𝐄 𝐏 𝐈 𝐒 𝐎 𝐃 𝐄 - 06 : Le Quatuor 1/4
Quitter le village ne fut pas une chose aisée. Heureusement, le pouvoir d'Amaros leur avait permis de s'éclipser au-delà des collines sans attirer l'attention de la garde royale, fouillant encore chaque recoin d'Othangür. Dans la nuit, le quatuor s'évapora sans éveiller les soupçons, telles des ombres parmi les ombres. Plus ils s'éloignaient du village, plus l'angoisse de Jaya disparaissait. Elle ne pouvait nier que sa volonté de comprendre la raison de leur présence au village ne l'avait pas quittée.
Ils longèrent les corps de ferme pour rejoindre les sommets forestiers surplombant les champs endormis où le vent soufflait. Les brins de blés bruissant dans son sillage donnait l'impression que la plaine respirait.
— C'est juste dingue ce qui t'arrive, Jaya ! Qu'est-ce qui c'est passé pour que tu débarques ici ?
La voix effarée de Symphorore perça le calme ambiant durant leur marche. Elle avait repoussé une nouvelle fois Liloïa qui tentait d'agripper sa capuche désormais rejetée dans sa nuque. Derrière eux, Jaya avançait plus lentement, les jambes fatiguées et douloureuse.
— J'ai éveillé mon Risen, à Cassandore.
Ces mots firent cesser la marche de la troupe. Elle baissa honteusement la tête quand les images de la mise à mort du père Thésélius lui revinrent. Autant ne pas leur en parler tout de suite...
— J'ai du fuir...
— Ah, je comprends pourquoi la garde est à tes trousses alors... je connais ça aussi, marmonna Amaros. Tu l'as éveillé parce que tu le voulais, ou c'est sorti contre ton gré ?
— C'est... c'est un peu des deux, à vrai dire. Quand j'ai découvert que Vadim était un mage, autrefois, j'ai voulu qu'il m'apprenne à l'utiliser. Sans succès. Mais là... j'ai l'impression que c'est ma colère qui lui a permis de se libérer malgré moi. J'ai dû... fragiliser les grilles avec mes essais auprès de Vadim.
Un silence lourd nimba l'escorte. Jaya trouva dans l'herbe jaunie du sentier une échappatoire à ces regards familiers qui la questionnaient. L'amertume se posa sur sa langue.
— Et vous ? Où est-ce que vous étiez tout ce temps ? J'ai voulu retourner vous voir la veille de son exécution, mais... vous... vous n'y étiez plus.
Devant la voix brisée de la princesse, aucune réponse ne vint. Symphorore remarqua que ni Tiordan, ni Amaros ne voulait entamer ce sujet sensible, au risque de réveiller de vieilles blessures. Dans cette situation et l'état émotif critique de Jaya, ce n'était peut-être pas une bonne idée dans l'immédiat. Or, elle ne pouvait se résoudre à ce silence coupable.
Pour elle-même.
— On a dû partir, Jaya. On a pas eu le choix.
Il passa une poignée de secondes avant que la brune n'avale ces propos et ne rétorque, les lèvres pincées :
— J'imagine... Votre appartement était détruit. J'ai... j'ai eu tellement peur, j'ai cru que vous étiez morts, vous aussi.
— Non... On a juste... dû prendre des distances avec Cassandore... après ça. On s'est réfugiés dans les alentours, on a vécus et on vit encore comme des vagabonds, passant de villages en hameaux. Ça a été dur pour nous aussi, tu sais... t'abandonner encore... après tout ce qui s'est passé...
Symphorore sentit une main entourer son poignet. Son frère lui déconseillait d'aller plus loin ; en reparler ne ferait que la blesser davantage. Tiordan jeta un œil désolé sur Jaya, puis à nouveau sur Symphorore qui semblait aussi abattue qu'elle. La fille aux nattes baissa la tête en soupirant, elle n'arrivait pas à tenir le regard de son amie, cela lui martyrisait les entrailles. La savoir démunie, arrachée de son confort et dans un si mauvais état était une épreuve de tous les instants. Elle était cernée de fatigue, tremblante de froid, sale et visiblement perdue. Elle n'était plus la même, la moitié de l'ombre de cette jeune princesse souriante, brave et autrefois heureuse qu'elle avait toujours connue. Ça lui brisait le cœur.
— Mais j'ai eu une vision.
La voix d'Amaros brisa le silence installé de force. Jaya leva un œil arrondi sur lui, soudainement intriguée.
— Je t'ai vue dans ce village, il y a quelques jours... C'est comme ça qu'on a su où te trouver. J'ai vu beaucoup de choses... puis un écran noir que je n'arrive toujours pas à comprendre.
— Un écran noir ? susurra Jaya, butée sur ce point.
— C'est encore nébuleux, mais peut-être que j'arriverai à trouver sa signification plus tard. Le plus important, c'est qu'on a pu te retrouver avant qu'il t'arrive sérieusement des bricoles. Cousin Leftheris avait l'air déterminé à mettre la main sur toi. Mon intuition était encore une fois la bonne.
— Ça va, les chevilles, Monsieur l'oracle ? grommela Symphorore.
— Moui, ça se passe plutôt bien, de ce côté-là, merci.
Symphorore roula des yeux devant tant de nonchalance. Leur moment de légèreté ne parvint pas à dérider Jaya qui, les yeux braqués sur l'horizon boisée, se détacha rapidement des âmes vivantes. Ses déboires lui laissaient sur la langue un goût de confidence peu avenante à leur égard. Ils l'avaient sauvée, ce soir et elle les avait mis mal à l'aise avec son envie de pleurer bien trop visible. Elle s'était totalement perdue, avait agi comme la fille stupide, sentimentale et impulsive qu'elle était et qu'elle détestait profondément. L'intervention de ce fanatique l'avait exposée à un instant de vulnérabilité que rien n'aurait pu réprimer.
Une vague culpabilité la traversa à cette pensée et elle se sentit soudainement très idiote. Elle se jura de ne plus l'être.
Sans ses trois amis, mais aussi Liloïa, elle serait probablement en ce moment même crucifiée sur la place de ce village ou encore aux mains de la garde. Leftheris aurait-il pu lui faire du mal ? Le regard qu'il avait appuyé sur elle l'avait heurtée en plein cœur. Elle n'y avait vu aucune haine, aucune soif de sang, seuls de l'inquiétude et de l'empressement.
L'empressement de la ramener auprès de lui. L'espoir subtil que tout redevienne comme avant.
Mais plus rien ne serait comme avant, désormais.
— Jaya ?
La sortant de ses pensées, Tiordan l'approcha prudemment. Elle céda rapidement ses armes à son regard rassurant, brillant tel un phare dans la tempête. Avec précautions, comme s'il posait sa main sur une statue de cristal, il la prit par le bras et la tira doucement. Loin de lui l'idée de la fissurer davantage.
— Viens, on doit rejoindre l'abri. On discutera plus longtemps quand on y sera. On est plus très loin.
❅
Le trio occupait un abri de voyageurs établi au cœur d'une forêt giboyeuse, sur un plateau au-dessus des champs de céréales. Heureusement pour eux, cette cabane était quasiment cachée de tous par la végétation ayant repris ses droits sur la fabrication humaine. Dans un cocon de lianes, de lierres et de sumac vénéneux, elle semblait n'avoir jamais connu la chaleur d'une visite. À quelques encablures de là, le bruit d'un cours d'eau attira l'attention de Liloïa qui s'en alla en courant pour s'y tremper. Jaya la laissa faire, un mince sourire aux lèvres ; la dragonne avait bien besoin de se détendre après une telle journée.
— Ça fait longtemps que vous êtes ici ?
— Quelques jours, lui répondit Amaros. C'est pas le grand luxe, mais ça protège. Hier, j'étais bien content d'être à l'abri de la pluie.
— Y a pas que toi, ajouta Symphorore.
Tiordan ouvrit la porte qui coinça un instant, puis encouragea Jaya à y entrer. L'intérieur était dégagé, assez propre comparé à l'extérieur. Jaya s'attendait à y voir des toiles d'araignées et de la poussière à foison, mais elle fut agréablement surprise. Un brasero siégeait en plein milieu, alors que deux arbalètes et plusieurs sacs de toile traînaient dans un coin, tout près d'un tas de branches soigneusement empilées.
Elle reconnaissait là la patte de Tiordan ; il avait toujours cette manie de ranger les bûches bien horizontalement.
— C'était infâme quand on est arrivé, j'aurais voulu que tu vois ça ! soupira Symphorore en dépassant Jaya. Il y avait des insectes partout, on s'y est tous mis pour arranger ça et le rendre plus habitable. C'est pas mal, hein ?
— Ouais, ouais... Vous auriez pu vous passer de moi pour cette disgracieuse corvée, ronchonna Amaros.
— Ça n'allait pas te tuer, continua-t-elle, dans un ricanement.
— Tu as dû oublier que je suis noble, couette-couette.
— Tu es aussi noble que mon pied gauche.
Après lui avoir élégamment tiré la langue, Amaros se rua sur le foyer rouillé et monté sur pieds. Grelottant, il piocha quelques branches de bois qu'il posa dans son ventre creux, puis fit naître une flamme dans sa main. Il souffla dessus et les brandons bleutés partirent en paillettes qui, lorsqu'elles touchèrent le bois sec, allumèrent le feu. D'abord petit, il s'embrasa rapidement dans le regard émerveillé de Jaya.
Le Risen était si beau et pouvait accomplir des choses incroyables. Et dire qu'elle était peut-être capable d'en faire de même, désormais...
La chaleur qui émanait du brasero apportait une lumière et une ambiance sereine à la cabane. En poussant un souffle d'épuisement, Tiordan se jeta au sol, dos au mur, pour reposer ses jambes qu'il étendit de toute leur longueur. La tête plongée dans l'un des sacs entassés dans un coin, Symphorore tira quelques vivres qu'elle posa près d'eux lorsqu'enfin, elle imita son frère.
Celui-ci appuya un œil luisant sur le profil de Jaya, noyé dans la lueur orangée du feu. Elle ne le quittait pas du regard, profondément enchantée par l'exploit d'Amaros. Elle avait ces yeux toujours aussi pétillants devant les beautés du monde, cette même candeur qui, malgré toute l'horreur qu'elle avait vécu, restait en partie intacte.
Elle était forte et tendre à la fois, femme et enfant, si courageuse lorsqu'elle croyait en ses convictions. Et la voir ainsi, aujourd'hui, toujours debout malgré ce périple difficile, l'emplissait d'admiration.
Il déglutit... Il aurait voulu lui dire un mot, n'importe quoi, même une bêtise, mais la voir poser un œil sur lui. Tout simplement. Qu'elle se pose là, tout près, et qu'elle ne reparte jamais.
— Assieds-toi, Jaya. Mets-toi à l'aise, même si, bon... on va pas se mentir, on a pas trouvé de quoi faire des matelas.
La voix et le rire de Symphorore sortit Tiordan de sa rêverie. Jaya lui étira un maigre sourire.
— Ne t'en fais pas, c'est déjà très bien comme ça.
Posant son petit sac au sol à côté de la porte, Jaya s'assit en tailleur auprès d'eux. Amaros fourrait convulsivement sa main dans un sac d'amandes qu'il dégustait goulûment. Il enfournait une poignée pleine dans sa bouche, attirant l'œil gros de Symphorore.
— Eh, laisse en pour les autres, espèce de morfale ! l'apostropha-t-elle en lui arrachant le sac des mains. À cette allure, on aura plus rien pour demain.
— Ça va, che' peux même pas mancher' tranquillement !
Symphorore en passa une poignée à Jaya, puis à Tiordan, avant de leur donner chacun un morceau de pain, un gros bout de fromage et une tranche de viande séchée. Devant toute cette nourriture, l'estomac de Jaya chantonna. Elle n'avait quasiment rien manger de la journée, sachant qu'elle avait partagé ses restes de pain et de pommes avec Liloïa durant leur randonnée.
Ce fut avec joie qu'elle se confectionna un sandwich et y mordit à pleines dents. Le mélange des saveurs ravissait son palais affamé.
— Mais où est-ce que vous avez trouvé tout ça ?
— Au village, sourit Symphorore. C'est assez facile de dérober tout ça, avec l'aide d'Amaros.
— Vous... vous avez volé cette nourriture ?
— On a pas vraiment le choix, ricana le jeune mage en engloutissant sa tranche de viande séchée. Parfois on chasse, on fait de la cueillette de baies, mais... On a pas d'archent' pour payer ché choses, la survie cha rigole pas.
Il avait probablement raison. Elle n'avait pu se résoudre à écouter sa raison devant l'urgence lorsqu'elle avait dérobé les habits du chasseur.
— Sinon, dit-il après avoir avalé sa bouchée. Je voulais te demander quelque chose, princesse... Ton discours de tout à l'heure ? Tu pensais vraiment pouvoir attendrir les villageois ou c'était un moyen de faire diversion ?
Elle manqua de s'étouffer lorsqu'un morceau de pain resta coincée dans sa trachée. Tiordan foudroya le jeune mage des yeux.
— Non, je... J'ai eu l'espoir d'être... Ah, c'était une idée stupide. J'ai été idiote... qu'est-ce que j'ai cru en faisant un tel discours devant tout le monde ? J'étais tellement remontée contre les paroles écœurantes de cet homme que j'ai totalement occulté le reste.
— Le danger, y compris. C'était pas malin, j'avoue. Ta franchise déconcertante m'a toujours amusée.
— Sauf que là, c'était pas drôle, Symphorore, la reprit Tiordan. Elle aurait pu se faire tuer.
La moue rieuse de la jeune femme s'affadit pour muer vers une grimace désolée. Il était vrai qu'elle n'était pas passée loin, de ce qu'ils avaient pu voir. Les épées pendues aux ceintures des soldats cassandoriens ne laissaient planer aucun doute sur leurs intentions s'ils avaient réussi à l'attraper.
— Maintenant que tu as éveillé ton Risen, princesse, il va falloir que tu apprennes à le contenir, continua Amaros.
— Comment pourrais-je faire ça ? Je n'y arrive pas, je ne contrôle pas lorsque les étincelles éclatent hors de moi. C'est complètement instable.
— Justement, ça s'apprend. Quand j'ai éveillé le mien, Vadim m'a appris à le contrôler. À montrer à cette graine qui était propriétaire de ce corps de guerrier, car si tu ne contiens pas ton Risen et réprime ta volonté contre lui, il te dévorera et te rendra marteau. Ton corps ne sera plus que magie, même ton esprit se laissera engloutir.
Un sombre souvenir lui vint à ces mots ; l'image d'un Vadim ailé dévoré par le Risen quand il avait détruit le temple. Jaya compris. Dans son instant de faiblesse et de colère, la graine avait enflé et pris possession du corps de son mari jusqu'à le rendre fou. Il en était gorgé jusque dans ses yeux. Il n'avait pu contrecarrer sa force magique dans sa perte d'équilibre dans la raison.
Le Risen avait-il réellement une volonté propre ? Pouvait-il prendre le contrôle du corps qui le contenait jusqu'à l'engloutir entièrement, comme un parasite ? À y réfléchir, c'était effrayant.
— Il faut toujours se montrer plus fort que lui, pour qu'il comprenne que dans ce combat entre le Risen et l'esprit pour obtenir le corps du réceptacle, tu es l'esprit qui triomphera. Alors... (il posa une main sur sa poitrine) je m'occuperais avec joie de ton apprentissage.
Un apprentissage ? C'était une offre intéressante dans ces circonstances. Elle avait tant de choses à apprendre, tellement de facettes inconnues d'elle-même à découvrir. Même anxieuse, elle était prête à suivre cet entraînement si cela pouvait la rendre plus forte et plus à l'aise avec cette magie nouvelle. Souffler les gens dans des paillettes ne suffisait pas ; elle devait en savoir davantage. Être le rempart qui protègerait ses amis en cas d'heurts.
Plus déterminée que jamais, elle avait accepté la proposition du jeune mage qui, tout sourire à l'idée de passer du temps avec cette beauté, lui avait annoncé qu'ils commenceraient dès que possible. Plus tôt elle commencerait, mieux ce serait.
Après leur maigre repas, Amaros sortit du cabanon en prétextant une envie pressante, ce qui attisa les râles de Symphorore. Elle savait très bien que c'était une excuse pour ne pas les aider à ramasser et ranger les victuailles. Ce gamin était une plaie vivante !
Toujours assise au sol, Jaya décroisa ses jambes et grimaça de douleur. Son mollet lui lançait toujours. Elle releva le bas de son pantalon pour vérifier sa blessure de la veille. Une croûte légèrement jaunie s'était formée et lui faisait assez mal.
À ses côtés, les yeux de Tiordan s'écarquillèrent devant cette impressionnante blessure.
— Comment tu t'es fait ça ?
— En me jetant d'une falaise...
En effet, ce n'était pas étonnant, dit comme ça... Le jeune homme se pencha pour la voir plus attentivement. La suppuration n'était pas belle à voir.
— On dirait que ça commence à s'infecter. Symphorore, y nous reste de la bande et de la sauge bleue ?
— Je crois, oui. Attendez.
La chasseresse fouilla dans l'un des sacs pour en sortir un vieux reste de bandage et une tige verte et bleue presque fanée. Elle les rapporta et les donna à son frère qui, sans attendre, prit la cheville de Jaya et la posa sur sa jambe pour avoir la blessure bien en vue. La princesse se laissa faire, en silence.
Le brun prit un morceau de tissu et l'humidifia avec l'eau de sa gourde. Il tapota doucement sur la lacération et essuya toutes les impuretés.
— Ça va, je te fais pas trop mal ?
— Non, ça va.
Tiordan lui esquissa un sourire satisfait sans lâcher son travail des yeux. Il était toujours très doux dans ses gestes. Si elle ne le connaissait pas par cœur, Jaya aurait pu sentir poindre l'adolescente timide enterrée dans son esprit devant une telle attention. Elle ne comptait plus le nombre de fois qu'il avait pansé ses blessures lors de leurs lointaines parties de chasse. C'était toujours lui qui s'occupait d'elle, mais aussi de Symphorore qui l'appelait amicalement « Docteur Peur de Rien ». Le souvenir de la fois où il avait recousu de sang-froid l'entaille dans le doigt de sa sœur lui arracha un sourire. Dans la douleur et les pleurs, elle revoyait encore Symphorore rire aux éclats devant elle qui allait tourner de l'œil.
Jaya ne le quittait pas des yeux, il était très concentré. Quand il eut fini de nettoyer la plaie, il brisa la tige de sauge bleue en deux, répandant un liquide visqueux de couleur pervenche. L'odeur qui s'en dégageait était très forte et infecte, un mélange émétique vaguant entre le chanvre et le vomi frais. Il fit couler le gel végétal sur la blessure et l'étala doucement avec le doigt.
— Voilà, manque plus qu'un joli bandage.
Il enroula la cheville dans la bande vieillie. Le morceau était assez court, il dut se contenter d'un seul tour et d'un noeud négligemment noué. Son travail fini, il l'admira avec satisfaction.
— C'est fini, princesse.
— C'est un bien joli noeud, sourit-elle.
— Je n'ai jamais su faire des noeuds élaborés, alors ne te moque pas s'il te plaît.
Sa déclaration fit augmenter la brillance de son sourire.
— Merci, Tiordan.
Sa voix mélodieuse lui flatta le cœur. Glissant ses doigts nerveux dans sa chevelure épaisse, il aurait mis sa main au feu qu'il devait rougir comme un idiot. C'était le cas, même si Jaya pensa que cela provenait de la chaleur s'échappant du brasero.
Cassant leur échange silencieux, Symphorore s'y intercéda quand elle claqua des mains.
— Bon, on devrait pioncer un peu. Demain, on va devoir chercher une solution pour trouver un autre abri. Si les hommes du roi sont dans les parages, va falloir qu'on s'éloigne au mieux d'eux.
C'était judicieux, en effet. Même si cette cabane était perdue et invisible à la vue de tous, elle n'en restait pas moins proche du village. Si l'idée venait à Leftheris d'escalader ces collines forestières froides et inexploitées par les fermiers, il risquait de mettre à mal la survie de Jaya, mais aussi de ses amis.
Et loin d'elle l'idée de les mettre davantage en danger.
❅
Le feu crépitait dans le ventre du brasero.
Depuis un moment, le sommeil avait gagné la petite cabane dans une reposante torpeur. Sauf pour Tiordan.
Le jeune chasseur, loin du repos, était assis dos au mur. Il était de coutume qu'il veille sur leur garnison de fortune à la nuit tombée sans même que les autres ne le sachent. Attentifs aux bruits extérieurs, il s'était levé plusieurs fois pour guetter à travers la lucarne, mais avait été rassuré de voir qu'il ne s'agissait que du dragon endormi bougeant dans son lit de feuilles.
C'était son devoir personnel depuis tout jeune, cette mission qu'il s'était lui-même attribuée. Lui qui avait toute sa vie protégée sa sœur, il ne pourrait dormir en paix s'il la savait exposée à un quelconque danger. Elle, Amaros et maintenant Jaya.
Elle aussi avait besoin d'être protégée, désormais, voire plus que tous les autres.
La flamme du feu ondulant dans ses yeux, il observait Symphorore dormir, la tête posée sur l'un de leurs sacs. Non loin d'elle, Amaros ronflait par moment, la bouche grande ouverte ; parfois, Tiordan se demandait si ses insomnies ne venaient pas de lui et du boucan qu'il faisait. Une vraie tempête ! À l'opposée, sur sa gauche, Jaya s'était recroquevillée dans un coin. Aucun bruit ne s'échappait d'elle, forçant la question de savoir si elle respirait toujours. Heureusement, le mouvement de sa poitrine rassurait le jeune homme.
Elle bougeait beaucoup aussi. Contrairement aux autres, son sommeil ne semblait pas paisible.
Il n'arrivait toujours pas à réaliser qu'elle était belle et bien ici avec eux.
Combien de jours, combien de nuits il avait espéré l'avoir à nouveau ainsi, près de lui. Pouvoir la regarder et la toucher comme avant. Sentir sa présence, pouvoir être là pour elle. Tout simplement.
Encore une fois, Jaya se retourna en grimaçant. Elle étira son dos, puis ses jambes. Une terrible douleur devait tirailler ses os. Tiordan s'approcha alors un peu et leva la main. Il hésita à la réveiller, en suspend au-dessus d'elle, mais pensa que ce serait mieux pour elle. Doucement, il la secoua.
— Jaya ?
Son geste et son murmure réveilla la brune qui papillonna des paupières. Elle posa un œil brillant de fatigue sur lui.
— Allonge-toi, tu vas mourir du mal de dos, demain.
— Non, ça va, ne t'inquiète pas, lui répondit-elle, tout aussi bas. J'ai dormi dans une grotte à même la roche, l'autre soir, donc ça ne peut pas être pire.
Il émit un gloussement à peine perceptible en l'imaginant ainsi, contorsionnée par terre, un rocher dans le dos, en tentant de trouver une place plus confortable où se mettre. Il savait comment dormir dans les cavernes était difficile. Lui aussi avait dû s'y abandonner pour quérir un peu de repos dans son voyage autrefois solitaire.
Soupirant, la jeune femme se redressa. Elle glissa une main dans ses cheveux et tira la corde les tenant attachés pour les libérer. Des mèches un peu plus ondulées et sauvages tombaient par endroit sur son gracieux profil. Tiordan n'y voyait que le bout de son nez et ses belles lèvres rouges qui en dépassaient.
Si longtemps qu'il ne les avaient pas goûtées...
À quoi tu penses, imbécile ? Détournant le regard vers le feu, il se pinça la bouche.
— Désolé, je ne voulais pas te réveiller.
— T'en fait pas, je dormais à moitié de toute façon. J'ai mal partout.
— Mon épaule est un coussin, tu le sais ?
Cette fois, cette déclaration attira les yeux de Jaya qui s'échouèrent sur lui. Son cœur avait parlé avant lui et il se sentit soudainement un peu bête.
— Enfin... Avant, tu me disais tout le temps que mon épaule était comme un coussin, donc... Je sais même pas si tu dois t'en souvenir.
À quoi bon se rattraper ? Elle devait avoir démasqué son ton coupable à des kilomètres. Qu'est-ce qu'elle devait penser de lui ? Probablement qu'il n'était qu'un idiot trop sentimental qui avait du mal à se détacher de leur passé commun.
— Bien sûr que je m'en souviens.
Piqué dans la poitrine, Tiordan cessa de se torturer intérieurement pour lui offrir un regard tendre. Elle avait le même à son égard, nappé d'un voile d'empathie.
Comment oublier tous ces moments passés avec lui ?
Toutes ces fois où ils s'étaient retrouvés dans les écuries à la merci du froid. Toutes ces fois où elle tremblotait et qu'il la serrait contre son torse pour l'emprisonner dans sa chaleur. Toutes ces fois où ils y avaient passés des heures, juste enlacés, planant sur les ailes d'un futur qu'ils imaginaient si parfaits ensemble.
Comment pourrait-elle oublier ?
Sans un mot, il lui tendit son bras, l'invitant à approcher. Timidement, elle grappilla les quelques centimètres la séparant de lui pour poser doucement sa tête sur son épaule. Ce fut comme dans ses souvenirs, une agréable chaleur s'empara de son corps, irradiant de son inimitable tendresse. Dans son malheur, elle avait eu de la chance de croiser leur route au détour d'une vision. À cet instant, elle le réalisait que trop bien. Avoir Tiordan auprès d'elle la rassurait et l'aidait à gommer le stress accablant accumulé durant ces derniers jours.
Quand il glissa son bras autour d'elle, les réminiscences de leur adolescence ressurgirent devant ses yeux illuminés par la flamme du brasero. Elle se sentait bien.
Si bien...
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