Mjöltznir 3/9
Après une longue marche à travers ce paysage sauvage et austère, la troupe guidée par Vadim et Liloïa parvint aux abords des cratères noirs. Ils avaient suivi la trace de Jaya, traversant l'Alüatan gelé par ses pouvoirs, avant de faire un détour par la forêt. Des heures durant, ils l'avaient cherchée dans ces contrées ténébreuses et glaciales, sans jamais déceler la moindre trace. Les flocons, toujours en chute, avaient effacé toutes les empreintes avec une impitoyable précision, brouillant aussi les sens de la dragonne dont les barbillons clignotaient faiblement, en guise de désespoir.
D'après les récits de Chrysiridia, Mjöltznir se déployait dans une immensité vertigineuse, tissée de reliefs abrupts où se terraient des mages dangereux, bannis de leur hameau. Si jamais Jaya venait à croiser leur chemin, nul ne pouvait prédire quel sort ils lui réservaient, une fois qu'ils apprendraient qu'elle était originaire de Thorimay et, qui plus est, la fille de la cheffe.
Vadim ne pouvait tout simplement pas accepter cette perspective.
Et devoir se trimballer ce petit cancrelat de Tiordan dans sa quête le rendait d'autant plus malade.
L'écho du nom de Jaya se propageait à travers les sommets, porté par les appels d'Amaros et Symphorore, placés à l'arrière de la troupe. Liloïa les imitait en beuglant dans le vide. Tiordan, de son côté, marchait au rythme de Vadim et Chrysiridia. Le jeune chasseur jeta un regard vers le précipice, avala difficilement sa salive, puis tourna son visage vers ses compagnons.
— On devrait peut-être descendre vers ces cratères, vous ne pensez pas ?
Vadim lui appuya un œil torve.
— De quoi t'occupes-tu ? Reste derrière.
— Arrêtez de me parler comme à un moins que rien ! J'essaye d'aider !
— Pour moi, tu es un moins que rien. Et si tu n'étais pas venu ici, Jaya serait encore là et rien de tout cela ne serait arrivé.
— Si vous n'aviez pas terrifiée Jaya, jamais elle ne serait partie toute seule !
Vadim se tourna brusquement vers lui, dévorant sa lèvre de colère.
— Je te conseille grandement de la fermer, si tu ne veux pas te retrouver la tête enfoncée dans la neige !
— Je vous en prie, messieurs, arrêtez de vous battre comme des chiens pour ma fille ! C'est ridicule ! clama Chrysiridia. Le plus important est de la retrouver saine et sauve, vous réglerez vos differents plus tard et surtout, loin de mes oreilles !
Les deux hommes se dévisagèrent, tels deux loups sur le point de se déchiqueter. Chrysiridia, quant à elle, ne pouvait détacher son regard du fond de la falaise. L'immensité ténébreuse des cratères de Mjöltznir s'étirait à perte de vue. Dans l'obscurité complète de la nuit, la tâche de la retrouver serait quasiment impossible. Un murmure, trop faible pour parvenir aux oreilles de son groupe, s'échappa de ses lèvres dans un soupir:
— Wolfrey... J'espère pour toi que tu ne l'as pas trouvée.
Derrière eux, Amaros et Symphorore vinrent les rejoindre. Cependant, l'adolescent avait cessé d'avancer, laissant délibérément son amie s'engouffrer dans la brume devant.
— Je ne le sens pas...
La jeune femme fit alors une pause et posa un regard chargé d'inquiétude sur le jeune oracle. Sa pâleur soudaine était alarmante, et cela la troubla profondément.
— Qu'est-ce que tu as ?
— Cet endroit... cette falaise...
Cette fois, ce fut Vadim, Tiordan et Chrysiridia qui lui prêtèrent attention.
— Quelque chose rôde...
Symphorore blêmit en se remémorant leur affrontement avec le troll. Si elle avait, à l'origine, raillé ses craintes, cette fois-ci, elle prenait au sérieux ses paroles. La peur s'étant insidieusement insinuée en elle, la chasseresse saisit son arbalète et la pressa fermement contre sa poitrine. En la voyant agir ainsi, Tiordan imita son geste.
D'un pas lent, Chrysiridia prit la tête du groupe, le regard déployé derrière Amaros. Un imposant glacier se dressait là, scintillant sous le clair de lune perçant difficilement les nuages. L'atmosphère s'était chargée d'un poids nouveau, plus lourd et glacial, amplifié par le silence des vents hivernaux. Une vague de terreur transperça le cœur de la meneuse lorsqu'un scintillement anormal dans la glace translucide attira son attention.
Avait-elle rêvé ? Non... Elle avait parfaitement conscience de la présence sinistre qui rôdait autour d'eux.
— Des Némures... Attention ! À couvert !
Soudain, un disque de glace surgit du néant, fondant sur le groupe. L'ordre de Chrysiridia était impérieux et tous obéirent sans hésiter, se précipitant dans la neige pour échapper au sceau mortel de ces éclats acérés qui vinrent se ficher dans un arbre proche.
— Nous sommes attaqués ! cria Symphorore.
— Braaaaaaaaaouuuu !
Terrifiée, la dragonne se carapata pour se cacher derrière un bloc de glace, tremblotante devant le danger.
— Mais qu'est-ce que c'est que ces trucs ?
Le murmure de Tiordan capta l'attention de tous, mais surtout celle de Vadim qui tourna ses yeux perçants vers le cœur du glacier. Enveloppé d'un cordon de sapins, il vit naître de petits vortex dans la neige qui grandirent progressivement. Ils dévoilèrent alors des créatures étranges, façonnées de glace miroitante, semblables à des fragments délicats et brisés que l'on aurait soigneusement assemblés pour créer un monstre. Dépourvus d'yeux ou de bouche, ils se distinguaient par deux bras, deux jambes, et une tête effilée aux contours hérissés et aléatoires.
C'était la première fois qu'il voyait de telles choses. Cette montagne n'abritait donc pas uniquement des lycans.
— Des Némures ! Faites très attention, cria Chrysiridia, ces créatures sont très dangereuses, restez le plus loin possible d'elles.
Pour Chrysiridia, ces entités n'étaient pas étrangères. Lors de son enfance, une balade insouciante avec sa sœur Rahya et sa meilleure amie, Ysilda, avait tourné au cauchemar. Défiante et intrépide, elle avait bravé l'interdiction paternelle de s'aventurer en ces lieux. Leur salut était venu de la main ferme de son père, arrivé juste à temps pour les arracher aux griffes glacées de ces monstres.
Or, cette fois, c'était à elle de les faire fuir.
Le premier jaillit sur Amaros, qui riposta par une sphère de Risen. L'explosion, au contact de la créature, déclencha un cri aigu, semblable au grincement de l'acier contre la pierre d'un aiguisoir. Pendant ce temps, Symphorore et Tiordan décochaient flèches après flèches, dans une tentative vaine d'atteindre les insaisissables Némures. Ces derniers étaient rapides, se fondant dans le sol avant de se dissiper en mille éclats pour réapparaître ensuite en un tourbillon ascendant. Certains de ces éclats, semblables à des étoiles filantes, volèrent dans leur direction, lacérant leurs vêtements et entaillant leur peau.
L'un d'eux s'était arraché aux flancs glacés, s'élançant vers Vadim. Sentant un mouvement derrière lui, ce dernier se retourna. D'un geste brusque et puissant, il abattit sa hache avec une violence inouïe sur la silhouette humanoïde. L'impact fit voler la créature en mille morceaux de diamants. Les débris lacérèrent son visage et ses mains, dessinant sur sa peau de sanglantes arabesques.
Le cœur de Chrysiridia rata alors un battement à cette vue.
— Ne faites pas ça ! Ne les brisez pas !
Mais déjà, il était trop tard. Sous leurs regards horrifiés, le Némure que Vadim avait brisé se régénérait, se reconstituant en deux silhouettes distinctes, comme une ombre qui se dédouble. Ceux combattus par Symphorore, Amaros et Tiordan suivirent. Ils se multiplièrent, se divisèrent dans un ballet spectral et effrayant. Bientôt, ils furent encerclés, pris dans un cercle de lumières dansantes et de silhouettes menaçantes.
— Ils... ils se reforment ? En deux ! susurra Vadim, plus que surpris.
— Ce sont des créatures qui se régénèrent et se dédoublent lorsque leur corps est brisé ! Vous ne devez pas les casser !
— Mais comment on va faire pour s'en débarrasser, alors ? cria Symphorore.
— Il n'y a qu'un moyen d'en venir à bout.
— Lequel ?!
Chrysiridia se propulsa en avant, son esprit inondé de souvenirs. Les larmes de Rahya, ces perles de tristesse qui avaient trempé leurs joues. Les pleurs d'Ysilda, ces gouttes de douleur qui avaient ébranlé leurs cœurs. Ses propres larmes, ces ruisseaux de regret qui avaient inondé son âme. Les étoiles de glace qui fonçaient vers elles. Son cœur qui battait la chamade, tambourinant dans sa poitrine sous l'emprise de la peur. La silhouette de son père, un fantôme du passé qui bondissait sur le champ de bataille. Et cette lumière, si vive, si radieuse, qui illuminait tout autour d'elle. Cette chaleur intense qui la consumait de l'intérieur.
— Le feu ! On doit les faire fondre ! Je connais un sortilège pour l'invoquer, restez éloignés !
Chrysiridia allongea son bras, brandissant son doigt pointé vers l'immensité céleste. Le bout de son index s'embrasa d'une lueur bleutée, crépitante et vivante. C'est alors que les Némures s'élancèrent vers elle, comme attirés par la lumière vacillante qui émanait de son doigt.
— Fya rezma-ötsuriya !
Inspirant profondément, Chrysiridia infusa son souffle de magie au bout de son index. Puis, comme une mère dragon expirant la vie à sa progéniture, elle libera une magnifique gerbe de flammes bleu et orange qui fila à travers l'air pour embraser les bêtes miroitantes.
La gerbe de feu enchantée illumina la nuit et frappa les Némures. Un cri strident s'éleva, un hurlement d'agonie qui se perdit dans le voile nocturne. L'impact fut dévastateur, les corps de glace se liquéfièrent et s'évaporèrent en un instant. La neige alentour se vaporisa sous la chaleur intense, dévoilant un cercle de roches nue autour de Chrysiridia.
Amaros et Symphorore, terrifiés, s'accrochaient l'un à l'autre pour ne pas vaciller. Mais Vadim et Tiordan, qui étaient les plus proches de la mage, furent repoussés par la puissance de l'explosion. Le souffle ardent de l'attaque les projeta dans le vide, les faisant chuter de leur perchoir sur la falaise dans un cri.
Les deux corps furent précipités le long de la pente gelée, heurtant des branches et des pierres dans une danse désordonnée et douloureuse. Finalement, celui de Vadim trouva un repos précaire sur une plate-forme étroite, façonnée par les caprices de la nature. Face contre terre, il n'eut pas le temps de recouvrer pleinement ses sens que déjà, Tiordan dévalait cette même plate-forme. Il s'y retrouva suspendu au bout d'un tronc mort, se raccrochant désespérément de ses deux mains.
Dessous lui, le vide et les cratères le menaçaient de l'engloutir.
Un grondement d'effort s'échappa de sa gorge alors qu'il tentait de se hisser pour remonter. Mais la vieille souche, sa seule ancre, grinça dangereusement sous son poids. Elle était retenue à la terre gelée par un frêle lien, menaçant à tout instant de céder.
— Aidez-moi ! Pi... pitié !
Vadim émergea de sa chute et secoua sa tête pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il osa jeter un regard en contrebas, il vit Tiordan en détresse, raccroché entre la vie et la mort au bout de cette branche. Les deux hommes se retrouvèrent face à face, conscients d'être au bord du désastre.
Mais avait-il vraiment envie de l'aider ?
Les prunelles de Vadim s'écarquillèrent, reflétant les souvenirs d'un passé récent. Tout ce qui s'était passé avec Jaya était la faute de ce garçon. Durant des mois, son simple prénom l'avait hanté, il se pensait moins bien que lui, moins intéressant, moins attirant pour que Jaya eut autant de mal à l'oublier. Il avait été la racine empoisonnée de tous leurs conflits conjugaux, depuis le tout début. Plus d'une fois, Vadim avait rêvé de croiser son chemin, pour être celui qui mettrait un terme à sa vie pour avoir eu l'audace de souiller sa femme de ses mains impures. Et ce sentiment n'était que démultiplié à présent, sachant qu'il était allé bien au-delà.
Alors pourquoi le laisser en vie ?
S'il disparaissait, tout reprendrait sa place avec Jaya, comme s'il n'avait jamais existé dans leur vie. Elle serait peut-être triste au début, mais elle finirait par le reléguer dans l'oubli, et plus jamais Vadim n'aurait à subir l'intrusion de ce prénom dans la sacralité de leur union. Oui, il désirait le voir s'éteindre ici...
Alors pourquoi venait-il de lui tendre une main pour le sauver du néant ?
Avec force, Vadim le tira et l'aida à remonter sur la plate-forme neigeuse. À bout de souffle, Tiordan s'étala sur la terre ferme, soulagé de la sentir sous lui.
Qu'est-ce qui venait de se passer ? Le prince...
Il venait réellement de le sauver ?
— Tiordan ! Vadim ! Tout va bien ?
Jetant un œil en hauteur, le blond aperçut les silhouettes d'Amaros, Chrysiridia et Symphorore, penchés vers eux.
— Oui, ça va, on a rien...
— Les Némures sont morts ! clama Amaros. Bougez pas, on va venir vous chercher !
— Braaaooou ! termina Liloïa, rassurée et revenue auprès d'eux.
En attendant de les voir descendre pour les aider, Vadim et Tiordan restèrent en silence. Le jeune brun se contentait de lui jeter des regards furtifs. Obligé de mettre sa rivalité de côté, il profita de ce moment de tranquillité pour se risquer à l'aborder :
— Merci de m'avoir sauvé.
Silence. Tiordan se gratta la tête.
— Pourquoi vous l'avez fait ?
— Tu aurais préféré que je te laisse crever ? Il n'est pas encore trop tard.
Vadim ne lui avait même pas jeté un regard en crachant ces mots cruels.
— Vous auriez pu...
— J'aurais pu, oui... mais ce qui devrait t'inquiéter, ce n'est pas pourquoi je t'ai épargné... Mais si je vais continuer à le faire, d'accord ?
Il avait bien compris qu'il le détestait... L'alhorien crut qu'il en était fini. Cependant, ce n'était pas le cas pour Vadim, dont la boule dans la gorge ne faisait que grossir.
— Ce que tu as fait pour Jaya durant votre voyage, le fait que tu l'aies protégée, c'est la seule raison pour laquelle je ne te tue pas... ou que je ne t'ai pas laissé mourir en bas.
Tiordan avala péniblement sa salive, qui semblait coller à son palais face à la froideur de la vérité.
— Mais il y a des choses que je ne te pardonne pas. Tu savais que j'étais vivant et ça ne t'a pas empêché de séduire ma femme en profitant de sa détresse.
— Non, je n'ai pas profité d'elle. Pas du tout. Je... je l'aime aussi, vous savez, ça s'est fait tout seul.
— Tu m'as ouvertement craché au visage en t'approchant d'elle...
— C'est moi qui lui ai dit que vous étiez encore vivant !
Il crut apercevoir la pomme d'Adam de Vadim s'élever légèrement suite à cette révélation.
— Je ne supportais plus de la voir souffrir. Vous lui manquiez bien trop... alors... je lui ai tout dit. Quand on aime quelqu'un, il faut mieux le laisser partir pour qu'il soit heureux... même si ce n'est pas avec nous.
Le cœur de Tiordan se serra. Un flottement, instillé par le souffle sifflant du nord, clama d'une miette la discussion. Fixant l'infinie noirceur des montagnes, sans jamais détourner les yeux, Vadim brisa le silence.
— Tu as eu raison. Mais maintenant, je te prie de laisser ma femme tranquille et de ne plus t'immiscer dans notre mariage.
Il était on ne peut plus clair et Tiordan en était pleinement conscient. Poussant un soupir, il posa ses avant-bras sur le sommet de ses genoux, la tête baissée.
— De toute façon, depuis que vous êtes dans les parages, il n'y a plus que vous qui compte à ses yeux. Vous savez, prince Vadim, elle... Elle vous aime vraiment. À un point que j'ai rarement vu pour faire tout ce qu'elle a fait pour vous retrouver. Elle vous aime sûrement plus que ce qu'elle m'a aimé, car... je ne pense pas qu'elle aurait fait la même chose pour moi.
Tiordan guettait sa réaction, mais il restait inlassablement insensible à son égard, n'offrant qu'un froncement de sourcil à l'horizon.
— Je vous demanderai juste de la rendre heureuse, c'est tout. Je ne m'immiscerais pas dans votre mariage, mais je vous en prie... Faites qu'elle ne souffre plus. C'est tout ce que je souhaite.
— Elle ne souffrira plus, je m'occuperais bien d'elle. Sache une chose, petit...
Il tourna enfin son profil sur lui, le pétrifiant face à ses prunelles qui le perforaient de part en part. Dans la lueur de la lune, les ratures sur son visage le rendaient encore plus intimidant.
— Je n'ai pas de colère envers toi, je n'ai qu'une seule chose à te dire pour l'avenir... Approche de nouveau Jaya et cette fois, je te tuerai vraiment. Lorsqu'on l'aura retrouvée et ramenée au hameau, tu partiras d'ici. Avec ou sans ta sœur. Tu rentreras chez toi, ou même ailleurs, mais je ne veux plus te voir dans cette montagne. Jamais.
Le silence qui s'infiltra entre eux ne le désarçonna guère, seul Tiordan gardait un frisson suspendu dans le dos face à ce guerrier et cette réalité qu'il venait de lui jeter violemment à la figure.
— J'espère avoir été clair.
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