
8. Léman
On se cale tranquillement devant la télé, pour se voir, glissant sur le Léman, en direct et en gros plan. Jane, une journaliste, sexy, voix haletante, allure pantelante, soutenue par une autre, Michelle, tout aussi mignonne et survoltée, dans l'hélico, plus trois experts bedonnants, en soutien, dans un studio.
On nous explique la situation : « Attentat à l'arme biologique dans un hôtel de Montreux ; cible : réunion de hauts responsables des pays du Golfe ; bombe à la ricine ; hôtel entier détruit ; létal, toujours, lentement, atroce ; coupable identifié : un terroriste, déguisé en faux chef trois étoiles ; le voici, moustache et favoris roux, avec un chapeau de paille et un poncho noir, en train d'empoisonner les convives ; changement de tenue, le voilà sous les balles, il y a quelques instants ; là, il saute dans le bateau, huit mètres, au moins, un sportif, de haut niveau ! le voici maintenant, qui file sur le lac Léman, avec ses complices sans doute ».
Et on voit notre vedette fluo, fendant les flots et dessinant des paraboles. Edouard appuie sur un bouton : un immense panache vert, en forme de croissant se déploie au-dessus de nous. « Dernières secondes : les terroristes nous envoient un signal ; des islamistes ; on s'en doutait ; maintenant, c'est une certitude ». Et les experts de dégainer : le vert, dômes de mosquées et reliures du Coran, sur fond de gerbes d'eau, à chacune de nos inflexions.
On a le commandant de la patrouille de Mirages en direct :
– Ça baigne, les gars ?
– Ça gerbe plutôt !
– On est sur zone dans trente secondes.
– Au programme ?
– Trois AS-37, désamorcés.
– Merci !
– On vous prévient quand on appuie sur le bouton : un coup à gauche, un coup à droite, ça fera plus joli !
– On assure.
– Go...
Inflexion à gauche et... poum : gerbe d'eau et poudre blanche à droite. « Go », inflexion à droite... Poum : idem à gauche. « Go », et on remet le couvert. Sur l'écran de la télé, c'est grandiose, la gerbe d'eau, cinquante mètres de haut, et le panache blanc, modèle Henry IV, comme une envolée de plumes.
« Maintenant on va faire du rase flotte ; vous allez tanguer un peu ; attendez pour le whisky ». Le souffle des Mirages, quelques mètres au-dessus, nous enfonce sous l'eau dans un vacarme assourdissant. A l'aller, pas de problème, mais au retour des Mirages, big problem !
L'hélico n'a pas supporté le souffle. Il s'est abimé dans le lac, dans une gerbe de flammes. « Pas notre faute, les gars, nous précise le commandant de la patrouille, dix fois on leur a intimé l'ordre de nous lâcher la grappe ; "At our peril, we take the risk" nous a répondu le Président de Fox News sur tous les tons ».
On vire dans une autre dimension : le pilote de l'hélico, mort au champ d'honneur, la journaliste, à celui de la liberté de la presse ! Jane, en larmes, évoque Michelle, en cendres. Une amie, une sœur, cœur d'or, cervelle d'oiseau peut-être, mais nerfs d'acier et muscles de fer. Une vraie Américaine quoi.
Ça sanglote dans le studio. Ça explose dans les rédactions. Le Président de Fox News s'efforce de consoler la famille. Armé d'un prédicateur baptiste, il n'a pas de mots assez durs pour l'aviation française : « Maladroits, incompétents, enculés », j'en passe.
Dans la minute qui suit, intervention du Ministre de la Défense : « Ordre a été donné... à nos avions... de rejoindre leur base... condoléance affligées aux familles... enquête ouverte... certains agissements... d'une certaine presse... porteront la responsabilité... meurtres carabinés... complicité passive... soutien au terrorisme... ».
Et il conclut en diffusant, en boucle ledit Président proférant sur tous les tons : « At our peril, we take the risk ; at our peril, we take the risk ; at our peril, we take the risk ».
Entretemps, on a changé de chaine, et un autre hélico a décollé. Des français cette fois. BFM, dont le Président précise, décharge signée en bandoulière, que tous les impétrants sont volontaires : des soldats de l'information, des mercenaires du journalisme, comme seul BFM en a en stock.
Il doit oublier « Pigistes, au chomdu ». L'émotion, sans doute...
Au large d'Yvoire, on arrive en vue de la frégate, avec ses canons de 76. « Ça va être le moment, dit Edouard, après les deux premiers coups, à blanc ». Poum, Poum, et on plonge, mode sous-marin, en faisant demi-tour.
La télé marche encore, et on peut voir, une bonne dizaine de minutes plus tard, ladite frégate exploser, en lâchant de superbes gerbes de flammes rougeoyantes.
« T'inquiète, précise Edouard, il n'y a personne à bord. On en profite pour s'en débarrasser. Le fond du lac, c'est ce qu'il y a de moins cher. Et sur ce coup-là, les écolos pourront pas râler... ».
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