Chapitre 2: Murphy's law
John se tenait donc sur le pas de la porte de ma cabine, comme tous les soirs. Je lui lançais un large sourire est m'effaçais pour le laisser entrer. Dés qu'il m'eut dépassé, je lui sautais sur le dos comme pour l'attaquer.
-Alors comme ça, on critique toutes les filles de la cafétéria ? lui reprochais-je en rigolant.
-Aïe ! Simula-t-il pendant que je faisais semblant de lui tirer les cheveux et de le frapper. Arrête ! Ce n'était pas moi qui avais commencé ce jeu !
Il s'avança vers notre canapé, seul meuble de la pièce et me fit tomber dessus.
-Je me fiche de savoir qui a commencé, John. C'était totalement irrespectueux. Et tu appelles ça un jeu ? Dis-je essayant de garder un air sérieux devant la tête d'innocent qu'il croyait bien réussie.
-Je suis désolé, se résigna-t-il a avouer en s'asseyant à côté de moi, après que nous nous soyons calmés.
En face se trouvait le hublot. Je le regardais longuement pendant que le silence semblait s'éterniser entre nous. Ce n'était absolument pas désagréable. John et moi avions l'habitude de passer des heures sans parler, lisant chacun notre livre, ou étudiant, ou seulement pensant, comme maintenant. Nous traînions ainsi ensemble depuis quelques années déjà. Deux ans, pour être plus précise. Il venait, tous les soirs après les cours dans ma cabine, restait toute la journée les weekend, passer du temps avec moi. Parfois, il dormait même ici. Mais, dés que nous sortions, nous nous ignorions. C'était John qui avait instauré cette règle. Cela ne me gênais pas tellement même si, de temps en temps, j'aurais bien aimé lui parler en cours ou déjeuner avec lui à la cafétéria...
Nous avions une relation assez spéciale, qui n'avait jamais dépassé l'amitié et qui ne le ferait jamais. John était plutôt comme un frère pour moi. Mais, sur l'Arche, il tenait à sa réputation de rebelle. Il voulait et avait besoin que les autres le respecte. Et, il pensait que s'il révélait le vrai lui et dévoilait son amitié avec moi, ce ne serait pas le cas. Je trouvais cela assez triste, mais respectais son choix. J'aimais énormément passer du temps avec lui, plus qu'avec Linda, et ne voulais pas perdre cela.
Lorsque nous étions petits, nous n'étions pas proches du tout. Bien que nous vivions dans la même station, il préférait jouer avec Connor, et je me retrouvais donc seule avec mes bouquins. Mais, il y a deux ans, tout avait changé.
Je rentrais des cours et marchais d'un pas vif. Un nouveau livre m'attendais dans ma cabine, et j'avais hâte de le commencer. De plus, Linda m'avait rabâché ses soucis d'épilation toute la journée et je n'en pouvais plus. Je venais de dépasser la limite entre l'Alpha Station et l'Hydro Station lorsque j'entendis des cris. Ce n'était pas normal, pensais-je. Ici, sur l'Ark, tout était généralement silencieux. Crier n'était pas correct car cela révélait notre intimité à tout le monde. Je continuais donc calmement ma route vers ma cabine, faisant comme si de rien n'était ; mais, plus j'avançais, plus les bruits amplifiaient. Au bout de quelques minutes de trajet et après un tournant, je vis apparaître un garçon de mon âge, que je connaissais depuis toute petite mais à qui je n'avais jamais réellement parlé : Murphy. Sa mère, une bouteille de ce que je pensais être du whisky à la main, le menaçait et semblait prête à le frapper. En vitesse, je me cachais derrière le mur, essayant de me faire discrète. Après tout, ce n'était pas mes affaires. Je ne devais pas m'en mêler. C'était aux gardes de décider s'il fallait intervenir. Mais, bizarrement, je n'en voyait aucun dans les alentours.
J'allais faire demi tour et passer par un autre chemin lorsque j'entendis un éclat de verre. Je sursautais et risquais un œil de l'autre côté du couloir. Murphy et sa mère étaient toujours seuls, mais la bouteille de celle-ci avait disparut. En effet, il n'y avait plus que des bouts de verres brisés au sol. Je regardais alors Murphy plus en détail et vis qu'il avait des coupures qui saignaient sur une moitié de son visage et sur ses bras. Il avait dû les lever devant lui afin de se protéger lorsqu'elle la lui avait lancée dessus. J'espérais pour lui qu'elles n'étaient pas profondes.
J'allais montrer ma présence, espérant que cela arrêterait peut être cette altercation, mais les mots que prononcèrent Madame Murphy me figèrent sur place.
-Tu n'es rien ! Tout est de ta faute ! Si tu étais mort lorsque tu étais petit, nous n'aurions pas autant de soucis !
Elle criait ces phrases en avançant vers lui et en tanguant. Les effets de l'alcool, sans doute. Pourtant, ça ne la rendait qu'encore plus menaçante. Elle semblait inconsciente de ses agissements. J'entendais Murphy gémir, la supplier d'arrêter, de se taire, mais elle continuait de crier :
-Non !Tu es responsable de la mort de ton père ! C'est toi qui l'as tué ! Tu es un meurtrier ! Tout est ta faute !
J'allais fermer les yeux, essayer d'oublier les larmes de Murphy et ses supplications car je ne pouvais rien faire pour éviter cela. Mais, je vis sa mère s'avancer vers lui. Il était assis au sol, contre une paroi grise de l'Ark, lorsqu'elle balança un premier coup de pied dans ses côtes. Le hurlement de douleur du garçon me déchira le cœur. Il se plia en deux. Je ne pouvais pas la laisser faire ça. Je ne pouvais pas la laisser le battre alors qu'il était au sol, dévasté par ses reproches. Je devais agir. Alors qu'elle lui donnait un autre coup, je sortais de ma cachette. Mais là, devant eux, je paniquais. Je ne savais plus quoi faire. Ils ne m'avaient pas remarqué et alors qu'elle allait lui lancer un troisième coup de pied, celui-là en direction de la tête de Murphy ; je fit alors la seule chose qui me passa à l'esprit et me raclait la gorge. Elle se tourna vers moi et dit :
-Qu'est-ce que tu fais la toi ? Disparais ! Ce ne sont pas tes affaires.
Je pris mon courage à deux mains et répliquais :
-Non !Il est hors de question que je vous laisse continuer à le traiter comme ça.
Elle haussa les épaules et se retourna de nouveau vers son fils. Je me jetais alors sur elle et la projetais au sol. Je m'attendais à recevoir un coup et j'avais fermé les yeux, regrettant mon imprudence, mais rien ne vint. J'ouvris lentement les paupières et découvris la mère de Murphy, sous moi qui ne bougeais plus et avait les yeux fermés elle aussi. Je me relevais en vitesse. Et vérifiais son pouls. Ouf ! Elle n'était pas morte, seulement évanouie. Elle avait décidément dû trop boire.
Je me détournais vite d'elle. Cette femme me dégoûtait. Comment quelqu'un, même ivre, pouvait-t-il en venir à frapper son fils, son seul enfant ?
Celui-ci, se trouvait d'ailleurs toujours plié en deux contre le mur. Mais, il avait le regard fixé sur sa mère et empli de haine. J'avançais vers lui et passais mon bras dans son dos afin de l'aider à se relever. Je ne pouvais pas le laisser là, tout seul, alors qu'il était blessé. Contre toute attente, il ne me repoussa pas et ne me posa pas trop de soucis, m'aidant lui-même à le soutenir. Je l'amenait vers ma cabine qui se trouvait à quelques mètres de là. Il avait besoin d'être soigné et même si je n'avais pas l'équipement nécessaire chez moi, je devais essayer.
Au moment de rentrer, je regardais dans la direction de sa mère. Celle-ci était toujours allongée sur le sol et était encore inconsciente. Lorsque les voisins la verraient ainsi, étalée par terre, ils penseraient sûrement énormément de mal d'elle et répendraient la nouvelle. Voyant mon hésitation, Murphy se retourna, ouvrit la bouche pour la première fois et dit avec une voix encore un peu tremblante :
-Laisse-la là. Elle n'a que ce qu'elle mérite.
Et, c'est lui qui passa le premier la porte de ma cabine. Je le suivis de suite, respectant sa décision. Son attitude changea alors du tout au tout. C'est comme s'il avait laissé une part de lui sur le pas de chez moi pour garder la plus désagréable. Avec un long soupir, il se laissa tomber sur mon canapé, comme s'il avait toujours vécut ici. Malgré la gravité de la situation, je ne pus m'empêcher de répliquer :
-Hey !Tu te crois où, là ? T'es pas chez toi Murphy.
Il me regarda longuement, comme s'il tentait de m'analyser.
-Quoi ? Lui demandais-je.
-J'essaie juste de te comprendre, Opale, répondit-il. Tu viens de voir ma mère me frapper et la seule chose pour laquelle tu t'inquiètes est mon comportement envers toi. Tu l'as entendu me traiter de meurtrier et pourtant du m'accueilles chez toi. Excuses-moi de trouver ça bizarre.
Je m'approchais de lui et m'assis également sur le canapé, à ses côtés. Je devais avouer que ses paroles avaient fait leur effet surmoi. Je ne savais absolument pas pourquoi je faisais tout ça. Je me déconcertais moi-même, à vrai dire.
-Je ne sais pas pourquoi je fais tout ça. Mais, même si tu traînes avec Connor, Ethan et surtout Dax, tu ne me semble pas être un meurtrier. Et tu as besoin de soins. D'ailleurs, il y a des serviettes dans la salle de bain si tu veux nettoyer tes plaies. C'est la pièce juste en face.
Il hocha lentement la tête en me regardant puis se leva. Il allait franchir la porte lorsqu'il revint sur ses pas.
Il hésita un moment avant de me demander d'une voix timide que je pensais ne jamais entendre :
-Tu peux venir avec moi, s'il te plaît ? Je n'ai pas envie d'être seul...
Il avait peut être été plus affecté par cette violente altercation avec sa mère que je l'avais cru au premier abord. Je me levais et le rejoignis dans la salle de bain. Il se plaça face au petit lavabo et commença à mouiller une serviette propre avant de l'appliquer sur ses plaies du visage. Je m'asseyais sur les toilettes, cuvette fermée, bien évidement, et le regardais faire.
Il était dos a moi, mais je pouvais apercevoir sa tête dans le miroir. Il grimaçait à chaque fois qu'il appliquait la serviette sur une coupure profonde. Nous restâmes ainsi, sans parler pendant plusieurs minutes, avant qu'il ne brise le silence :
-Arrête de me regarder comme ça et pose moi plutôt des questions sur ce qu'il s'est passé. Je vois que tu en meurs d'envie. Je ne suis pas un petit garçon qu'il faut protéger et qui risque de pleurer à tout moment, alors vas-y.
-Très bien, dis-je. Pourquoi ta mère te frappait-elle ?
-Je n'en ai pas la moindre idée, répondit-il d'un ton neutre voire exaspéré. Elle boit souvent. Presque tous les soirs elle rentre dans cet état là. Et à chaque fois, elle me frappe sans aucune raison valable.
Je ressenti un élan de compassion envers lui. Sa vie semblait être différente de ce que je pensais. Il n'était pas le parfait petit adolescent rebelle qui posait uniquement des problèmes au gardes.
-Pourquoi a-t-elle dit que tu avais tué ton père ?
-Ah ! Je l'attendais celle-là, dit-il en appliquant maintenant la serviette sur son bras. Un jour, lorsque j'étais petit, je ne devais pas avoir plus de 5 ans, je suis tombé malade. Gravement malade. Nous n'avions pas assez d'argent pour acheter le médicament qui me soignerait d'un seul coup. Alors, je passais mes journées et mes nuits à la Medical Station. Mais, cela coûtait aussi très cher à mes parents. Trop cher. Avant que je ne sois guéris, ils durent m'enlever de l'Infirmerie et me ramener chez eux. Ils n'avaient plus assez d'argent pour payer mes soins. Mais, voyant que de jours en jours mon état empirait, mon père essaya ce qu'il s'était promis de faire en dernier recours : voler des médicaments pour moi.
Il fit une pause dans son récit. Une longue pause. Il ferma les yeux, appuyant plus fortement la serviette sur son bras. Quand il les rouvris, quelque chose voilait ses yeux. Il repris alors en me regardant :
-Je me souviens encore de ce jour. Il passe en boucle dans ma mémoire. Le petit garçon que j'étais était couché dans son lit lorsque son père ouvrit la porte de la cabine. Il s'approcha de moi et dit : « Tiens mon fils, avec cela tu vas guérir. Je te le promet. » J'avalais alors en vitesse la petite pilule bleue qu'il me tendait lorsque deux gardes enfoncèrent la porte de la cabine. Le premiers'approcha de mon père, lui mit des menottes et dit :« Monsieur Murphy, vous êtes en état d'arrestation pour avoir violer l'une des lois de l'Arche. Vous avez voler un médicament qui aurait pu servir à un véritable malade. » C'est ce moment là que choisit ma mère pour arriver dans la pièce. A cette époque elle ne buvait pas encore et lorsqu'elle vit mon père au mains des gardes elle lui demanda : « Mais qu'est-ce qu'il se passe ici ? Robert qu'as-tu fait ? ». « J'ai donné à mon fils une chance de vivre » avait-il répondu. Ma mère avait plaqué ses mains sur sa bouche en me regardant avec des yeux écarquillés. Le deuxième garde, qui jusqu'à présent était resté silencieux avait prit a parole : « Votre jugement aura lieu demain à 15 heures. Mais, ne vous inquiétez pas, vu votre infraction vous serez sûrement exécuté » avait-il ajouté avec une lueur cruelle dans le regard. Et là, sous mes yeux, ils emmenèrent mon père, mon sauveur. Ce fut la dernière fois que je le vit, étant trop jeune et trop faible pour assister à sa mise à mort...
Il y eu un long silence ou ni Murphy, ni moi ne parlèrent avant qu'il n'ouvre la bouche :
-Alors, tu vois ? Je suis bel et bien un meurtrier. Mon père est mort par ma faute. J'ai tué mon père.
Je me levais lentement et m'approchais de lui. Une fois en face, je lui assurais d'un air grave :
-Tu n'es pas un meurtrier. Ton père a fait un choix honorable. Il en était maître. Tu n'as pas à te sentir coupable. Et ta mère devrait comprendre ça.
Il lâcha un soupir de soulagement, comme si en lui disant cela, je lui enlevais un poids de ses épaules. Cela me rappela un vieux livre que j'avais lu.
-Tu n'as pas à te sentir coupable, répétais-je. Tu n'es pas le titan Atlas qui porte le monde sur ses épaules. Tu es juste un adolescent lambda pour qui son père s'est sacrifié. Montre lui qu'il a eu raison.
-Merci, lâcha-t-il dans un murmure. Merci de l'avoir empêchée de me frapper.
Et, contre toute attente, il me serra dans ses bras. Très fort. Pendant plusieurs minutes. Lorsqu'il m'eut enfin lâché, l'expression sur son visage avait changée. Ses traits étaient maintenant fermés et ses mots me brisèrent le cœur.
-Je ne veux pas que tu répètes cela à qui que ce soit. D'ailleurs, nous ne devrions plus jamais nous parler. Fait juste comme si tu ne savais rien. Comme si tu n'avais rien vu et comme si je ne t'avais jamais rien raconté.
Et, il me tourna le dos et sortis de ma cabine. Un sentiment de tristesse m'avait envahi. Après toutes ces révélations, j'avais cru que nous deviendrions amis. Que j'allais enfin pouvoir être réellement proche de quelqu'un. Lui raconter mes rêves, mes envies, tout ce que je n'avais jamais pu faire avec Linda. Mais il faut croire que je m'étais fait des idées. Cela n'arriverais jamais.
Je me souviens, que le lendemain, Murphy avait tout fait pour m'éviter, pour m'ignorer. Moi, je n'arrêtais pas de lui jeter des coups d'œils, et puis j'avais abandonné. J'étais rentrée chez moi, encore plus déçue que la veille, les mots de John passant et repassant dans la tête. Il avait trouvé une excuse pour ses blessures en disant qu'il s'était introduit dans la cachette des objets, avait cassé la vitre d'une armoire et en avait volé. Il ne risquait pas de se retrouver en prison, avec une excuse comme celle-ci, tout le monde le craignait et n'irait le raconter à aucun garde. Et puisqu'en vérité, il n'avait brisé aucune loi, il ne risquait pas véritablement de se faire arrêter. Moi oui. J'avais véritablement un objet, ne m'appartenant pas légalement en ma possession. Et, le soir, une fois rentrée chez moi, j'allais le chercher dans sa cachette : ma têt d'oreiller. Je l'amenais dans la salle commune et m'assis devant le hublot pour réfléchir à cette situation.
Lorsque l'on toqua à la porte, je sortis de mes pensées, glissais le collier dans la poche de mon jean et allais ouvrir. Un Murphy avec un air désolé se trouvait sur le pas de ma porte.
-Qu'est-ce que tu veux ? Lui demandais-je avec agressivité.
-Je peux entrer ?
-Ne réponds pas à ma question par une autre question, Murphy. Qu'est-ce que tu veux ?
Il me regarda longuement avant de me dire :
-Je suis désolé, Opale. Toute la journée, j'ai regretté de t'avoir rejeté hier.
Il fit une petite pause avant de prendre une grande inspiration et de continuer :
-Tu es la seule à qui j'ai raconté tout cela. Et j'ai besoin d'une personne comme toi dans ma vie, alors je me demandais si on ne pouvais pas devenir amis... Mais, je dois t'avouer que je ne suis absolument pas doué dans ce domaine, et que ... Je tiens à ma popularité. J'ai besoin de savoir que les autres pensent que je suis un rebelle. Alors, je souhaiterais que si nous sommes véritablement amis, on fasse semblant de ne pas l'être en public. Que notre amitié reste cachée. Tu...mettrais en péril ma réputation de gros dur...C'est à prendre ou à laisser. C'est la seule loi que j'appliquerais à notre amitié. Celle-là et le fait que tu arrêtes de m'appeler Murphy. Une véritable amie devrait pouvoir m'appeler John.
Je ne suis pas sûre, à cette époque là, que j'avais pris conscience de tout ce que cela impliquait. Mais j'avais répondu oui. Et, ce soir là, je l'avais laissé entrer dans ma cabine comme je l'avais laissé entrer dans ma vie.
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