Vers le Nord 6/8
Des rires fusèrent au cœur de la clairière.
Jaya et Tiordan marchaient lentement le long du ruisseau, cherchant un endroit idéal pour pêcher. Comme toujours, Symphorore les avait mis de corvée de chasse pour le repas du soir. Ils ne s'en plaignaient pas, heureusement, surtout Tiordan qui profitait de cette promenade pour profiter de Jaya, pendue à son bras. Quatre jours étaient passés. Le soleil de fin de matinée brillait haut dans le ciel, illuminant les eaux cristallines roulant sur les roches et faisant scintiller les écailles des poissons dans l'eau. Si le gibier manquait par ici, le chasseur était ravi de voir à quel point les cours d'eau regorgeaient de vie.
Liloïa, qui les accompagnait, s'amusait à plonger et à remonter à la surface pour attraper des petits poissons. Jaya ne pouvait s'empêcher de sourire en la regardant, fascinée par la gaieté avec laquelle elle se tortillait. Ses barbillons vibraient de joie.
Tiordan s'arrêta finalement et désigna un endroit où l'eau était peu profonde et éloignée de la dragonne qui faisait beaucoup de bruit.
— Voilà, je pense que ce coin est parfait, sourit-il.
Y jetant un coup d'œil, Jaya ne remarqua aucun poisson à travers la surface limpide.
— Tu crois que c'est un bon endroit ? On dirait qu'il n'y a pas de poissons.
— C'est normal, c'est parce qu'ils sont cachés. Tu as déjà pêché à la main ?
— Ciel, non, gloussa la jeune femme, peinant à s'imaginer faire une chose pareille.
Avec une canne à pêche, elle avait eu du mal, la seule fois qu'elle avait essayé, alors à mains nues...
Le brun lui offrit l'esquisse d'un sourire radieux.
— Approche. Tu vas adorer ça, tu verras.
Tombant à genoux au bord de la rive, Tiordan incita Jaya à en faire de même. La brune n'était pas sûre de savoir comment pêcher avec les mains, mais était curieuse de voir son compagnon essayer. Celui-ci retroussait ses manches jusqu'aux coudes, d'un geste volontaire.
— Alors, petit cours pratique. La pêche à la main est une technique utilisée surtout pour attraper des écrevisses ou des poissons-chats. Je vois qu'il y a pas mal de trous dans les rochers, par ici, ça veut dire qu'il y a possiblement des poissons-chats. Il est important de noter que la pêche à la main peut être dangereuse et doit être pratiquée avec prudence.
— Pourquoi ça ?
Il s'approcha légèrement d'elle en plissant son nez parsemé de taches de rousseur.
— Parce que je risque de me faire avaler le bras.
Avaler le bras ? Était-ce possible ? Jaya sentit une petite pointe d'angoisse germer au fond de son estomac. Les poissons-chats avaient-ils des dents ? Si oui, ils pourraient déchiqueter sa chair et le manger tout entier ! Elle n'avait pas envie qu'il perde son bras. Tiordan avait vu le visage de Jaya changer et virer vers des tons plus pâles. Il sourit de plus belle.
— Je plaisante ! Ne t'inquiète pas, ces bestioles n'ont pas de dents, juste des épines dorsales qui peuvent piquer. Je sais ce que je fais, ne t'en fais pas.
Elle acquiesça, plus ou moins rassurée.
Sous les yeux attentifs de Jaya, Tiordan se pencha près de l'eau claire et enfonça son bras entre les rochers. Il fouilla, très concentré, jusqu'à trouver un trou sous la berge. Il y approcha sa main doucement et sentit quelque chose de glissant sous ses doigts.
— On y est...
Cette fois, il s'immobilisa. Il devait attendre que le poisson le prenne pour un en-cas et le morde goulûment. Il bougea très lentement ses doigts pour l'appâter. Du mouvement se décrivit dans la crevasse.
— Je le tiens !
Un violent remous dans l'eau fit accélérer le cœur de Jaya qui, les yeux tout écarquillés, vit Tiordan sortir un énorme poisson qu'il placarda fermement sur le tapis d'herbes fraîches où ils étaient assis. La bête avait avalé les quatre doigts du chasseur qui la tapa à nouveau au sol pour qu'elle daigne le lâcher. Le poisson à la robe verdâtre et à la grande bouche se débattit et haleta.
Sur les fesses, Jaya laissa échapper un éclat de rire face à sa surprise.
— Eh bien, quel pêcheur ! Tu as décidément tous les talents.
Tombant assis à côté d'elle, le jeune homme sourit comme un bienheureux.
— Tu trouves ? Je suis flatté, venant de toi, princesse.
Jaya ne put s'empêcher de rire devant le ton bas et éraillé de Tiordan, qui essayait de la séduire. L'odeur du poisson n'était pas des plus romantiques. Mais lorsqu'il se rapprocha doucement d'elle, leurs lèvres se frôlant tendrement, Jaya changea d'avis. Tiordan avait le don de rendre chaque instant romantique.
Les sortant brusquement de leur bulle, Liloïa émergea de l'eau, un poisson dans la gueule, et éclaboussa le couple en batifolant joyeusement. Ses gazouillements retentirent dans les airs, comme un rire franc lancé vers eux. Trempés, la fraîcheur leur ceignit le corps et la tête. Tiordan passa une main sur son visage pour éponger les gouttes d'eau qui y perlaient.
— Bon, y a pas a dire, ça reste elle la meilleure pêcheuse... mais quelle casse-pieds !
Jaya s'élança dans un rire qui tourbillonna au ciel. Elle ne pouvait contester. Tiordan retira sa bande de cuir dans ses cheveux pour secouer ses mèches qui lui tombaient sur le front et le collaient. Soudain, il posa ses yeux curieux sur le buste de Jaya. Celle-ci avait un peu ouvert son manteau afin d'essuyer l'eau, c'est là qu'il avait vu son pendentif.
Une larme cristalline suspendue à une chaîne très fine.
— Qu'est-ce que c'est ? C'est vachement joli...
Il tendit la main, les doigts effleurant presque la larme qui pendait entre ses clavicules, mais Jaya recula brusquement. Elle referma sa main sur le cristal, le serrant contre sa poitrine comme si elle protégeait un trésor précieux. Son visage se ferma instantanément, claquant toutes les portes sur ses émotions.
— Désolé...
Il se sentait un peu bête, désarçonné devant un tel comportement que Jaya regretta aussitôt. Elle soupira longuement.
— Ne t'inquiète pas, c'est... c'est un cadeau que V... qu'on m'a fait.
Elle se mordit la lèvre inférieure. Malgré son infinie gentillesse, Tiordan était un homme, il finirait probablement par se lasser de l'entendre toujours parler de Vadim à la moindre occasion. Il était si attentionné avec elle depuis ces jours, la simple idée de le blesser lui était insupportable.
— Je vais te faire voir quelque chose, lui souffla-t-elle.
Sous les yeux attentifs du chasseur, Jaya prit de l'eau au creux de sa main et y plongea la Larme de Leolan. Tiordan écarquilla aussitôt de grands yeux.
— Elle a disparu ?
— Oui, mais...
Du bout des doigts, Jaya tira sur la chaîne pour la ressortir du liquide. Le cristal scintilla au soleil.
— Elle est toujours là. Et je la garde sur mon cœur.
Elle pensa étroitement à son cher Vadim... Il n'était plus là, mais elle ne pouvait s'empêcher de le voir partout. Constamment. Dans ces thermes, quand il lui avait offert ce pendentif. Un sourire triste naquit sur les lèvres de la jeune femme, un sourire que Tiordan lui réverbéra.
— Faut le garder, ce pendentif. C'est bizarre, mais... j'ai l'impression que ce n'est pas la première fois que j'en vois un.
Jaya fronça les sourcils, interpellée par ces mots.
— Ah bon ? Où as-tu vu un pendentif pareil ?
— Je ne sais plus, mais...
Il posa un sourire pensif sur ses lèvres qu'il balaya presque aussitôt d'un revers le main.
— Laisse tomber, je dois encore réfléchir à l'envers.
D'un geste tendre, il passa une longue mèche humide derrière l'oreille de Jaya qui lui jetait un regard perplexe.
— En tout cas, il te va très bien.
Le miel de sa voix réussit à faire sourire la jeune femme ; sa plus belle réussite. Or, quand il s'approcha pour l'embrasser, une voix inopinée s'éleva derrière eux :
— Oh... Je crois que je dérange.
Les joues brûlantes de honte, ils croisèrent le regard effaré de Symphorore, qui avait été témoin de leur moment de frivolité. Ils avaient été découverts de la plus idiote des manières. Tiordan tenta aussitôt de s'expliquer, les mots sortant de sa bouche dans une panique maladroite.
— Non, c'est que...
— Tah, tah, tah... Ne vous inquiétez pas. Vous ne pouviez pas me cacher ça éternellement, hein ?
Le rictus de la chasseresse rassura en partie le jeune couple. Elle avait raison ; les secrets ne demeuraient pas longtemps lorsque l'on vivait en communauté.
— Je venais juste vous demander où en était la pêche, mais... je vais vous laisser tranquilles.
— Symphy... soupira Tiordan.
— Pas de soucis, j'ai compris... Motus et bouche cousue.
Une courbe attendrie sur les lèvres, Symphorore s'en alla enfin. Ces deux-là avaient encore besoin d'être un peu seuls. L'œil froissé, Jaya l'observa disparaître au loin.
— Tu crois qu'elle va vraiment garder le secret ?
— Ça te gêne que Amaros le sache ?
Elle haussa les épaules.
— Non, mais...
L'interrompant, Tiordan gloussa comme un bienheureux.
— Non, tu as raison, faut mieux pas qu'il le sache. Il risquerait d'être jaloux. Bon... et si on rentrait au camp avant que Liloïa ne dévore tous les poissons qu'on a pêché ?
Se levant du sol, Tiordan récupéra le sac dans lequel il plaça le poisson-chat qui ne bougeait plus. Le museau de la néréide n'était jamais loin. Suivant son mouvement, Jaya le gratifia d'un air narquois.
— D'accord, mais on fait la course.
— Pas chiche, princesse.
— Tu veux essayer ?
— Non... j'ai une meilleure idée.
Il plissa les yeux, son expression sombre révélant une bêtise latente. Que pouvait-il bien avoir en tête ? pensa Jaya. Il termina de fixer sa besace à sa ceinture avant de se précipiter vers la jeune femme. Sans un mot, il la souleva facilement de terre et la jeta sur son épaule, comme si elle ne pesait guère plus qu'un sac de pommes de terre.
Tête en bas, Jaya se débattit dans un cri.
— Ah non ! Repose-moi ! Tiordan !
Et leurs rires emplirent la colline sur le chemin du retour.
❅
Le reste de la journée s'était écoulé paisiblement sous un ciel d'un bleu éclatant. Amaros avait proposé à Jaya de s'entraîner à un nouvel exercice de magie pendant l'après-midi. Alors qu'elle faisait naître un feu à l'aide du Risen, Amaros l'observait attentivement, satisfait de voir à quel point elle progressait. Elle avait réussi l'exploit de ne pas mettre le feu au camp ! Il était rassuré de constater qu'elle s'améliorait de jour en jour, car cela signifiait qu'elle pourrait peut-être apprendre à canaliser sa magie au maximum et ainsi, contrôler ses fameux « cris ». L'adolescent redoutait ces hurlements surnaturels que Jaya pouvait produire, car il avait pu voir à quel point ils pouvaient être dangereux. Il avait également remarqué que Jaya était terrorisée par son propre pouvoir, ce qui le rendait encore plus déterminé à l'aider à le contrôler.
Malgré tout, ces cris l'effrayait aussi, car il en avait entendu un semblable dans sa vision. Et ce n'était probablement pas de bon augure.
Tiordan était resté aux côtés de Jaya durant tout l'entraînement, émerveillé par les performances de la jeune femme. Alors qu'elle créait un serpent diamanté avec sa magie qui ondulait au-dessus de leurs têtes, les yeux du chasseur scintillaient d'une lueur vibrante. Il avait tendu la main pour le toucher, mais il n'avait rencontré que de l'air.
Pendant ce temps, Symphorore observait la scène depuis une branche, souriant tendrement en voyant les regards que Tiordan lançait à Jaya. Elle était heureuse de les voir ensemble à nouveau, riant comme autrefois, mais cette fois-ci, c'était différent. Si elle avait longtemps porté des œillères devant leur amour, elle ne pouvait dorénavant plus l'ignorer. Tiordan avait un regard particulier pour Jaya, plus doux que jamais. Ses gestes, lorsqu'il posa son menton sur son épaule, ou sa main sur la sienne, étaient très éloquents et seul un ignare comme Amaros pouvait encore les voir comme de simples amis. Elle osait espérer que la page sombre de la vie de Jaya était tournée pour de bon.
Elle paraissait heureuse. Peut-être pas comme autrefois, dans leur adolescence, mais tout doucement, Symphorore y percevait une lueur. Une douce bougie pleine d'espoir.
Le soir arriva.
La nuit était avancée lorsque Jaya se réveilla, la gorge sèche. Elle détestait cette sensation de parchemin au fond de la bouche. Elle se leva pour boire un peu d'eau dans sa gourde, jetant un coup d'œil à ses amis paisiblement endormis. Ses yeux se posèrent naturellement sur le lit de Tiordan, à son extrême gauche. Elle écarquilla légèrement les yeux : il était vide. Peut-être était-il sorti pour une envie pressante ? Elle attendit un moment avant de se lever, inquiète de ne pas le voir revenir. Tout était calme à l'extérieur de la cabane, aucun bruit ne troublait le silence du soir, hormis les ronflements de la dragonne. Jaya se mit à marcher afin d'élargir sa zone de recherche. Soudain, une lumière brilla dans la cabane voisine, attirant son attention et éveillant sa curiosité.
Était-ce un voyageur ? Ou quelqu'un d'autre... ?
Quand elle ouvrit lentement la porte, elle surprit Tiordan assis au sol, seul face au brasero allumé. Quand il écouta les gonds grinçants, le jeune homme sursauta et sa tête pivota à toute vitesse vers la source du bruit. Jaya fronça les sourcils.
— Tiordan ? Qu'est-ce que tu fais ici, à cette heure ?
— Oh, Jaya ! Je... je m'attendais pas à te voir, je croyais que tu dormais. Attends, ne regarde pas.
Elle le vit s'activer à terminer quelque chose. Les quelques pâquerettes déplumées éparpillées au sol happèrent son attention. Elle entra dans sa cabane et referma la porte derrière elle quand il lui jeta un œil par dessus son épaule.
— Ferme les yeux et vient t'asseoir.
Intriguée, Jaya se demanda ce qu'il avait en tête. Elle obéit, ses paupières fermées sur un sourire curieux. Elle sentit sa main chaude se poser sur la sienne et l'entraîner doucement vers un endroit inconnu. Elle s'assit en tailleur, bercée par la chaleur des flammes crépitantes dans le brasero.
— Qu'est-ce que tu prépares ?
— Tu verras. Eh ! On ne triche pas !
Elle gloussa, déçue d'avoir été prise à vouloir entrouvrir un œil.
— C'est bon, tu peux ouvrir les yeux.
Jaya bondit sur place, les yeux écarquillés et brillants d'excitation. Elle demeura bouche bée, incapable de prononcer un mot devant la beauté de la couronne de fleurs que Tiordan tenait dans les mains. Les pétales de pâquerettes, de gueules de loup et de marguerites sauvages s'entrelaçaient avec des tiges de lierre, créant un ensemble enchanteur qui la transporta.
— Je l'ai commencé ce matin, dit-il, un peu timide. j'ai pas eu le temps de la finir, cet après-midi. Je voulais te l'offrir demain, mais... bon... tu m'as pris sur le fait. Elle te plaît ?
— Elle est... magnifique.
Il lui posa doucement sur le sommet du crâne en souriant.
— Tu es magnifique.
Sa beauté insinuait dans son cœur un sentiment de chaleur que même le feu n'aurait pu concurrencer. Le regard qu'elle lui jeta, d'une douceur incomparable, lui fit quitter la terre ferme.
— Merci, Tiordan.
Tiordan la regarda, si belle et gracieuse avec cette couronne de fleurs. Il se laissa submerger par une kyrielle de souvenirs alors que son esprit remontait le temps. Des pensées douces, des pensées agressantes, mais surtout des pensées caressantes, comme la fois où elle avait posé sa main sur sa poitrine dans cette écurie...
Cette nuit où il l'avait aimée plus que tout, mais où tout avait basculé à jamais... Tout cela était encore si vivant dans sa mémoire, comme si c'était hier.
— Ça me rappelle la dernière fête de la floraison à laquelle j'ai participé. Je t'en avais offert une belle aussi. Fleurs flocons et...
— Tiges torsadées.
Il sourit doucement. Elle avait bonne mémoire...
— Je te revois encore dans cette écurie, avec ta robe de bal et cette couronne sur la tête.
À ces mots, Jaya se figea. Cette nuit-là, un miroir où se reflétait autrefois leurs rêves et leurs espoirs. Comment l'oublier ? Ce moment où la jeune fille naïve et folle amoureuse sommeillant en elle avait eu envie d'en finir avec la pureté. Laisser parler ses sentiments au plus brut de leur essence. Là, dans cette écurie... juste avec lui. Elle se pinça les lèvres, sa voix ne fut qu'un murmure à peine audible.
— Oui... on... on avait bien failli sauter le pas, ce soir-là.
La tête basse et l'œil tristement fixé sur un point invisible au pied du brasero, Tiordan garda le silence. Elle vit son visage changer et muer vers un masque chagriné. Il avait l'air perdu dans la marée, bringuebalé par les vagues torrentielles de ses souvenirs. Elle insista, espérant le faire réagir :
— Tiordan ?
— Ce soir-là, dans les écuries, j'ai... j'ai vraiment ressenti quelque chose, Jaya. Avec ton accord, j'aurais été jusqu'au bout. Mais... on ne choisi pas toujours la suite des choses.
Il lui parlait avec franchise, le cœur ouvert et déchiré sans la moindre anesthésie. Elle avait envie d'en faire de même avec lui.
— J'ai ressenti quelque chose, moi aussi.
Il se désintéressa du brasero pour observer cette douce créature qui réchauffait son cœur.
— Je le sais. Je n'ai jamais pu oublier, même si... concrètement, il ne s'est rien passé.
Il avait raison, malheureusement. Si ce garde n'était pas arrivé, rien n'aurait été pareil. Ils se seraient abandonnés l'un à l'autre sans prendre cas au froid et à l'interdit. Par amour, elle aurait tout sacrifié.
— Dis... Est-ce que... ton mari t'a blessée ?
La question la frappa de plein fouet et sa gorge se serra, une boule se formant immédiatement dans son œsophage. Son regard était fixé sur Tiordan, déversant une confusion flagrante. Elle sentit sa main se poser tendrement sur la sienne, cherchant à la rassurer.
— Je ne veux pas te mettre mal à l'aise. Mais je veux savoir.
Tiordan observa Jaya avec attention. Il remarqua la douleur dans ses yeux clairs lorsqu'il évoquait Vadim. Pour lui, pour se rassurer ; pour elle, pour qu'elle s'ouvre. Il savait à quel point cela la touchait, mais il ne pouvait s'empêcher de vouloir brusquer le sujet. Ce soir, il se sentait connecté à elle d'une manière puissante, indescriptible, qui battait fort jusqu'au plus profond de ses veines. Il était prêt à prendre le risque de la voir se refermer comme une huître.
Malgré ses hésitations et son soupir, il espérait qu'elle comprendrait ses intentions.
— Eh bien... Oui, un peu... Il paraît que pour les femmes, ça fait toujours mal, mais ça a été après. J'ai envie d'être honnête avec toi. J'ai aimé la façon dont j'ai consommé mon mariage, mais... ça a été trop court.
Alors, elle avait aimé ces moments passés avec lui à ce point ? Découvrir ces plaisirs d'adulte, le désir, même dans la souffrance ? Ce qu'elle aurait dû vivre avec lui et non avec Vadim ? Sa posture témoignait de sa désillusion, les épaules affaissées et la tête baissée.
— Ça a été trop court avec toi aussi, Tiordan... bien plus. Et je m'en excuse.
— Non, tu... Tu n'as pas à t'excuser. Ce que tu as ressenti pour moi, ce soir-là, c'était indescriptible. Et c'est moi qui m'excuse d'avoir tout foutu en l'air en tuant ce garde, même si je sais que je n'ai pas eu le choix. Tu sais, je ne remplacerais jamais ton mari, j'en suis conscient, mais... je peux essayer d'être quelqu'un de bien pour toi. D'être... ce garçon un peu immature, trop protecteur et très mauvais danseur dont tu es tombée amoureuse. C'est tout ce que je veux.
Le silence s'étira entre eux, alors qu'ils se regardaient droit dans les yeux durant ce qui semblait être une éternité. Tiordan ne voulait pas gâcher leur moment d'intimité avec des discussions tristes. Il était fatigué de voir Jaya si morose. Il expira profondément avant de claquer ses mains sur ses genoux et se lever, attirant toute l'attention de la brune. Un sourire sincère naquit sur son visage, illuminant son regard. Il espérait que cela suffirait à chasser son chagrin et à lui redonner un peu de joie de vivre.
— Allez viens, debout.
— Quoi ?
— Viens. Y en a marre de faire la tête. Viens danser.
— Danser ? Comme ça ?
— Pourquoi ? Tu as besoin d'une salle de bal et de musiciens ?
Elle retroussa ses lèvres avec incertitude.
— Non...
— Alors venez, Princesse Jaya Northwall, faites-moi l'honneur de m'accorder cette danse.
Son sourire chancelait la tristesse et dévoilait sa bravoure. Ce sourire était la porte du paradis et il était devant une divinité. Une si incandescente divinité qui aimait les péchés s'ils étaient plaisants et aventureux. Sa main ancrée dans sa sienne, il l'aida à se redresser et la plaqua doucement contre son torse. Leur proximité dérisoire souleva le cœur de la jeune femme qui, les pommettes rosées, posa un regard brillant sur lui.
— Abaisse-toi sur le son de ma voix, princesse. Ferme les yeux, écoute le son des grelots...
Il posa une main sur sa taille, ses lèvres sur le bout de son nez. Sa voix suave avait comme un pouvoir qui détendait la jeune femme qui se laissa emporter par l'imagination. Elle se voyait au milieu d'une piste de danse, valsant avec lenteur dans ses bras. La musique battait son plein, les sourires de bonheur étaient sur tous les visages.
Dans un murmure, Tiordan lui souffla les paroles de leur chanson à l'oreille.
— Danse, danse avec moi, au creux de la nuit.
Prend ma main, on a toute la vie,
Pour penser aux ragots d'autrui, qui cours, qui cours,
Sur nous...
Elle sourit, bercée par sa si douce présence. Front à front, elle entrouvrit les yeux et se perdit dans l'encre brune de ses iris qu'elle aimait tant.
— Tu es incroyable, Tiordan...
— Et toi, tu es merveilleuse.
Elle trouvait parfaitement sa place contre son corps mourrant pour elle, telle la sève sous l'écorce de l'arbre endormi par l'hiver. À cet instant, il aurait aimé laisser parler sa fougue et céder à la plus pure des envies. Celle qui le tiraillait et broyait ses tripes depuis bien trop longtemps. Il n'avait jamais oublié ce moment où ils avaient failli déraper, pas même la moindre étincelle dans son regard quand il la surplombait, pas le moindre de ses souffles gémissants. Elle était gravée dans sa mémoire et à cet instant, quand il la voyait là, nimbée des nuances chaleureuses, tout revenait avec plus de force qu'un ouragan.
Mais le voudrait-elle après tout ce qu'elle avait vécu ?
On avait envie d'elle, on voulait lui offrir tout ce qui était grandiose, toutes ces choses qui comptaient, y compris les petites attentions. La main de Tiordan remonta jusque sur ses omoplates pour couler tout en douceur sur la longueur de son dos. Elle ne bougeait pas, tétanisée entre ses doigts. Il pouvait sentir son cœur battre la chamade contre lui.
Jaya était submergée par ce flux d'émotions, d'amour et de tension qui ondoyait à travers Tiordan. Elle sentait son corps perdre le contrôle, son souffle devenir erratique et sa poitrine se serrer. La main du brun glissa sur sa hanche sur laquelle il posa une pression afin de la rapprocher un peu plus de lui. Leurs lèvres se frôlèrent sans s'embrasser.
Perdu, vulnérable, faible, le corps de Jaya vibra tandis qu'il sondait son regard, comme s'il explorait ses pensées les plus intimes. Son âme était totalement exposée, cherchant à remettre un peu d'ordre dans ce chamboulement émotionnel qui l'envahissait. Une respiration sourde lui tordit la poitrine.
Si longtemps qu'elle n'avait pas été si proche de lui...
Si longtemps qu'un homme ne l'avait pas touchée... regardée avec une telle passion.
Pourquoi ressentait-elle ce besoin... ?
Ce besoin d'exister à nouveau. D'attiser la flamme, d'assouvir cette curiosité à l'idée de réveiller ce plaisir depuis si longtemps endormi. Serait-ce aussi inoubliable qu'avec Vadim ? Aussi chaud ? Aussi fort ? Ou serait un supplice, comme avec Zeph ?
— Qu'est-ce qu'on fait, Tiordan ?
Il frissonna légèrement, ces mots chuchotés sur sa bouche faisaient écho en lui. Les mêmes que dans l'écurie, lorsqu'elle était déchirée dans son dilemme.
— Je ferais ce que tu voudras.
Son corps en mal d'amour avait choisi. Si elle devait essayer à nouveau, ce serait avec lui, son cher et doux Tiordan. Elle sentit son souffle chaud contre l'ourlet de sa bouche tandis qu'il laissait ses mains vagabonder en dessous de son maillot de corps pour toucher sa peau de lune. Il étouffa un soupir douloureux entre ses dents, si longtemps qu'il n'avait pas effleuré cette soie divine qui l'avait tant fait rêver et fantasmer.
— Oh, Jaya...
Elle sentit son cœur battre plus vite alors qu'elle entourait ses mains autour de la nuque de Tiordan, entremêlant ses doigts dans ses mèches brunes. La princesse frissonna quand qu'il l'embrassa passionnément, leurs lèvres se dévorant dans un baiser plus fougueux. Enivrée par l'odeur de sa peau et la force de ses bras autour d'elle, elle s'abandonna à la curiosité. Tout son corps vibrait, chaque fibre de son être appelant à se fondre en lui. Elle se perdit dans le moment, savourant chaque instant de leur folie, sans penser à rien d'autre.
Comme ce soir-là, dans les écuries.
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