrange odeur de soufre. Je n'y prêtai aucune attention, jusqu'à ce que j'entende une personne proche de moi s'en plaindre à son tour. Voyant que ça ne disparaissait pas, je saisis que ça n'était pas anodin. Le bruit des cloches que l'on sonne me confirma mes craintes. Je me relevais brusquement. Il fallait que je rentre à la caserne et que je retrouve Bjorn le plus vite possible. Je commençais ma course, mais craignant que la rue principale ne soit bondée pour l'évacuation, je bifurquai pour passer par les allées annexes. Étroites, elles m'obligeaient à ralentir par certains moments, mais c'était toujours mieux que de devoir se frayer un chemin au travers d'une foule compacte et paniquée. Dans ma course, je ne remarquai par ce qui me fit chuter en avant. Mes pieds se prirent dans ce que je pris d'abord pour un morceau de bois, avant de me rendre compte qu'il s'agissait en réalité d'un cadavre affreusement mutilé.
L'image se grava dans mon esprit. Il y avait du sang partout dans la zone et des petits bouts de chairs avaient été dispersé comme si le pauvre homme avait explosé. Non. On aurait plutôt dit qu'il s'était fait dévorer et que la créature l'ayant attaqué avait préféré jouer avec son corps. Je ne comprenais plus rien. Moi qui pensais que la ville se faisait attaquer par un groupe armé que nous allions pouvoir facilement repousser, voilà que je découvrais que nos adversaires étaient dans nos murs. De plus, quelle chose pouvait causer de tels dégâts. Soudain, un bruit me rappela à l'ordre. Quelque chose était proche.
- Egritt.
Mon arme répondit à mon appel. La masse de guerre jaillit du sol et je saisis le manche avec ma main droite. Je n'avais pas mon armure sur moi, il fallait donc que je fasse très attention. Même avec la résistance que m'offrait Egritt, je restais très vulnérable. La bête rodait autour de moi, je le sentais bien. Je pliai légère mes jambes, prête à bondir à tout moment. La créature apparu brutalement devant et tenta de m'assaillir. Un peu surprise, je fis un pas en arrière en frappant la chose du bas du manche d'Egritt. Ce coup l'arrêta nette et j'en profitai pour lui asséner une attaque. Mais ma masse passa au travers comme dans du vent. Avant que je ne comprenne ce qu'il s'était passé, la chose s'était volatilisée dans l'air.
Je grognai de dépit et me décidai de partir avant qu'elle ne revienne à la charge. Je repris donc ma course dans le dédale de ruelles pour essayer de trouver ma voie vers la caserne. J'entendis alors quelque chose qui semblait essayer de me rattraper. Pensant qu'il s'agissait encore de la même ombre, j'accélérai le pas, espérant la distancer. Mais quand bien même j'étais à ma vitesse maximale, je l'entendais se rapprocher de plus en plus. Je me mis alors à bifurquer aléatoirement et je crus perdre la créature. Puis, au détour d'une ruelle, mon visage se retrouva face à face avec une flèche.
Un jeune homme à la peau mate, aux cheveux longs, frisés et attachés derrière son crane me braquait de son arc. Il me cria alors de me jeter à terre. Je m'exécutai par réflexe. Il décocha sa flèche à l'instant où ma tête n'était plus dans sa ligne de tir. Je sentis le trait me frôler le sommet du chef et, l'instant d'après, un cri abominable retentit. En tournant ma tête, je vis le corps sombre d'une de ces choses volé en poussière. Le jeune homme me prit la main et me tira pour que je le suive. Encore choquer par ce que je venais de témoigner, je ne m'opposai pas et le suivis machinalement. Pourquoi sa flèche avait touché là où Egritt, une relique, avait simplement traversé ?
Nous cavalâmes pendant quelques secondes. Puis, l'archer s'arrêta brutalement et, n'ayant pas prévu cela, je lui rentrai dedans un peu violemment, nous faisant tomber au sol. Il se releva sans même me prêter attention et s'approcha de quelque chose que je ne voyais pas :
- Qu'est-ce qui vous a pris de vous stopper aussi brusquement ? Et puis qu'est-ce vous avez tout à l'heure.
Mais il ne m'écoutait pas. Il était à genoux à côté du corps d'un autre homme. Ce dernier semblait se vider lentement de son sang à cause d'une méchante plaie au flanc gauche. Une mare cramoisie s'était formée sous son corps et ses beaux vêtements bleu et gris, symbole d'une richesse prononcé, s'était teinté du même rouge. Même si la vie ne l'avait pas encore quitté, il ne lui restait surement que peu de minutes. Le teint blafard, il souriait tant bien que mal pour l'archer, qui devait sans aucun doute être un ami très proche :
- Alder, s'écria ce dernier. Dis-moi que ça n'est pas vrai. Que s'est-il passé ?
Il ria difficilement :
- Je me suis bêtement avoir. Après le début de l'attaque, j'ai voulu rejoindre Théodore et je suis tombé sur le Grand Templier. En voyant le sang couler de sa lame, j'ai compris qu'un truc n'allait pas. J'ai voulu l'arrêter deux secondes et le voilà qui me plante sa lame dans mon abdomen avant de fuir comme un lâche sans demander son reste.
Je n'avais aucune idée de qui était ce " Grand Templier", mais en voyant les traits du visage de l'archer à la peau mate sous l'incompréhension, j'en déduisis qu'il s'agissait d'une personne très importante. J'étais très mal à l'aise devant cette lente agonie, n'ayant aucun lien avec la victime. En même temps, une profonde tristesse m'envahissait. Je ressentais aussi la colère, la peur, le doute de l'archer au teint foncé. Ses yeux, ses mains, tout son corps tremblait. Le dénommé Alder attrapa son ami par le col et lui dit, ordonnant presque et stoppant tout mouvement chez son ami :
- Retrouve-le, Kian. Retrouve-le et fais-lui cracher la raison de son acte. Puis plante le d'une de tes flèches. Tiens, je pense qu'il te servira plus qu'à moi.
Il lui passa un arc magnifiquement ouvragé. L'archer sembla cependant d'abord très réticent à le prendre, mais saisis finalement la palette et plaça l'arme dans son dos. Il posa l'arc qu'il avait utilisé plus tôt à côté du corps de son ami. Les secondes passèrent ensuite, jusqu'à ce qu'Alder ne déposât son dernier soupir au côté de son arme. Après cela, celui que je pensai s'appeler Kian se releva, essuya le début de ses larmes, ravala un sanglot et se retourna vers moi :
- J'ai besoin d'aller voir le gouverneur. Suis-moi, je pense que tu seras en sécurité dans sa résidence.
Il partit devant sans même me laisser le temps de lui répondre. Si je lui avais dit que j'étais une reliquaire, peut-être m'aurait-il pris plus au sérieux. Mais je ne le pouvais pas, la loi me l'interdisait. Une femme reliquaire ne devait être connu que de ses semblables. Alors je tus cette pensée en moi et suivis le jeune archer.
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