Le Hameau du Fjord 6/8
Le lendemain matin, les premiers rayons du soleil pénétraient les nouveaux rideaux légers de la chambre, laissant apparaître les contours de Vadim et Jaya, enlacés sous les draps. Le blond, la tête reposant sur la poitrine nue et chaude de sa femme, écoutait les battements réguliers de son cœur, tandis que leurs doigts s'entrelaçaient tendrement. Malgré son léger mal de crâne dut aux relents d'alcool de la veille, il appréciait le contact dansant de ses longs ongles sur son dos, qui lui donnait envie de ronronner.
L'avoir ainsi auprès d'elle était le meilleur sentiment du monde après une nouvelle nuit d'amour. Elle ignorait sa lourdeur qui lui faisait parfois un peu manquer d'air, car jamais elle n'aurait voulu qu'il parte.
Dans le salon, le cliquetis de la vieille horloge de bois les sortit d'une miette de leur rêverie encore empreinte de sommeil.
Jaya soupira doucement.
— Je maudis cette horloge qui fait lever le soleil bien trop tôt... J'aurais voulu rester ainsi, éternellement. Si je m'écoutais, je la jèterai au feu.
Vadim sourit et, d'une voix pleine d'affection, lui répondit après avoir relevé la tête vers elle :
— Je serais bien triste si tu en venez à cette extrémité. Et l'Anthaya en serait furieuse, car c'est elle qui m'a donné cette horloge qu'elle a taillée elle-même à la main.
Jaya plissa le nez d'amusement en entourant de ses bras la nuque de son précieux époux.
— Reste avec moi, aujourd'hui.
— Je ne peux pas, je dois partir en chasse avec le groupe, aujourd'hui encore.
— Alors je viens avec toi.
Elle entoura sa mâchoire entre ses petites mains, l'obligeant à la regarder. Elle avait l'air déterminée, malgré son air de chaton épuisé. Il fondait dans ses yeux comme neige au soleil.
— Non... Tu sais quoi ? J'ai une meilleure idée. Je t'emmène visiter les alentours aujourd'hui, tant pis pour la chasse.
Les yeux de Jaya s'illuminèrent, sa curiosité piquée à vif.
— J'adorerais ça. Ce hameau me semble si étrange... j'ai l'impression de l'avoir... déjà vu.
Vadim fronça les sourcils, intrigué. Forçant son mari à se décaler, Jaya se redressa et se pencha alors pour récupérer son vieux livre de contes, caché sous le lit. Le blond le prit en main, laissant ses doigts caresser la couverture.
— Je me souviens de ce livre... les Contes du Fjord de l'Oubli, murmura-t-il, la nostalgie perçant dans sa voix.
Jaya hocha la tête, avant qu'il ne plonge ses yeux dans les siens.
— Tu l'as emporté ?
— Oui. Il m'a suivi dans ma fuite, puis dans ma quête. Je m'y suis accrochée durant tout ce temps, car c'était vraiment la seule chose qui me restait de mon ancienne vie, quand j'ai dû partir. Mais... Dernièrement, je me taraude de questions, le concernant.
— Quel genre de questions ?
— Je me demande si... ce qui y est inscrit ne posséderait pas une part de vérité. Et...
Jaya ne pouvait s'empêcher de penser à la page manquante. Elle ouvrit le livre et montra l'espace vide à Vadim.
— Je me suis toujours demandé si c'était toi qui avais déchiré et pris cette page...
Ramenant ses cheveux en arrière d'un geste de la main, Vadim ne répondit pas immédiatement. Il se leva lentement et se dirigea vers sa commode. Ses doigts effleurèrent les poignées des tiroirs avant qu'il n'en ouvre un et en sorte une feuille pliée et légèrement froissée. Les yeux de Jaya s'écarquillèrent, et elle laissa échapper un hoquet de surprise.
Lorsqu'il vint se rassoir auprès d'elle et lui présenta la feuille dépliée, Jaya la saisit d'une main tremblante.
— Mais... Pourquoi l'as-tu prise ? demanda-t-elle, la curiosité et l'inquiétude se mélangeant dans sa voix.
Vadim baissa les yeux sur l'illustration du lac, puis les releva pour croiser le regard de Jaya.
— Je l'ai prise il y a un moment, bien avant que je perde le contrôle et soit condamné à mort, parce que j'espérais trouver le Coda Leolan. Ça fait des années que j'y pense. Depuis notre visite sur le continent et ma découverte de ce livre et de la légende d'Olya Calperinia. D'après ce que j'ai compris avec les discussions et le temps que j'ai passé ici, cet endroit est bien le fjord dont parle le livre, il regorge de secrets et de magie.
Il fit une pause, laissant les mots résonner entre eux. Alors c'était vrai... Il était vraiment parti à la recherche de ce lac ? Avec mélancolie, Jaya laissa ses doigts effleurer l'image envoûtante du Coda Leolan, entouré par le clan protecteur des ours lunaires, gardiens de ce lieu et de l'éclat de magie qu'il abritait.
— Alors... c'est vrai ? Ces contes de mon enfance... sont réels ?
— Oui, du moins, certains. Quelque part dans ces montagnes, le lac de cristal est caché. Je t'en avais parlé une fois, personne ne sait où il est. Mais elle... elle en vient. Elle est la preuve qu'il existe bel et bien.
Il prit lentement entre ses doigts la larme bleutée entre les clavicules de Jaya.
— Je voulais le trouver, Jaya, c'est pourquoi je me suis aventuré dans ces montagnes enneigées et interdites, après avoir quitté Alhora. Pas uniquement pour trouver le hameau des mages et la sécurité. Et c'est comme ça que je suis tombé sur l'Anthaya.
Jaya l'écoutait attentivement, les battements de son cœur s'accélérant à mesure qu'elle saisissait l'ampleur de la quête de Vadim.
— Au départ, notre rencontre a été tendue, voire hostile, je suis tombé sur elle alors que j'entrais dans la Forêt de Süvnica. On s'est affrontés dans un mélange d'armes et de Risen. Je dois dire qu'elle est drôlement puissante, elle maîtrise la magie d'une manière incroyable. Elle m'a prit de court et m'a terrassé avec un sortilège que je n'avais jamais vu.
Jaya imaginait bien ce duel de magie spectaculaire, mêlée de coups d'épées et de haches. Les étincelles bleues crépitant autour d'eux, illuminant les montagnes blanches d'un éclat surnaturel.
— Cette femme n'apprécie pas tellement les étrangers qui pénètrent ses terres sans se présenter, elle tient énormément à protéger son peuple. Mais... Elle s'est calmée quand elle a vu que je transportais ce papier dans ma poche. Ça avait l'air de l'intéresser grandement. Elle m'a alors fait une proposition : si je voulais rester au hameau, je devais travailler pour elle et l'aider à trouver le Coda Leolan. D'après elle, je suis le seul qui détient un élément capable de mener à l'entrée.
Elle écoutait son récit avec fascination, tandis que Vadim pointait du doigt un endroit précis sur l'image.
— Juste là, ce creux dans la montagne qui descend sous terre, entre les deux flancs du fjord. C'est un premier indice. On sait qu'il faut chercher sous la montagne, non en surface. Ce fjord regorge de fleuves et de rivières, et les suivre ne mènent à rien.
Vadim laissa échapper un soupir empreint d'espoir et de crainte.
— Si seulement je pouvais le trouver... peut-être que je pourrais faire disparaître ces... ces cicatrices.
Sa voix trembla légèrement en prononçant ces mots, serrant le cœur de Jaya qui porta un regard humide d'émotions sur lui.
— Vadim...
Jaya, touchée par sa vulnérabilité, lui caressa doucement la joue. Les cicatrices dont il parlait n'étaient pas seulement physiques, mais aussi profondément ancrées dans son âme, siège de son traumatisme. Or, elle pensait qu'il avait abandonné cette idée depuis bien longtemps. Ce n'était visiblement pas le cas.
Il était si beau, d'une perfection inégalée même avec les cicatrices qui parsemaient sa peau. Jaya espérait que, dans la tendresse de sa caresse, il puisse ressentir tout l'amour et l'acceptation qu'elle lui portait, que ces marques soient pour lui le drapeau de sa force et de son combat.
Hélas, son mari ne semblait pas prêt à accepter cette idée, comme en témoignait le long soupir qu'il laissa échapper. Une ombre voila momentanément son regard, trahissant un désarroi intérieur qu'il peinait à surmonter.
— L'Anthaya le cherche aussi depuis des années, poursuivit-il, mais j'ignore pourquoi. Elle ne m'en a pas parlé. Peut-être qu'elle a aussi des cicatrices à faire disparaître, ou bien autre chose...
Ses paroles laissaient flotter un mystère qui ne demandait qu'à être élucidé dans l'esprit de Jaya. Si l'Anthaya était consumée par un mal inconnu qu'elle cherchait à noyer dans les eaux enchantées du lac, cela pourrait expliquer son attitude si désagréable. En y réfléchissant, elle comprenait aussi la raison pour laquelle elle craignait tant que Vadim quitte le hameau. Si elle perdait l'unique chance de dénicher le Coda Leolan, tous ses espoirs pourraient s'évanouir avec lui. Plus Jaya y songeait, plus cette femme demeurait une énigme pour elle.
Désireux de détourner la conversation, Vadim esquissa finalement un sourire à sa femme. Il saisit délicatement sa main et y déposa un baiser, capturant ainsi toute son attention.
— Enfin... Aujourd'hui, je n'ai pas envie de penser à ça. J'ai envie de passer du temps avec toi à l'extérieur et voir comment tu te débrouilles avec le Risen. Maintenant que tu l'as éveillé, je veux voir ça de mes propres yeux et pas uniquement de par le brasero.
Jaya sourit à son tour. Cette simple déclaration avait suffit à gommer son anxiété et ses questionnements.
— Un petit entraînement, ça te dit ?
— Si c'est avec vous, mon instructeur, je suis toujours partante.
Plus qu'heureux, Vadim l'embrassa à pleines lèvres avant de la gratifier d'un regard espiègle.
— Alors on s'habille et on y va.
— Pas de petit-déjeuner ?
Il ricana gentiment.
— Si, on peut petit-déjeuner avant. Ça se voit que tu as passé des jours à marcher dans la montagne, tu as tout le temps faim.
— C'est toi qui voulait que je reprenne du poids.
— Évidemment, j'aime quand il y a un peu de viande à manger autour de l'os.
Il referma ses dents sur la cuisse de Jaya, exerçant une légère pression sur sa peau douce et chaude. Elle couina de douleur, avant qu'un éclat de rire cristallin n'emplisse la chambre. Désireuse de se libérer de l'étreinte taquine de Vadim, la brune se tortilla dans le lit, faisant voler les draps autour d'eux, alors qu'il mordait cette fois sa hanche. Les coussins s'envolaient au gré de leurs mouvements, créant un joyeux chaos dans la pièce.
Jaya ne put s'empêcher de se demander lequel d'entre eux avait le plus faim, ce matin.
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